chapitre 11

Lavande et jambe de bois

D’un identique pas tranquille, Juve et Fandor prennent la direction de leur hôtel, en s’exposant l’un l’autre le résultat de leurs enquêtes respectives, dont ils entrecoupent le récit de considérations diverses et variées sur les épisodes insolites qui ont émaillées leur journée.

– A Paris, nous nous plaignons de la pollution, mais il semblerait que l’air provincial ne soit pas non plus très sain.
Fandor fait bien sûr allusion à Lahurie, mais également à l’anarchiste ferroviaire, retrouvé dans le quartier de sa tante où il s’ingéniait à briser à tour des bras les vitres de demeures bourgeoises afin d’y faire entrer sa braillarde propagande.
– C’est bizarre, note Juve, cette propension des illuminés de tous poils à beugler en permanence dans l’oreille de pauvres gens qui ne leur ont rien demandé.
Un échange d’opinions divergentes s’engage insidieusement lorsque Fandor fait remarquer à Juve qu’il est, de son point de vue, hardi de mettre sur le même plan les divagations d’un esprit manifestement dérangé et les combats politiques d’un militant soucieux de progrès social. Le terme “progrès” fait immédiatement grogner le policier qui, assigné par sa fonction à la protection de l’ordre public, peine à reconnaître la portée progressiste d’actes violents, sinon destructeurs, et estime qu’aucune cause ne saurait justifier ce qu’il n’hésite pas à qualifier de « prosélytisme par la terreur ». En dépit de l’inaltérable respect que Fandor peut avoir pour son aîné, il ne se résout pas à ce que l’idéal libertaire soit ainsi réduit aux manifestations, certes discutables, de voyous dont la stupidité manifeste laisse planer le doute sur la clarté ou la droiture de leurs engagements. Contrarié par la moue dubitative de Juve, il estime nécessaire de lui rappeler que l’anarchie est « une vraie philosophie sociale qui, précédant et dépassant la problématique de l’organisation des moyens de production, de la redistribution des richesses ou des rapports de classes, doit permettre à chacun d’exprimer ce qu’il y a de meilleur au fond de son âme afin d’y trouver une juste confiance en sa propre personne qui l’aidera à en accorder une toute aussi franche à ses semblables. » Les commentaires de Juve se limitant à quelques borborygmes dont l’intonation mollassonne témoigne d’un manque flagrant de conviction, l’échange prend bien vite l’allure d’un monologue, voire d’un plaidoyer, dans lequel Fandor, emporté par sa propre verve, accumule, avec une fougue croissante, raisonnements habilement affutés et arguments solidement construits, qu’il agrémente de sentences fort bien tournées telles que « le bonheur de tous importe moins que celui de chacun », « utopie hier, réalité demain » et autre « suivre ou guider sont pareillement odieux », dont, enivré par le flot roulant de son éloquence, il néglige quelque peu la plagiaire dérive.
– Effectivement, s’amuse malicieusement Juve, l’atmosphère tourangelle semble propice aux exaltations intellectuelles.
Prenant soudain conscience de son excessif emportement, Fandor rosit piteusement mais le sourire apaisant du policier, dont la défiance vis-à-vis des théories libertaires ne fait aucun doute, exprime moins un quelconque hautain mépris qu’une franche admiration pour la belle ferveur de son jeune compagnon.
– Cela dit, tu ne m’as toujours pas donné l’identité de ton rugissant écureuil.
– Lahurie ?
– C’est toi qui le dis. Il m’a surtout paru excité, pour ne pas dire irrité. Je me demande du reste s’il est bien prudent de laisser courir cette variété de gugusse en liberté.
– Je le crois plus horripilant que réellement dangereux.
– Il ne faudrait pas qu’il s’en prenne à un passant, ou qu’il se blesse.
– Nous pouvons faire confiance à Formollet sur ce point. Il connaît bien le bonhomme et maîtrise apparemment la situation.
– Un parent ? Un proche ?
– Non, son employeur. Jusque récemment, il était gardien de nuit au musée.
– Formollet ?
– Non, Lahurie.
– J’ignore les griefs qui te poussent à user d’un tel cynisme, proche de la grossièreté, mais il est de mon devoir de te rappeler que le ressentiment est toujours préjudiciable à l’efficace poursuite d’une investigation.
