chapitre 10

Cendres et prophéties

Pendant que Juve se fait canarder comme un lapin de garenne dans les jardins de la Faculté des Sciences, Fandor écluse peinardement quelques absinthes bien tassées à la terrasse d’un estaminet. Après le troisième verre, le souvenir du visage horriblement déformé par l’effroi de sa tante au moment où la fenêtre a volé en éclats (cf. La Mort qui grouillechapitre 7 : Le parfum de la tante en noir) lui fait monter aux lèvres un gloussement satisfait, le quatrième estompe dans sa mémoire les vilains traits de la mégère, et avant le sixième, il se dit qu’un peu plus risquerait d’être un peu trop. Il se lève, lance à la cantonade un vigoureux « Au boulot ! » et envoie rouler sur le guéridon une pièce de deux francs. « Ah ah, pense-t-il en s’éloignant, dire qu’à Montparnasse, ce petit remontant m’aurait coûté le triple. La province a tout de même ses bons côtés. » Fort de cette roborative bien qu’un peu mesquine satisfaction, c’est d’un pas léger qu’il s’engage dans la rue du Commerce.

« Ce petit remontant » comme l’appelle Fandor, était devenu, à partir de 1870, l’apéritif préféré des français, sa production annuelle passant en une trentaine d’années de 700 000 à 36 000 000 de litres, bien que des voix se furent, très tôt, élevées pour en dénoncer les dangers. Dès 1875, des ligues antialcooliques, s’appuyant sur les avis éclairés de savants aussi éminents que Louis Pasteur ou Claude Bernard, se mobilisèrent contre l’absinthe qu’elles accusaient d’entraîner de graves troubles mentaux, mais tant que ses ravages se limitaient au cercle clos de prolos édentés tout juste bons à servir de chair à canon sur le front de la révolution industrielle, ou à quelques saltimbanques à la vie dissolue coutumiers des lieux de débauches, les protestations ne dépassèrent pas le stade de l’indignation de principe. Néanmoins celle-ci gagnait chaque jour en intensité et, en 1907, à l’initiative du journal Le Matin, une manifestation parisienne réunit des milliers de participants sous l’étonnant mot d’ordre : « Tous pour le vin, contre l’absinthe ». L’année suivante, alors que le groupe antialcoolique qui s’était constitué au Sénat, tentait de faire voter l’interdiction du spiritueux et la limitation du nombre de débits de boissons, l’intervention d’un député proche des sensibilités libertaires (proximité toute relative puisqu’elle ne l’empêchait nullement de se prêter au jeu du suffrage universel) fut considérée, bien malgré lui, comme la goutte d’eau qui faisait déborder le verre d’absinthe. Les intentions de l’élu, un certain Jean Naicunne, étaient indéniablement louables (arguant du fait que la femme était un être humain comme les autres et qu’à ce titre rien ne justifiait qu’elle se voit refuser des droits qui étaient communément accordés à ses homologues masculins, il demandait non seulement une harmonisation des salaires mais, plus audacieux encore, le droit de vote pour tou.te.s) mais ses propositions arrivaient dans un contexte que le débat sur l’absinthe avait rendu explosif et que ses adversaires politiques, très majoritairement conservateurs, exploitèrent sans vergogne pour dénigrer l’aspect par trop révolutionnaire du projet de loi. A peine Naicunne avait-il achevé son discours, qu’un éclat de rire colossal envahit l’hémicycle obligeant le président à user frénétiquement de son marteau pour rétablir un semblant de calme avant de rappeler l’orateur à ses devoirs d’exemplarité en matière de sérieux et de raison. Homme probe et courageux, Jean Naicunne protesta, s’indigna, gesticula, sous les cris et les quolibets de ses voisins qui avaient repris de plus belle, tant et si bien que la séance fut levée en urgence et la salle évacuée manu militari. L’affaire fit grand bruit et la santé mentale de Naicunne fut rapidement mise en doute par quantité d’individus qui estimèrent que ses propositions relevaient d’un profond délire dont l’origine, forcément pathologique, était à chercher du côté d’une évidente addiction à « la fée verte ». Un Ministre, maniant avec une extraordinaire aisance l’arrogance hautaine et l’ironie mordante, crut bon de demander si, dans la foulée, il ne serait pas « judicieux de donner également le droit de vote aux chevaux » avant d’ajouter, en mordillant sa moustache pour ne pas exploser de rire à son propre trait d’esprit : « et aux juments tant qu’à faire. » Le scandale gagna la province. A Tours, la Ligue de Défense Catholique Tourangelle, tenue d’une poigne de fer par Suzanne Douchette, qui n’hésitait jamais à monter au créneau lorsqu’il s’agissait de priver quelqu’un d’un plaisir qu’elle se refusait à elle-même, s’engouffra dans la brèche. Depuis des mois déjà, la redoutable harpie qui alliait à une bigoterie maladive, une haine viscérale de la République, affirmait que le poison de l’absinthe s’était infiltré dans les plus hautes sphères de l’État, et mettait la somnolence systématique, parfois accompagnée de fracassants ronflements, de quelques députés, au sein même de l’Assemblée Nationale, sur le compte d’une abusive consommation d’alcool anisé. L’affaire Naicunne fut, pour elle et ses comparses, pain béni et, affirmant sans rire que l’absinthe « rend fou et criminel, fait de l’homme une bête et menace l’avenir de notre temps », elle exigea purement et simplement de son Préfet de mari qu’il en interdise totalement, immédiatement et définitivement la consommation. Celui-ci aurait volontiers accédé à la demande de son épouse, ne serait-ce que pour ne plus l’avoir en permanence sur le dos, mais la réclamation tombait précisément au moment où circulait en ville des photographies clandestines un peu plus que compromettantes sur lesquelles il s’affichait en compagnie de la bien nommée Suzie La Cravache (cf. La Mort qui grouillechapitre 2 : Naissance d’une rumeur) faisant un usage bien peu orthodoxe d’une bouteille d’absinthe, justement. La coïncidence était malheureuse. Madame Douchette elle-même, après qu’une âme charitable lui fit anonymement parvenir le cliché, en convint, dès sa sortie du coma, et, en dépit de la compréhensible amertume qu’elle en conçoit encore aujourd’hui, il lui faudra patienter jusqu’au 16 mars 1915 pour qu’une disposition préfectorale interdise finalement la consommation d’absinthe. Ce qui laisse neuf mois supplémentaires à Fandor, entre autres, pour en profiter.

En attendant, celui-ci remonte la rue Colbert, bifurque dans la rue Lavoisier, traverse le parvis de la cathédrale Saint Gatien, sans prêter attention à son pourtant remarquable style gothique, pour arriver enfin au Musée des Beaux-Arts dont il compte rencontrer le conservateur, le très respectable Théophraste Formollet. Après s’être annoncé auprès du concierge, il fait les cent pas autour du gigantesque cèdre du Liban qui trône au centre de la cour principale. L’arbre, plus que centenaire, s’élève à une hauteur phénoménale au-dessus du sol et certaines de ses branches basses, véritables tentacules végétaux, sont si imposantes que des étais ont été disposées pour en soutenir la masse considérable. Fandor doit faire une quinzaine de pas en arrière pour en discerner la cime dont le balancement des branches, ballotées par le vent, mêlé aux glissements des nuages dans l’azur (et, il faut bien l’avouer, aux effets de l’alcool) lui ferait presque perdre l’équilibre. Prudemment, il baisse la tête et s’approche du tronc sur lequel il fait courir un œil interloqué. Du bout des doigts, il suit les rainures de l’écorce qui dessinent une sorte de labyrinthe sans issue dont certaines intersections lui paraissent anormalement juxtaposées. « Tiens, pense-t-il, quelque insecte parasite, dont il me semble percevoir le grésillement lointain, aura ici creusé de bien étranges galeries ? Quelle espèce peut faire ce genre d’ouvrage ? » Il puise un court moment dans ses maigres savoirs entomologiques, mais constate bien vite, qu’hormis le termite, dont il se souvient, étrangement, de la classification phylogénétique intégrale (arthropodes, hexapodes, insectes, ptérygotes, néoptères, polynéoptères, blattoptères, blattoidea, termitoidea), et qui, au demeurant, ne s’attaque pas à ce type d’essence, il ne connaît aucune espèce xylophage. Il abandonne ses spéculations mais pas son inspection. Accroupi dans l’herbe, il y passe une main prudente comme s’il cherchait une aiguille dans une botte de foin.
