chapitre 12

Fandor en prison

« Fandor ! Fandor ! »
Les appels répétés s’enfoncent dans la mousseuse masse molle qui enserre Fandor telle une camisole de force en gomme de guimauve. « Fan…dor ! Fan…dor ! » La voix devient lointaine, hachée, hachurée. Dans la mémoire cotonneuse du journaliste, qui la connaît pourtant mieux que quiconque, les traits de son propriétaire ne parviennent bientôt plus à se dessiner distinctement. Les habituelles intonations martiales du policier se ramollissent en un feulement sourd entrelardé de hoquets rauques évoquant les supplications d’une étrange chimère, mi-Juve mi-gibier, dont la gorge serait prise entre les dents d’un méchant piège à ressort. « …an…dor ! an…d…or ! » Fandor voudrait répondre. Il ouvre la bouche, écarte furieusement les mâchoires pour faire passage au cri qui lui gratouille le larynx, mais ses lèvres restent farouchement soudées l’une à l’autre en un voile plus gluant que la mésoglée d’une méduse dont les tentacules frétillants lui chatouillent l’œsophage jusqu’aux poumons et s’enroulent à ses vertèbres cervicales avant de déborder par ses oreilles, ses narines ou ses yeux qu’il peine tant à tenir entrouverts. Ses bras fondent lentement de part et d’autre de l’enclume qui lui tient lieu de torse en formant une flaque de mercure caramel dans laquelle flottent ses jambes plus raides que des menhirs renversés. Une nuée de chauve-souris plane au-dessus de lui avant de s’agglutiner en deux spectres véloces qui le harponnent soudain pour l’entraîner vers les gouffres. « …dor ! …dor ! » Une abyssale fatigue lui enserre la nuque dans un étau de velours alors qu’une armée d’hétérocères rugissants entreprend de lui butiner les méninges à sec. Ses rotules, socs caoutchouteux de ses jambes aratoires, labourent la vase tiède du terrier dans lequel il glisse sans fin, ses tibias se brisent sur les crocs acérés de rochers affamés, puis la terre s’ouvre sous lui comme la trappe vermoulue d’un théâtre abandonné. Il reste suspendu dans un nuage d’humus poisseux avant que le granit glacé d’un caveau lui assène au bassin un terrible uppercut. « Fée des bords, Eve monte dix faons d’or » lui susurre à l’oreille un monstrueux reptile dont les pupilles sont deux feux-follets aux reflets métissés de citrine et d’émeraude. Ses cheveux rampent sur ses joues, emportent ses paupières dans des vagues de cire tiède et viennent s’enrouler autour de son cou. Lorsqu’il n’a plus la force de suffoquer, il se contente de sombrer tout à fait dans un profond sommeil, artificiel et comateux.
Il en est tiré, quelques heures plus tard, par une horde de bourdons qui se sont donné rendez-vous dans ses tympans afin d’y donner une interprétation particulièrement féroce d’un concerto dodécaphonique pour orchestre de scies musicales tandis que deux pics-vers imparfaitement coordonnés entreprennent de lui perforer frénétiquement les tempes depuis la face interne de ses os sphénoïdes. Fandor n’a aucun mal à reconnaître les effets secondaires caractéristiques du trichlorométhane (CHCl3), qu’au cours de ses trépidantes aventures, et toujours sous la contrainte, il a eu plusieurs fois l’infortune d’inhaler.

Découvert simultanément en 1831 par le français Soubeiran, l’allemand von Liebig et l’américain Guthrie, le composé chimique, plus connu sous le nom de chloroforme, fut, du fait de ses remarquables capacités anesthésiantes, accueilli dans les blocs opératoires avec un soulagement sincère et spontané, aussi bien par les patients qui avaient tendance, jusque-là, à montrer un enthousiasme mitigé à l’idée de subir l’amputation à vif d’une jambe ou deux, que par les chirurgiens qui s’avouaient rarement impatients d’exposer leurs oreilles à d’infernaux beuglements quand ils maniaient le bistouri et la scie. La preuve de son efficacité ayant été faite, le chloroforme fut promptement détourné de ses strictes fonctions médicales par quantité de malfrats, spécialistes de l’enlèvement ou du rapt, qui comprirent illico le bénéfice qu’ils pourraient en tirer dès qu’ils souhaiteraient abaisser le degré de conscience de leurs victimes sans recourir à des outils dont l’excessive contondance risquait de prolonger radicalement et définitivement la phase léthargique attendue.