Surpris par le ton subitement sentencieux de Juve, Fandor reste interdit.
– Et que lui arrive-t-il à ce gardien de nuit ? C’est la perte de son emploi qui le met dans cet état ?
– Plutôt la disparition de Fritz.
– Comment ça ?
– Il était présent cette nuit-là.
– Fritz ?
– Non, Lahurie.
– Ah ça, c’est trop fort ! Te moquerais-tu de moi ?
Le brusque accès de colère froide de Juve laisse Fandor bouche bée.
– Qu’est-ce que je t’ai dit à l’instant ? À propos de politesse ?
– Mais…
– Qu’est-ce que je t’ai dit ?
– C’est son nom.
– Plait-il ?
– Lahurie, c’est son nom.
Fandor voit bien que Juve peine à comprendre.
– Le nom du type grimpé dans l’arbre, précise-t-il, c’est Lahurie.
– Ah mince. D’accord. Oui, là, d’accord.
– Ernest Lahurie.
– Et bien, il n’a pas de chance.
– On ne choisit pas son patronyme, commente Fandor qui ne se sent ni le courage ni l’envie de chercher une remarque plus intelligente à formuler.
– Donc, enchaîne Juve, ce Lahurie était présent lorsque l’éléphant a disparu. C‘est ça ?
– Exactement.
– J’imagine qu’il n’a rien vu.
– Rien.
– Bien sûr. Les gens ne voient jamais rien.
– En même temps, en cas de disparition, il n’y a pas grand-chose à voir.
Fandor est manifestement ravi de sa boutade. Juve se montre moins immédiatement enthousiaste.
– Et qu’est-ce qui le met dans cet état, Lahurie ?
– Il considère la disparition de l’éléphant comme le signe avant-coureur d’une terrible catastrophe qui pèserait sur l’espèce humaine.
– Genre ?
– Genre apocalypse.
– Classique.
– Une histoire de vengeance monstrueuse ou de gigantesque malédiction ourdie par quelque force aussi obscure que démoniaque.
– Démoniaque sans doute, mais obscure, c’est à voir. Tu sais ce que je crois ?
La question est rhétorique, Fandor le sait bien.
– Je crois qu’il ne s’agit pas là de l’effet d’une vague force obscure et démoniaque, mais de celle du Diable en personne. Plus j’y pense, plus je vois dans toute cette affaire, la marque de Fantômas et je crains fort que nous ne soyons pas loin de son entrée en scène.

Juve, est-il nécessaire de le préciser ?, voyait partout l’ombre immense de Fantômas, ce spectre aux yeux gris qui surgit dans le silence, s’allonger sur le monde et sur Paris, et était bien tenté de lui attribuer la responsabilité de tous les forfaits qui se perpétraient quotidiennement aux quatre coins du pays. Qu’un train déraille sans raison en pleine nuit en emportant dans le ravin plusieurs dizaines de voyageurs endormis, qu’un coup de grisou ensevelisse au fond d’une galerie mineurs et wagonnets chargés de précieux métal, qu’un soi-disant officier russe sabote la roulette du casino de Monaco avant d’en dévaliser les coffres, que le parfum des vaporisateurs de démonstration d’un grand magasin parisien soit remplacé par du vitriol, qu’un homme découvre son épouse alitée en tenue légère en compagnie du facteur et les trépane à coups de tisonnier, qu’un garçonnet rentrant de l’école se fasse voler sa sucette par une gamine mal peignée qui lui administre de surcroit un solide coup de pied dans le bas des reins, pour le commissaire Juve, ça ne fait pas de mystère : c’est signé Fantômas. L’obstination quasi maladive avec laquelle le policier rend le malfaiteur responsable de (presque) tous les crimes, sabotages, attentats, meurtres, vols, kidnapping, assassinats, hold-up, massacres, maraudages, rapines, chantages, escroqueries, larcins, égorgements, grivèleries, et autres délits commis en tous lieux et à toutes heures du jour ou de la nuit, pourrait apparaitre comme l’inquiétante manifestation d’une obsession délirante à tendance paranoïaque aiguë si le résultat de ses enquêtes, quand ce ne sont pas les revendications du criminel lui-même, ne lui donnait (presque) systématiquement raison.