– Impressionnant, n’est-ce pas ?
Perdu dans ses pensées, Fandor n’a pas entendu approcher Formollet dont la grosse voix le fait sursauter.
– Vingt mètres de haut, poursuit Formollet, et autant d’envergure.
L’homme adresse à son jeune visiteur un regard pénétrant dans lequel il est aisé de lire l’attente impatiente d’une admirative réaction. Fandor, qui a un bon fond et n’hésite que rarement à faire plaisir à son prochain (sous réserve qu’il ne soit pas de Fantômas), écarquille légèrement les yeux en haussant les sourcils pour donner à sa réaction l’apparence la plus convaincante de l’étonnement ravi.
– Une étendue de quatre cents mètres carrés, insiste Formollet, craignant peut-être que son interlocuteur n’ait pas bien mesuré la magnificence végétale à laquelle il fait face.
– Ah oui quand même…, murmure Fandor en forçant plus encore son enthousiasme fabriqué.
– Un paradis pour les oiseaux, conclut Formollet qui ne peut ignorer qu’une excessive insistance pourrait devenir embarrassante. Et pour Dimitri.
– Dimitri ?
– Dimitri, le chat.
Du doigt, Formollet désigne une imposante masse velue tassée en boule sur une branche basse. Dodu n’est pas le terme qui vient immédiatement à l’esprit de celui qui rencontre pour la première fois le félin. Non qu’il soit inexact mais plutôt qu’il s’avère insuffisant. Plus que dodu, potelé, sinon gros, semble être l’épithète le mieux adapté pour décrire la physionomie générale de Dimitri qu’Ernest Lahurie aurait, à en croire une locale légende urbaine, confondu, un matin brumeux, à cause de son pelage noir et blanc et d’une visibilité réduite, avec une vache normande.
– C’est donc toi qui faisais cet étrange bruit, murmure Fandor en découvrant le replet matou dont le ronronnement puissant se mêle aux chants des mésanges qui volètent sans crainte au-dessus de sa tête.
– Dimitri est un peu la mascotte du Musée.
– Est-ce qu’il était présent le soir où… ?
Formollet opine.
– Si seulement il pouvait parler…
Parler, Dimitri ne le peut effectivement pas. Non parce qu’il n’a rien à dire ou parce qu’il s’estime tenu à une particulière discrétion mais, plus simplement, parce que son larynx ne lui permet pas de produire des mots compréhensibles par l’oreille humaine, et quand bien même il en serait autrement, encore faudrait-il que son cortex soit suffisamment développé pour lui donner accès à un niveau d’abstraction et de modélisation intellectuel susceptible de conduire à la construction d’un discours cohérent.
– S’il pouvait parler, marmonne Fandor, il nous dirait sans doute « miaou » ou « rrrrrronrrrrrron ».
– Vous dites ?
– Je me disais que… enfin… il est vraiment… costaud, ce chat.
Suspicieux, Formollet l’observe en coin sans parvenir à savoir s’il s’agit d’un faux compliment ou d’une vraie moquerie.
– Je suppose que vous n’êtes pas venu me voir pour parler d’arbre, ou de chat.
– Non, plutôt d’éléphant.
– Bien sûr. Je comprends que cette affaire puisse intriguer mais je vous avoue que je ne m’attendais pas à ce qu’elle déplace un journaliste parisien.
– De La Capitale, précise avec une certaine fierté Fandor.
Un léger soubresaut ébranle la tête de Formollet. Il fronce insensiblement les sourcils tandis que son expression rappelle irrésistiblement la mine déconcertée du gallinacé qui s’acharne à vouloir picorer la poignée de graines disséminée de l’autre côté d’un grillage qu’il serait si simple de contourner.
– Oui, dit-il prudemment, c’est ce que je voulais dire : un journaliste de Paris.
C’est au tour de Fandor de secouer la tête en faisant la moue. Sa posture évoque de manière troublante l’obstination de la mouche qui tente de rejoindre l’extérieur sans comprendre qu’une paroi invisible mais bien solide lui bloque le passage.
– Non, ce n’est pas ça, bafouille-t-il.
– Pardon ? Vous ne venez pas de Paris ?
– Si.
– Paris en France ?
– Oui. Mais je voulais dire que j’étais envoyé par La Capitale.