La drogue identifiée, ses effets connus, Fandor n’a pas plus de difficulté à reconstituer, en se basant sur les images délirantes qui affleurent timidement des recoins de son cerveau endolori et l’inspection de son corps meurtri, le déroulement des évènements qui ont pu le conduire de la cour du Musée des Beaux-Arts à cet endroit qui présente toutes les apparences d’un cul de basse-fosse.
L’évocation par Juve du chêne creux d’Allouville Bellefosse avait été pour Fandor une révélation. Soudainement, la pièce d’un puzzle qu’il tournait et retournait mentalement depuis son arrivée au pied du cèdre monumental trouvait son adéquate position et recomposait l’image d’une réflexion aussi fuyante, imprécise et horripilante que ces mots qui s’obstinent à se tenir sur le bout de la langue. L’écorce de l’arbre, qu’il avait crû rongée par des insectes, avait tout bonnement été découpée pour ouvrir une porte sur l’intérieur du tronc qui, creusé, donnait sans aucun doute accès à un tunnel. S’il s’était rué comme un insensé vers la cour du Musée, sans prendre la peine d’expliquer à Juve les motifs de sa brusque excitation, c’était pour vérifier la véracité de cette hypothèse en trouvant le mécanisme d’ouverture du passage secret. Il n’en eut pas le temps. Au moment où il avançait, mains levées, dans l’obscurité des branches basses, une ombre surgit derrière lui, le ceintura d’une main ferme et, de l’autre, lui appliqua un tampon imbibé de chloroforme sur la bouche et le nez. La concentration devait en être particulièrement élevée car Fandor fut instantanément étourdi et son corps groggy, poussé en avant par son assaillant, vint rouler à l’intérieur de l’arbre dont la porte était prestement refermée. Il entendit les premiers cris de Juve mais ne put y répondre car une main gantée maintenait contre sa bouche le bâillon imbibé. Précaution inutile puisque, la drogue l’ayant à ce point privé de ses forces, il était tout à fait incapable d’articuler ne serait-ce qu’un murmure.
Les souvenirs présentant un taux d’authenticité estimé supérieur à 25% s’arrêtent là et c’est donc sur la base des restes d’hallucinations et des indices qu’il va trouver sur sa propre personne que Fandor doit désormais tenter de reconstituer la suite de l’histoire.
Lorsqu’ils se furent assurer qu’il n’était pas en mesure de crier, ses ravisseurs avaient dû le saisir sous les aisselles pour le trainer sans ménagement sur la terre humide du souterrain. L’irritation de ses muscles subclaviers, qu’une palpation légère suffit à attiser, lui laisse deviner quelques ecchymoses témoignant de la brutalité de ses kidnappeurs. Par ailleurs, la présence sur les genoux de son pantalon et la pointe de ses souliers d’une croûte dont, après en avoir détaché un échantillon qu’il porte à son nez, il reconnaît l’odeur de terre séchée, lui confirme qu’il a été, dans un premier temps, non pas porter mais traîner dans le souterrain, puis dans des escaliers. Il n’est pas douteux que l’échauffement douloureux de ses rotules et tibias soit la conséquence de chocs répétés de ceux-ci contre l’arrête de marches en pierre ou en métal. Ceci indiquerait que son cachot se trouve non au sous-sol, comme le veut la tradition, mais à l’étage d’un bâtiment, ce qui rendrait, du coup, son éventuel classement en “cul de basse-fosse” inapproprié. Comment appelle-t-on une prison exiguë, aux murs couverts de moisissure, situé très au-dessus du niveau de la mer ? Fandor l’ignore. Un cul de haute-cime ? Aussi intrigante que cette énigme lexicale puisse paraître, le moment est fort mal choisi pour consacrer ne serait qu’une minute à son élucidation et Fandor l’écarte bien vite de ses pensées qu’il recentre sur l’épisode où, après l’avoir bringuebalé dans les escaliers, les deux brutes l’ont balourdé sur le sol dur et froid qui lui sert encore de paillasse. C’est à cet instant, juste avant qu’il ne perde complètement connaissance, qu’un troisième personnage était intervenu, sans doute pour vérifier le bon accomplissement de la mission qu’il avait confiée aux deux autres. Fandor ne put distinguer son visage mais il n’avait pas besoin de ça pour savoir avec la plus parfaite et la plus incontestable certitude à qui il avait affaire. Aux trois-quarts morts, comme il l’était quasiment, il pourrait reconnaître ce regard hypnotique et dément qui en terrifiait tant mais le remplissait, lui, simplement de hargne, et cette voix aux intonations pleines de violence et de cynisme qui lui avait souhaité : « Fais de beaux rêves mon petit Fandor ». Cela ne faisait aucun doute, une fois de plus, Fandor était tombé entre les griffes de Fantômas.