– Je crains moi, renchérit Fandor, que vous ne soyez dans le vrai.
Plus encore que d’être une nouvelle fois confronté à leur ennemi de toujours, ce que les deux hommes craignent en vérité par-dessus tout serait de ne pas l’être.
– Je l’ai croisé ce matin devant la gare ton ahuri, enchaîne Juve.
– Tiens, vous aussi ?
– Mais je t’avoue ne pas l’avoir reconnu dans la cour du Musée car il portait lors de notre première entrevue un costume moins extravagant.
– Extravagant pour un quidam, précise Fandor, mais somme toute assez banal pour un prédicateur.
– Tu n’as pas tort. J’ai toujours trouvé saugrenue cette coutume qu’ont les déments de s’attifer comme des farfelus. Mais ce qui l’est davantage, c’est que, malgré la confusion qui entrave leur entendement et les conduit aux comportements les plus inattendus, ils se ressemblent finalement tous.
– La chose mériterait une étude statistique mais il est vrai que la toge, bricolée à l’aide d’un drap ou d’un rideau négligemment drapé sur l’épaule à la manière des philosophes antiques, apparaît comme l’inévitable uniforme du parfait psychopathe. Il n’y a guère que Jiscard pour avoir fait en la matière preuve d’une certaine originalité.
– Jiscard ?
– Germain Jiscard. Vous ne vous souvenez pas ?
– Le mage de Belleville ?
– En personne.

Les prédictions apocalyptiques avaient, de tous temps, fait l’objet de spectaculaires manifestations publiques de la part d’individus qui, tout autant que leurs voisins de pallier, concevaient à l’endroit des mystères insondables de la mort une constante angoisse, que les inévitables interactions induites par les règles parfois ténébreuses et souvent oppressantes régissant la vie collective ne faisaient qu’attiser, mais, contrairement à eux, montraient une stabilité émotive incertaine ou une crainte du ridicule distendue. Certaines périodes étaient plus que d’autres propices à l’apparition de ces originaux dont la santé mentale nourrissait d’importantes conjectures menant à des conclusions qui ne présentaient qu’exceptionnellement un caractère imprévisible, et les changements de siècle, en particulier, semblaient favoriser leur prolifération. A partir de 1899, rien qu’à Paris, pas moins d’une cinquantaine de prédicateurs occupèrent les rues avec une régularité et une longévité variables. Si la plupart d’entre eux se manifestèrent lors des deux semestres qui encadraient le 1er janvier 1900, qu’ils pensaient, à tort, être le premier jour de la première année du XXeme siècle alors que ce n’était en réalité que celui de la dernière année du XIXeme, le phénomène, tout en décroissant progressivement, perdura pendant une petite décennie pour connaître un spectaculaire renouveau en la personne de Germain Jiscard. Célibataire et solitaire, ce citoyen sans histoire, horloger de son état, comme avant lui son père, menait la plus monotone des vies lorsqu’au matin du 12 mars 1911, il sortit de son appartement affublé d’un inconfortable costume entièrement réalisé par ses soins, à l’aide de tuyaux de poêle en zinc, destiné, selon ses dires, à le protéger de la punition divine qui ne manquerait pas de s’abattre sur la France après que celle-ci ait décidé, la veille, d’abandonner le méridien de Paris pour régler ses horloges sur celui de Greenwich. Quinze jours durant, il arpenta, dans son armure improvisée, les rues de son quartier en annonçant à qui voulait l’entendre une catastrophe dont il ne précisait pas la nature exacte mais qu’il prédisait aussi dévastatrice qu’imminente. Tout jeune journaliste, Fandor fut chargé par le rédacteur en chef de La Capitale d’aller à la rencontre de l’énergumène. Celle-ci fut d’une extrême brièveté car, lorsque le journaliste se présenta dans la rue de Belleville, où Germain Jiscard avait pris l’habitude de prêcher, interrompant régulièrement le passage du tramway-funiculaire, un terrible orage éclata et, au moment précis où le mage annonçait de sa puissante voix dont la tessiture barytonienne était amplifiée par les caisses de résonnance tubulaires de son costume : « Remettez vos pendules à l’heure misérables inconscients avant que le feu du ciel ne s’abatte sur vous ! », la foudre le frappa, attirée sans doute par la forte proportion d’éléments métalliques entrant dans la composition de son accoutrement. Le hasard malheureux, qui avait fait coïncider de manière si brutale la menaçante prédiction et le phénomène électrique, ne manqua pas de galvaniser l’étonnement de Fandor, préalablement excité par la tentative de reconstitution théorique du processus mental qui pouvait amener un individu à prendre la décision de se promener en plein air coiffé d’un chapeau pointu en métal à une période où les orages sont traditionnellement aussi fréquents que violents.