La conversation des deux hommes patine dans une ornière couramment qualifiée de ″flottement momentané″, traditionnellement située dans l’articulation typique des échanges verbaux entre le ″malheureux malentendu″ et le ″haussement de ton″, et familièrement appelé ″langage de sourds″.
– Oui, Paris, la capitale de la France, insiste Formollet qui a du mal désormais à contenir complètement l’agacement dont la pointe tend à percer la surface impeccable de sa légendaire affabilité.
– Non, La Capitale, le journal parisien, s’exclame Fandor.
Comprenant en même temps la méprise qu’ils avaient l’un et l’autre involontairement entretenue, les deux hommes se laissent aller à une brève mais libératrice hilarité, offrant aux observateurs alentour un spectacle dont l’incongruité en incite certains à se tapoter la tempe du bout du doigt.
– Bref, coupe Formollet qui n’est pas non plus payé pour se bidonner avec des journalistes, fussent-ils de la capitale et de La Capitale, je vous avoue que votre visite m’étonne un peu.

Durant le court mais pénible séjour que Jérôme Fandor, qui s’appelait encore Charles Rambert et était âgé d’une dizaine d’année à peine, passa chez sa tante tourangelle, la seule chose qui réussit à adoucir sa triste condition fut la présence à ses côtés de Rachel Butinette, employée de maison à laquelle il vouait une adoration dont l’intensité a déjà été évoquée antérieurement (cf. La Mort qui grouillechapitre 7 : Le parfum de la tante en noir). Si l’enfant trouvait auprès de la jeune-fille, de douze ans son aînée, un réconfort plus qu’appréciable, celle-ci goûtait pareillement la compagnie du garçonnet qui était le seul, dans la maison, à faire preuve d’apparentes qualités morales. Bien que cela ne fit pas, contractuellement, partie de ses obligations, elle l’accompagnait dès que l’occasion lui en était donnée dans de longues promenades qui leur permettaient d’échapper un temps au climat délétère de la résidence de Poulay. Ainsi lui proposa-t-elle un jour d’aller assister au retour de Fritz.
À la suite du décès de l’éléphant dans les terribles circonstances que l’on sait (cf. La mort qui grouille chapitre 1 : Mystère au musée des Beaux-Arts), monsieur Bailey, directeur du cirque et, à ce titre, propriétaire de l’animal, décida de faire don de la dépouille à la ville de Tours. Bien qu’il donnât à sa proposition les atours du privilège, présentant l’éléphant décédé comme un dédommagement pour le désagréable incident qui avait brièvement mais fortement perturbé la vie de la cité, son intention véritable était assurément de se débarrasser d’un cadavre terriblement encombrant dont il ne savait que faire. La chose n’échappa pas à Eugène Pic-Paris, le maire de l’époque, qui n’osa toutefois pas refuser l’offre, non pour faire plaisir à l’américain, mais pour ne pas prêter le flanc à la critique de l’opposition municipale. Celle-ci saisissait en effet toutes les occasions, y compris les plus farfelues, de chercher des poux dans la blanche tignasse de l’édile, et enchaînait sans discontinuer les polémiques les plus assommantes. Celle qui avait cours au moment du passage en ville du cirque Barnum, s’appuyait sur le témoignage d’un conseiller municipal d’opposition qui affirmait avoir vu « de ses propres yeux » le maire « botter violemment l’arrière-train d’un canard qui ne lui avait rien fait ». L’accusé eut beau expliquer et répéter qu’il s’agissait d’un malheureux accident, du déroulement duquel il présentait une toute autre version (extrait du compte-rendu de la réunion du Conseil Municipal du 15 avril 1902 : « Alors que je m’adonnais à ma traditionnelle promenade dominicale dans les allées du jardin des Prébendes, mon pied droit porta sur un marron d’Inde qui avait échappé à ma vigilance, distraite par le passage, sur la pelouse avoisinante, d’une canne suivie de ses canetons. Perdant subitement l’équilibre, je tentai, dans un mouvement paniqué, de rétablir ma position en reportant le poids de mon corps sur ma jambe gauche que je plantai vigoureusement dans les graviers. Las, un amas de feuilles mortes qui, en dépit de l’excellence du travail effectué par les employés des espaces verts, n’avaient pas encore été ramassées à la pelle, se transforma, du fait de l’humidité résiduelle intercalée entre les couches végétales, en véritable patinoire. Je revis dans l’urgence ma stratégie de rétablissement en improvisant, en désespoir de cause, un piétinement aléatoire dont l’issue m’apparut bientôt des plus incertaines et qui, m’évitant malgré tout une chute immédiate, m’entraîna sur la pelouse susnommée où ma semelle entra en contact avec le malheureux volatile, sous les yeux affolés de sa progéniture. »), l’opposition monta l’affaire en épingle et tenta de persuader les tourangeaux qu’ils avaient élu à leur tête un tortionnaire de palmipèdes. Si incroyable que cela puisse paraître, la controverse, qui relevait manifestement de la farce, prit une certaine ampleur qui obligea le maire à se montrer extrêmement prudent dans ses prises de décisions ou de parole. Aussi, lorsque le directeur du cirque se proposa d’offrir à la ville ce qu’il restait du défunt Fritz, Pic-Paris, craignant d’encourager les soupçons, injustes mais grondant, de cruauté envers les animaux qui pesaient sur lui, n’osa refuser. Ceci étant, il lui restait un épineux problème à régler : que faire de l’énorme masse qui, soumis au rayonnement du soleil printanier, montrait une disposition plus que franche à la putréfaction dont les premières manifestations olfactives devinrent rapidement intenables. Un équarrisseur d’Auzouer-en-Touraine fut appelé à la rescousse mais le pauvre homme avait surtout l’habitude de traiter des macchabées canins, ou ovins, au pire bovins, et la taille du cadavre le plongea d’abord dans une perplexité que le doublement de sa rémunération parvint à dissiper in extremis. Il appela à la rescousse un chamoiseur de ses amis qui passa un temps fou à calculer mentalement le nombre de paires de bottes qu’il lui serait possible de confectionner à partir d’une si vaste peau, avant de découvrir avec consternation que celle-ci serait envoyée à Nantes afin d’y être confiée à Anatole Sautot, naturaliste de son état. De fait, le 4 mai 1903, la dépouille puante de Fritz revint sous la forme d’un majestueux éléphant plus vrai que nature bien que définitivement figé et c’est à son retour en fanfare, à bord du Fram, bateau à vapeur spécialement appareillé, que Fandor assista. Par la suite et toujours en compagnie de Rachel, il eut maintes fois l’occasion de venir voir Fritz du temps qu’il était exposé dans le hall du musée d’Histoire Naturelle, son squelette ayant été installé deux étages plus haut. En 1910, quand l’éléphant fut transféré dans les anciennes écuries du musée des Beaux-Arts, Fandor avait, comme Rachel, quitté Tours depuis bien longtemps.

Fandor dispense Formollet du récit détaillé de ses souvenirs d’enfance.
– Cette histoire d’éléphant est vraiment intrigante, dit-il, et mon rédacteur en chef s’est montré plus qu’intéressé par son déroulement. Si je parvenais à en rapporter de nouveaux éléments, elle pourrait bien faire la une du journal.
Il ne ment pas véritablement mais enjolive quelque peu la réalité. C’est plus simple que de parler de Fantômas.
– Pouvez-vous me montrer où il se trouvait exactement ?
Formollet invite le journaliste à le suivre jusqu’au bâtiment ouvert où trônait le pachyderme. Fandor s’y engage sans dire un mot et examine en premier lieu le socle de bois sur lequel ne demeure que la plaque de cuivre gravé au nom de l’animal empaillé.
– La police a déjà tout passé au peigne fin, dit Formollet qui le regarde s’agiter d’un œil septique.
Ignorant sans détour la remarque du conservateur, Fandor s’agenouille brusquement dans un coin de la salle sur le sol de laquelle il ramasse une fine poussière brune qu’il dépose dans le creux de sa main afin de l’observer de plus près. Il la hume, la fait rouler entre ses doigts, en prélève une parcelle du bout de la langue. Puis, à quatre pattes, il scrute les interstices des pavés avec la plus grande application avant de se redresser, comme propulsé par un ressort formidablement puissant, et observe, avec un soin presque dément, les poutres qui soutiennent le plafond.
– Vous cherchez quelque chose en particulier ? finit par demander Formollet.