– Ce n’est pas qu’une histoire d’apparence, poursuit Fandor. La structure de leur discours semble pareillement soumise à des règles immuables.
Fandor, qui connaît bien le sujet pour l’avoir précisément étudié au moment de l’épisode du mage foudroyé, précise qu’au-delà des différences qui peuvent porter sur les propriétés physiques de leurs manifestations sonores (« certains se contentent de brailler comme des ânes qui se seraient assis par inadvertance sur un piège à loup dissimulé dans un buisson de houx en maintenant tout au long de leur intervention un niveau extraordinairement élevé et remarquablement constant, d’autres affectent de moduler l’amplitude acoustique de leurs vociférations en faisant succéder sans raison apparente des hurlements dignes d’un ours réveillé en sursaut par un importun profitant de son hibernation pour lui subtiliser la réserve de miel qu’il gardait de côté pour son petit déjeuner de dans quatre mois, et des chuintements évoquant le murmure d’une souris anémique coincée sous un épais matelas de ouate ») et, bien sûr, sur les spécificités de la langue dans laquelle elles sont formulées (« les dialectes à fortes consonances gutturales, qui se rencontrent fréquemment dans les régions s’étalant du Sud-Ouest de la Scandinavie au Nord-Est des Balkans, présentent un notable pouvoir d’intimidation pouvant, lorsqu’ils sont convenablement maîtrisés, entraîner chez les auditeurs une sorte d’effroi immédiat, dont l’incontrôlable libération de déchets intestinaux directement dans le fond du caleçon est une fréquente manifestation, tandis que les idiomes plus volontiers roulant, fort prisés dans les régions où le taux d’ensoleillement élevé impose une certaine économie de mouvements, pas forcément incompatible avec une loquacité fournie, confèrent aux phrases prononcées un pouvoir hypnotique qui plonge ordinairement le public dans une irrépressible somnolence dérivant parfois en catalepsie profonde »), les prophéties de rues sont effectivement articulées selon le même éternel schéma.
– Ça commence généralement par des menaces plus ou moins incompréhensibles, constate Juve.
– Absolument. Invariablement construites par association d’un impératif particulièrement alarmant, d’une épithète délibérément offensante et d’un substantif volontiers humiliant. Par exemple : « Tremblez pauvres esclaves ! »
– « Repentez-vous pitoyables ignorants ! »
– « Fuyez indigents avortons ! »
– « Geignez lamentables homoncules ! »
– « Suppliez grotesques vermines ! »
– « Fuyez indigents avortons ! »

– On l’a déjà dit.
– Autant pour moi.
– Ensuite vient l’annonce d’évènements funestes présentés de manière plus lapidaire que très précisément argumentée.
« Le monde court à sa perte ! »
« L’heure du jugement dernier est proche ! »
« Vos enfants vont périr dans les flammes de l’enfer ! »
« Le chien de votre belle-sœur répandra la rage dans la proche banlieue ! »
– Un jour, du côté du Père Lachaise, j’ai eu droit à : « L’ouragan de la douleur emportera vos espoirs dans un torrent de souffrance ! »
– Et pour finir, les conseils destinés sinon à éloigner les dangers annoncés au moins à en atténuer, autant que faire se peut, les effets les plus délétères.
« Priez avant qu’il ne soit trop tard ! »
« Suppliez le pardon divin et serrez les fesses ! »
« Abandonnez vos biens matériels si vous voulez vivre encore deux ou trois jours ! »
– C’est ça : résignez-vous à vivre comme de lamentables pénitents en renonçant à tous ces plaisirs qui rendent la vie supportable et vous aurez peut-être le privilège de ne recevoir que mille coups de fouets au lieu de dix mille.