Fandor ne répond pas tout de suite. Il se penche pour épousseter les genoux de son pantalon puis tire de sa poche un mouchoir à carreaux rouges sur lequel il s’essuie les mains.
– C’est étrange, dit-il. Très étrange. Car enfin, un éléphant ça ne disparaît pas comme ça.
– Je suis bien d’accord, répond Formollet qui n’ose pas faire remarquer au journaliste que ses conclusions sont bien loin de présenter la moindre originalité en comparaison de tout ce qui a pu déjà être dit ou écrit sur le sujet, que ce soit par la police, la presse, les employés du musée ou n’importe qui d’autre.
– J’imagine que c’est une perte importante pour le musée.
– Pour la ville, également.
Fandor acquiesce d’un hochement de tête.
– Il en était presque l’emblème. A Paris, vous avez la Tour de monsieur Eiffel. Nous, nous avons Fritz. Enfin, nous l’avions.
Tout en enfonçant profondément les mains dans les poches de sa redingote, Formollet relève le menton et laisse son regard perçant se perdre à l’horizon.
– Les tourangeaux l’aimaient beaucoup ?
– Plus que cela. Et bien au-delà. Il n’est pas une célébrité qui ne soit passée à Tours sans venir le visiter et se faire photographier avec lui. Mêmes les frères Perrier ont fait exprès le déplacement de Paris.
– Les tripiers-charcutiers de la rue d’Entraigues ?
Tout à leur conversation, ni Formollet ni Fandor n’ont remarqué qu’un petit attroupement s’est créé dans leurs dos. Grande est par conséquent leur surprise de découvrir, en se retournant de concert, alertés par la question pour le moins saugrenue qui vient d’être posée, une dizaine d’employés du musée serré en un compact peloton, espérant trouver auprès de l’inconnu, une occasion de tromper quelques instants le mol ennui auquel ils s’étaient sans doute abandonnés, au mépris de ce que stipulait leurs définitions de poste respectives. Conscients jusqu’à un certain point de l’inconvenance de leur position, les curieux étaient restés d’une absolue discrétion, se contentant d’écouter une conversation à laquelle ils se gardaient bien de réagir de peur d’être découvert, morigéner puis renvoyer à l’exécution de tâches autrement rébarbatives, mais à l’évocation des frères Perrier, Célestine Pinson, la femme de ménage du musée (cf. La mort qui grouille chapitre 2 : Naissance d’une rumeur), ne put s’empêcher d’intervenir, encouragée dans cette intrépide libéralité, par le fait que, Jocelyn Perrier étant le mari de la cousine d’un collègue du voisin de sa belle-sœur, elle s’était, soudainement et personnellement, mais à tort, sentie concernée par l’échange dont elle n’était jusque-là qu’une clandestine auditrice.
– Plaît-il ? dit Formollet.
– Les tripiers-charcutiers de la rue d’Entraigues, répète madame Pinson.
L’expression faciale du conservateur épouse les reliefs de la plus saisissante consternation dubitative.
– Jocelyn Perrier, le champion du pâté de tête. Et son frère, Armand. Un homme qui vous fend son bœuf sur les douze coups de midi.
– Mais non, s’agace Formollet en se ressaisissant. Les zoologistes. Edmond Perrier, le directeur du Muséum d’Histoire Naturelle de Paris. L’auteur de la rubrique « le monde vivant » dans le journal Le Temps. Un homme admirable qui a beaucoup œuvré pour la vulgarisation scientifique et qui…
– Il ne fait pas d’andouillette ? s’étonne Célestine Pinson.
L’idée que la femme pourrait être en train de se payer publiquement et ouvertement sa fiole traverse furtivement l’esprit de Formollet qui sent monter en lui, telle une pulsion bestiale, l’envie d’adresser à l’employée une réponse construite autour d’un mélange improvisé de brusquerie verbale et de rudoiement physique qu’il serait inévitablement le premier à regretter par la suite, s’il s’y abandonnait.
– Mais que…, rugit-il avant de ravaler tant bien que mal son exaspération et de reprendre un ton posé plus en accord avec son habituelle bonhomie. N’avez-vous pas la Diane de Houdon à dépoussiérer, madame Pinson ?
Malgré le calme de la voix, la question a été posé sur un ton si glacial que même madame Pinson qui n’a pas la réputation de disposer d’une capacité de discernement affutée comprend qu’en la circonstance l’insistance serait aussi hasardeuse qu’imprudente. La mort dans l’âme, elle se résigne à retourner d’un pas trainant vers la galerie du rez-de-chaussée où le bronze de Jean-Antoine Houdon attend depuis quelques heures qu’elle daigne procéder à son époussetage.
– Excusez-moi, dit Formollet. La disparition de Fritz a quelque peu perturbé les esprits et je ne vous cache pas que, les hypothèses les plus folles allant bon train, chacun guette la moindre bribe d’information qui pourrait venir alimenter ses convictions.
– Je comprends. Vous me parliez des nombreux curieux que l’éléphant attirait.
– Absolument. Sa notoriété avait dépassé non seulement les frontières de la ville mais également celle du département.
– Quelles sont les dernières personnes à l’avoir vu ?
– C’est difficile à dire. Cette partie du musée est en accès libre et ne fait pas l’objet d’une surveillance continue.
– Et vous-même, quand l’avez-vous vu pour la dernière fois ?
– Je passais devant lui tous les jours. Mais la dernière fois que je l’ai vu de près, si je puis dire, c’était deux jours avant sa disparition. En sortant du bâtiment principal, mon regard a été attiré par la silhouette d’un homme qui se tenait devant Fritz et que je reconnue comme étant celle de Krapoutchov.
– Krapoutchov, le savant assassiné ?
– Exactement.
– Tiens tiens ?
– Cela n’avait rien de surprenant, Krapoutchov venait souvent voir Fritz.
– Souvent ?
– Plusieurs fois par semaine, je dirais. Ce qui était plutôt inhabituel, car Piotr Krapoutchov était un homme naturellement solitaire, très peu mondain. En dehors de ses heures de travail, il restait essentiellement dans l’exclusive compagnie de son épouse. Pas du tout le genre d’homme à faire des ballades digestives le dimanche après-midi ou à arpenter les rues à la recherche de curiosités touristiques. Je crois qu’il s’est installé à Tours en septembre ou octobre 1911 et, bien qu’il ait forcément entendu parler de Fritz, il n’a pris la peine de venir le voir que le mois dernier.
– Tiens tiens. Et ensuite, vous me dites qu’il venait le voir souvent.
– C’est exact.
– Pourquoi un tel intérêt ?
– Je l’ignore. Peut-être que ça le changeait des insectes qu’il étudiait habituellement.
– Vous pensez qu’il cherchait quelque chose ?
– Krapoutchov cherchait toujours quelque chose. La plupart du temps, il était d’ailleurs le seul à savoir quoi. Il était curieux de tout et le fut de Fritz. Surtout après qu’il eut découvert que l’animal avait été capturé dans une région voisine du Golfe du Bengale, tout près des îles Andaman.
– Ah ? dit prudemment Fandor qui sent confusément que la phrase est sensée détenir une sorte d’évidence dont il est bien incapable de relever la nature exacte.
– C’est là que Krapoutchov a tourné son film, précise Formollet qui a noté l’air ahuri du journaliste.
– Ah ? répète celui-ci, de plus en plus embarrassé.
– Le film qui a été projeté le soir où…
– Aaaah oui d’accord.
– Enfin bref. Son intérêt pour Fritz s’est progressivement accru au point qu’il projetait, je crois, d’aller jusqu’à Nantes rencontrer le taxidermiste qui s’était occupé de la dépouille.
– Vous croyez ?
– Je l’ai vaguement entendu en parler, ce jour-là, à un homme qui se trouvait à ses côtés.
– Tiens tiens. Il n’était donc pas venu seul ?
– Si. Il avait rencontré l’homme en question sur place. Par hasard.
– Par hasard, répète Fandor à mi-voix.
Depuis qu’il avait malheureusement fait la connaissance de Fantômas, Fandor croyait de moins en moins à l’existence du hasard.
– Comment était-il cet homme ?
– Je ne sais pas trop vous dire. Je ne lui ai porté qu’une attention distante. Une allure un peu passe partout.
– Tiens tiens, dit Fandor sans s’apercevoir qu’il commence à horripiler singulièrement son interlocuteur avec son exaspérant tic de langage. Et que lui disait-il ce passe-partout ?