– Enfin bref, conclue Juve. Tout ça ne nous dit pas comment ce maudit Fritz a pu disparaître comme par magie.
– Comme par magie, c’est le mot juste. C’est à croire qu’Houdini a fait des siennes.
– Houdini ?
– Harry Houdini. Un magicien américain qui prétend faire disparaître des éléphants en public.
– Prétend ?
– Oui, il n’a pas encore réalisé son tour mais l’a d’ores et déjà annoncé.
– Très bien. Et il était à Tours récemment ton Houdini ?
– Pas que je sache.
– Très bien.
Fandor déglutit.
– Dis moi plutôt si tu as découvert des indices intéressants au Musée.
– J’ai ma petite idée. En inspectant les lieux, j’ai remarqué la présence de cendres, d’abord au pied du cèdre de la cour, puis entre les pavés de la salle où était exposé l’animal.
– Un barbecue géant ? Imagine la taille des côtelettes.
Pris à sa propre plaisanterie, Juve est rappelé à l’ordre par son estomac qui a été honteusement négligé depuis un petit déjeuner frugal, avalé précipitamment au buffet de la gare, et se met, sans même s’en apercevoir, à se lécher les babines.
– Et la quantité de moutarde nécessaire pour les accompagner ?
– Je pense que seule une partie de Fritz a été volée, poursuit Fandor, ignorant ces digressions culinaires.
– Avec des frites.
– Les défenses, peut-être.
– Croustillantes et dorées.
– Ou les oreilles.
– Miam miam.
– Comment ?
– Je disais : supposons que tu aies raison, ce qui n’est pas invraisemblable. La question la plus importante demeure : voler une peau ou une trompe d’éléphant, soit, mais pour quoi faire ?
Fandor, à ce stade de l’enquête en tout cas, est incapable d’y répondre.
– Ce qui est sûr, dit-il, c’est que Krapoutchov était très intéressé par le pachyderme et, d’après ce que je sais du personnage, il devait avoir une bonne raison pour ça. Une raison d’ordre scientifique.
– Pour avoir visiter son laboratoire, je te confirme que le bonhomme n’était pas du genre à s’attacher à des futilités. Les insectes était sa principale préoccupation. Peut-être son unique objet d’intérêt.
– Un éléphant n’est pas un insecte.
– C’est faux.
– Si, je vous assure. Il y a une certaine différence de taille, au moins.
– Ce n’est pas la seule.
– Assurément. Il y a aussi le nombre de pattes, le mode de reproduction, le…
– Il y a aussi sa femme.
– La femme de l’éléphant ?
– Mais non. Celle de Krapoutchov.
– Ah ? Il était marié ?
– Avec une certaine Marguerite. J’ai d’ailleurs failli la rencontrer.
– Elle vous a posé un lapin ?
– Non, quelqu’un l’a kidnappée sous mes yeux ?
– Quelqu’un ?
– Les hommes de main de… quelqu’un.
Les deux hommes échangent un regard lourd de connivence.
– A quoi ressemble-t-elle cette Marguerite Krapoutchov ?
– Un mètre cinquante-sept. Voilée de noir.
Juve s’interrompt un moment en proie à une profonde réflexion qui lui fait froncer les sourcils.
– C’est étrange, marmonne-t-il.
– Pas tant que ça. Elle doit simplement porter le deuil de son mari.
– Comment savait-elle que j’étais à Tours ?
Fandor fait mine de réfléchir.
– Et comment savait-elle où me trouver ?
– Vous trouver ? Elle vous cherchait donc ?
– Elle a demandé à me voir.
– Quelqu’un l’en aura informé.
– Qui ? La seule personne à être vaguement au courant de mes déplacements, c’était toi. As-tu été interrogé à ce sujet, dans la rue ou dans quelque autre endroit que tu as pu fréquenter ces dernières heures, par une femme vêtue de noir d’environ un mètre cinquante-sept ?
– Nullement.
– As-tu évoqué la chose avec qui que ce soit ?
– Pas plus.