– Il ne disait rien. Seul Krapoutchov parlait.
– L’autre ne posait aucune question ?
– Je n’ai pas entendu le son de sa voix. D’ailleurs, à mon approche, il s’est éloigné.
– Tiens tiens.
Fandor se gratte le dessus du crâne.
– Un jardinier a-t-il brûler des herbes sèches récemment ? demande-t-il.
Surpris par la soudaineté et l’étrangeté de la question, Formollet reste bouche bée.
– Pas que je sache, finit-il par répondre. Pourqu…

– LA FIN DU MONDE !
Fandor est incapable de dire depuis combien de temps Lahurie se trouve là, ni d’où il a bien pu surgir. Il n’a cependant aucune difficulté à reconnaître instantanément cette voix, qu’il a entendue pour la première fois quelques heures plus tôt, mélange inimitable de trémolos caverneux évoquant la toux grasse d’un baryton enroué coincé au fond d’un puits et de chuintement suraiguë dont la stridence pourrait faire dresser l’oreille des corniauds grabataires dans un rayon de trente lieues.
– La fin du monde ! La fin du monde ! répète inlassablement Lahurie.
– Allons mon ami, dit Formollet en s’approchant du braillard.
Bien qu’il lui saisisse le bras avec précaution, dans l’intention de l’inciter à le suivre à l’intérieur, Lahurie, sursaute furieusement comme s’il venait d’être frappé par la foudre et, se dégageant vivement, se précipite vers le cèdre dans les branches duquel il s’agrippe avec une agilité stupéfiante. Passant de l’une à l’autre en écrasant, au passage, la queue de Dimitri qui s’enfuit dans un miaulement déchirant, il se hisse à quelques mètres au-dessus du sol. Loin d’étouffer ses cris, les touffus branchages leur donnent une insolite résonance et, s’il n’était pas le témoin visuel de la scène, Fandor pourrait presque croire qu’ils sont émis depuis l’intérieur d’une cave ou d’une grotte.
– Émile, je vous en conjure, dit Formollet d’un ton qui laisse pointer plus de lassitude que de sévérité. Vous allez vous rompre le cou. Descendez.
Lahurie, évidemment, ne descend pas. Ses vociférations incessantes ont couvert l’appel à la prudence qu’il n’aurait de toutes façons pas pris en compte, trop occupé qu’il est à prévenir la terre entière de sa fin prochaine.
– Pauvre homme, dit Formollet. Émile Lahurie était notre gardien. C’est lui qui le premier a constaté la disparition de Fritz et je crains que le choc n’ait été fatal au bon fonctionnement de son cerveau. Je vais devoir me résoudre à le faire hospitaliser avant qu’un malheur n’advienne. En espérant que les médecins parviendront à le ramener à la raison.
Interpellant un employé qui passe au loin, Formollet demande que la grande échelle soit rapidement installée contre l’arbre.
– Il est persuadé, poursuit-il, que Fritz est revenu à la vie afin de venger les animaux maltraités depuis des millénaires par les hommes. Les venger en les écrasant un à un, jusqu’au dernier. Krapoutchov serait, selon lui, la première victime de cette vindicative colère.
– Fichtre, commente laconiquement Fandor.
Constatant avec un certain dépit qu’il est incapable de soulager la consternation dans laquelle l’incident en cours plonge le conservateur, estimant par ailleurs que sa patience tout autant que ses tympans ont été suffisamment mis à l’épreuve par les hurlements du dément prédicateur, apercevant enfin la silhouette de Juve se dessiner sous le porche, Fandor considère que le moment est venu de prendre congé. Après s’être malgré tout assuré qu’il ne pouvait, de quelque façon lui venir en aide, il salue son hôte, et s’éloigne vivement.

– Qui est ce joyeux drille ? demande Juve lorsque Fandor arrive à sa hauteur.
– Théophraste Formollet, conservateur du musée.
– Non, je parlais de l’acrobate.
Fandor jette un dernier coup d’œil en direction de l’arbre gigantesque dans lequel des jardiniers en équilibre instable tentent de cerner Lahurie qui, à leur approche, s’obstine à grimper toujours plus haut.
– Une autre victime de Fritz, lâche Fandor d’un ton quasi-mélancolique.

à suivre