– Elle n’a subséquemment pas pu être avertie incidemment.
– En se présentant à la Faculté, elle ignorait ainsi que vous vous y trouviez.
– Certainement. C’est avec Porcellet qu’elle avait rendez-vous.
– Pourquoi faire ?
– Elle lui avait demandé s’il était possible de venir récupérer je ne sais quoi dans le laboratoire de Krapoutchov.
– Et pourtant c’est vous qu’elle a demandé à voir.
– Exactement. Elle s’est présentée à la secrétaire de Porcellet qui est venue me prévenir.
– Que vous a-t-elle dit exactement cette secrétaire ?
Le souvenir laissé par la terrifiante mademoiselle Cussaique fait remonter un reste d’effroi le long de l’épine dorsale de Juve.
– Rien d’autre que ça : une femme demande à voir le commissaire Juve.
– Donc, vous sortez.
– Je sors mais ne la trouve pas. Entre temps elle est retournée attendre dans le parc.
– Tiens ? Pourquoi cela ?
– Je n’ai pas eu le temps de lui poser la question.
– Elle vous attend à distance, vous vous approchez et elle se fait enlever. C’est cela ?
– Exactement.
– Tout cela manque de logique.
– Je te l’accorde.
– Imaginons la scène : « Bonjour, je suis Madeleine Krapoutchov…
– Marguerite.
« …j’ai rendez-vous avec le professeur Porcinet…
– Porcellet.
« … mais à défaut je veux bien voir le commissaire Juve, si vous pouvez lui dire que je l’attends dehors pour profiter du soleil. »
– Impossible. D’abord, elle ne s’est pas présentée puisque la secrétaire ignorait son identité. Ensuite, elle n’a pas demandé à voir Porcellet mais moi. D’autre part, elle est ressortie du bâtiment sans prévenir. Enfin, elle ne pouvait pas profiter du soleil puisqu’elle était voilée de pied en cap.
– Mettons : elle arrive à la Faculté pour rencontrer Porcellet et, qui voit-elle par la fenêtre du laboratoire de feu son époux ?, le célèbre commissaire Juve. « Ça change tout » se dit-elle. « Il faut absolument que je le rencontre car j’ai d’importantes confidences à lui faire ». Mais elle ne veut pas risquer d’être entendu par un tiers et décide d’aller attendre dehors, à l’abri des oreilles indiscrètes.
– Pourquoi pas. Il y a cependant une faille dans ton scénario. Je ne suis pas si célèbre que ça.
– Alors, c’est qu’elle vous connaissait déjà.
Juve se masse la nuque en fronçant à nouveau les sourcils.
– En tout cas, elle semblait très impatiente de me rencontrer.
– Impatiente ?
– Impatiente ou nerveuse. Elle se dandinait d’un pied sur l’autre.
– Une envie pressante peut-être ?
– Un balancement très singulier.
– Ou alors elle s’échauffait les mollets au cas où il lui faudrait détaler.
– Une manière de déhanchement.
– Un caillou dans la chaussure ?
– De tortillement.
– Une jambe plus courte que l’autre ? Claudiquait-elle ?
– Non, elle… oscillait.
– Sur son pilon ?
Juve s’immobilise comme s’il venait d’être pétrifié sur place par quelque sort inattendu.
– Que dis-tu ?
« Elle oscille sur son pilon et ne sent pas la rose ». Vous disiez tout le temps ça, ou à peu près, à une époque, pour décrire une complice de Fantômas. Une boiteuse qui empestait. Irène Pommier ou Emma Panier, je ne…
– Bon sang. Mais c’est bien sûr !
Juve a écrasé la paume de sa main contre son front avec une telle vigueur qu’il doit faire un petit pas en arrière pour ne pas perdre l’équilibre. Il sort de sa poche le mouchoir de Marguerite Krapoutchov, ramassé sur les lieux de son enlèvement, et le porte à ses narines, dilatées par l’excitation d’une révélation soudaine.
Elle ondule sur son pilon et embaume la lavande. Marguerite Krapoutchov, c’est Irma Poignée !

Irma Poignée était une honnête et candide blanchisseuse lorsqu’elle eut le malheur de rencontrer Fantômas qui en fit sa maîtresse puis sa complice. L’abject scélérat n’avait pas son pareil pour pervertir les âmes les plus pures et il n’est pas douteux que, si l’idée lui en était venu, il aurait sans difficulté transformé en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire un radicalement anachorétique couvent en effroyable lupanar, entre les murs duquel les hurlements d’une lascive autant qu’insatiable débauche auraient sans tarder remplacer les murmures des dévotes prières. Tel un roi Midas dégoulinant de vice, il transformait tout ce qu’il touchait en infamie et répandait le mal autour de lui avec plus de facilité qu’une armée de puces ne l’aurait fait de la peste. Exerçant sur Irma une emprise implacable, il la contraignit à commettre toutes sortes de larcins dont le caractère résolument immoral était dans l’esprit de la malheureuse totalement occulté par l’affection proprement suffocante et l’attirance maladivement bestiale qui la liait à son bourreau. Celui-ci, ne reculant devant aucune ignominie, n’hésita pas, sans l’en avertir ni lui expliquer les motifs d’un tel acte, à lui couper la jambe droite avant de lui imposer le port d’une prothèse articulée dont l’exceptionnel réalisme tenait principalement au fait qu’elle avait été recouverte avec la peau précautionneusement tannée du membre amputé. Comme souvent avec Fantômas, la cruauté de l’acte n’était pas gratuite et Irma comprendrait bientôt la finalité de l’ignoble mutilation dont elle avait été victime. Quelques temps plus tard, Fantômas l’emmena en voyage sur un paquebot transatlantique. On prétend que l’amour rend aveugle. Il n’est pas impossible qu’il rende également sot car Irma se plut tout d’abord à penser que cette croisière était, pour son amant, une façon de se faire pardonner le mauvais sort qu’il lui avait fait subir. Au beau milieu de l’Océan Pacifique, nombre de passagers se plaignirent auprès du Capitaine de vols de bijoux commis, à leur insu, dans leurs cabines. Une enquête fut menée et l’officier en charge de la sécurité commença par interroger les matelots et les passagers de troisième classe, puis les sous-officiers et les passagers de seconde classe, avant de se résoudre, avec une prudence supérieure, à procéder de même avec les officiers et les passagers de première classe. Les interrogatoires ne permirent ni de confondre le ou les coupables, ni de mettre en évidence le début d’une piste. Le Capitaine affirma alors que la seule chose dont on pouvait être certain, c’est que les bijoux dérobés se trouvaient encore à bord et proposa qu’une fouille minutieuse du bâtiment soit organisée. Le moindre recoin du bateau, qui en comptait pourtant énormément, fut inspecté avec grand soin, depuis le fin fond de la cale jusqu’au sommet des cheminées, de la salle des machines au poste de pilotage, du dortoir des mousses aux cabines de luxe. En vain. Aucun bijou, pas le plus petit saphir ni la moindre perle, ne fut retrouvé. Le Capitaine dut se résoudre à admettre que le vol était le fait d’un dément qui, pour une raison qui échappait à l’entendement, avait dû jeter son butin par-dessus bord. Il avait en partie tort. Ou plus exactement il avait partiellement raison, mais à deux moments différents. Il avait raison à cet instant de prétendre que le vol avait été commis par un fou, un fou criminel mais génial, si l’on veut bien admettre que le mal puisse avoir ses génies. Il avait raison également, quelques jours plus tôt, lorsqu’il prétendait que les bijoux ne pouvaient avoir quitté le bateau. Fantômas, qui était bien évidemment l’auteur de ce crime spectaculaire, les avait tout simplement cachés dans la jambe creuse d’Irma Poignée où nul n’eut l’idée de les y aller chercher. La jeune-femme prit violemment conscience du fait que son tortionnaire ne l’avait pas invité en croisière pour le plaisir de sa compagnie mais uniquement pour l’utiliser comme un vulgaire coffre-fort ambulant, et en fut si profondément mortifiée, blessée, vexée, humiliée, qu’elle sentit, sur le champ, s’envoler tous les sentiments qui l’enchainaient à son maître. Elle commit l’imprudence de le lui faire savoir et celle, plus grande encore, de lui annoncer son intention de le dénoncer. Sans hausser la voix, Fantômas la prévint qu’il serait sans doute préférable de renoncer à cet hasardeux projet, à moins bien sûr qu’il lui soit indifférent de voir sa jambe gauche, puis ses bras et sa tête, subir un sort similaire à celui de sa jambe droite. Irma Poignée, on peut le comprendre, tint sa langue, mais dès qu’ils furent débarqués et que Fantômas eut récupéré son butin, elle s’arrangea pour disparaître, changea d’identité et accueillit, quelques mois plus tard, la demande en mariage de Krapoutchov, pour lequel elle avait par ailleurs des sentiments sincères, comme une chance inespérée de rompre avec un pesant passé. Elle ignorait encore que nul n’échappe jamais à Fantômas.

Fandor n’est qu’à peine étonné par l’incroyable histoire que vient de lui raconter Juve.
– Une jambe creuse pour dissimuler des bijoux volés. Où a-t-il pu trouver une pareille idée ?
– En Normandie, répond Juve.
– Pardon ?
– Précisément, à Allouville Bellefosse. Département de la Seine Inférieure. Moins de mille habitants mais un chêne millénaire dont le tronc est d’une section si importante qu’on a pu y creuser une chapelle. Certains vont s’y recueillir et prier. Mais Fantômas, lui…
– Bon sang. Mais c’est bien sûr ! s’exclame Fandor.
Il a écrasé la paume de sa main contre son front avec une telle vigueur qu’il doit faire un petit pas en arrière pour ne pas perdre l’équilibre. Indifférent aux interpellations de Juve, il se retourne vivement et se met à courir comme un dératé.
– Ah ça, s’écrie Juve qui lui emboite le pas. Quelle mouche le pique ?
Malgré l’excellente forme physique que le policier ne manque pas d’entretenir chaque matin, il ne parvient pas à rattraper Fandor auquel l’impétuosité de la jeunesse, aiguillonnée par la puissance d’une révélation apparemment extraordinaire, donne véritablement des ailes.
– Attends-moi donc, hoquète Juve qui le voit tourner au coin de la rue Bernard Palissy.
Craignant de le perdre de vue, le policier baisse la tête et redouble d’effort mais sa course est inopinément interrompue par Lahurie qui, finalement descendu de son arbre et surgissant de nulle part, fait obstacle à sa progression.
– La fin du monde !
– Poussez-vous de là, rugit Juve en l’écartant sans ménagement.
– Tremblez malheureux car la fin du monde est proche ! renchérit Lahurie qui trébuche dans un trio de poubelles.
– Mais tu ne vas pas la fermer ! s’agace une voix exaspérée surgie d’une maison voisine.
– LA FIN DU MONDE ! insiste Lahurie en se dirigeant spontanément vers le protestataire.
Juve est trop loin à présent pour entendre la suite de cet échange auquel il ne prête aucune attention. Trente mètres en avant, Fandor s’engouffre comme un bolide dans la cour du Musée des Beaux-Arts pour se précipiter vers le cèdre derrière lequel il disparait.
Il ne faut que quelques secondes au policier pour suivre le même chemin et ce n’est qu’en arrivant au pied de l’arbre gigantesque qu’il arrête de galoper.
– Me diras-tu à présent ce qu’il t’a pris ? demande-t-il, haletant.
Fandor ne répond pas.
– Et bien ? insiste Juve en contournant le tronc.
Alors, il s’immobilise tout à fait, médusé et contrarié de constater que, là où il pensait retrouver Fandor, il n’y a rien d’autre qu’un gros chat qui le regarde d’un œil interloqué.
– Fandor ? appelle Juve à plusieurs reprises, d’abord posément puis de plus en plus nerveusement.
Aucune réponse ne se fait entendre.
– Fandor ! Fandor ! Où te caches tu ? Fandor !
Attiré par les cris, le gardien du Musée s’approche prudemment pour découvrir le policier qui arpente les abords de l’arbre monumentale d’un pas hésitant.
– Fandor ! Fandor ! répète-t-il.
Mais les échos de sa voix se perdent dans la nuit tombée et, après quelques minutes d’insistance inutile, Juve doit se rendre à l’évidence : Fandor, à son tour, a disparu.

à suivre