Les circonstances de son arrivée dans cette cellule étant établies, Fandor se met à la recherche d’indices qui pourraient lui permettre de savoir où elle se trouve exactement et comment il pourrait en sortir. Il se redresse péniblement, à l’aveuglette, étend les bras devant lui et touche aussitôt un premier mur sur lequel il fait glisser les paumes de ses mains. La pièce est si petite que, même en progressant avec une prudente lenteur, il en a fait le tour en quelques secondes et constate qu’elle ne comporte aucune autre ouverture que la porte sous laquelle il distingue une minuscule raie lumineuse. Il s’incline, pose sa joue contre la pierre, se tortille. En vain. L’espace est trop réduit pour qu’il puisse apercevoir quoi que ce soit du décor extérieur. Pas de poignée, ni de serrure de ce côté, mais au milieu du panneau, ses doigts découvrent une dénivellation dans le bois. Il y glisse son auriculaire dont l’ongle rencontre une surface métallique qui s’écarte légèrement sous la poussée. « Si je parvenais à faire glisser le clapet de ce judas… » pense-t-il en cherchant dans ses poches un ustensile qui pourrait lui être utile. Un mouchoir ? Trop mou. Une pièce de cent sous ? Trop large. Un crayon à papier ? Voilà l’outil parfait. « Il faut toujours avoir un crayon à papier sur soi. » Fandor appuie la mine de graphite contre l’obturateur mobile qu’il repousse lentement. Il s’applique, se concentre, retient son souffle et découvre, dans l’ouverture minuscule, un œil fixe et gigantesque qui le transperce comme un trait d’arbalète. L’apparition est si effrayante que Fandor ne peut maîtriser le sursaut qui le secoue de la tête aux pieds et lui fait lâcher le crayon serré entre ses doigts crispés. Avant même qu’il ne se soit remis de ses émotions, une clé tourne dans la serrure et la lourde porte, pivotant sur ses gonds, vient le percuter violemment, lui faisant perdre l’équilibre et l’envoyant rouler à la renverse. Une silhouette se dessine à contre-jour dans l’encadrement.
– On ne tient plus sur ses pieds ? ironise Fantômas.
– Misérable fripouille ! grogne Fandor qui a pris la grossière, mais, somme toute, compréhensible habitude d’affubler son ennemi juré, à chacune de leurs rencontres, de sobriquets invariablement injurieux.
– En personne ! Bien dormi ?
– Où suis-je ?
– Sur mon chemin, encore une fois. Pourquoi faut-il toujours que je te trouve à traîner dans mes jambes comme ces exaspérants petits roquets ? N’as-tu rien d’autre à faire de ta vie que vouloir te mesurer à plus fort que toi ? Je t’accorde que la fable de David et Goliath est des plus séduisantes mais la réalité historique oblige à admettre que les freluquets de ton espèce se font plus souvent rosser d’importance que couronner de lauriers.
– Tant que dieu me prêtera vie…, commence Fandor d’un ton rageur.
– Puisque tu en parles, le coupe sèchement Fantômas, il me semble honnête de te prévenir qu’il n’est pas absolument impossible que ta fin soit proche.

Ce type de menace, Fandor l’a entendu de si nombreuses fois qu’il n’y prête plus guère attention. En premier lieu parce qu’il n’a jamais renié le serment qu’il s’était fait naguère de poursuivre sans relâche le meurtrier de ses parents et que la colère bouillonnante qui le porte dans cette vindicative quête l’a tenu écarté de toute crainte comme de toute hésitation. Ensuite parce que, bien que Fantômas ait eu très fréquemment la possibilité de mettre ses éternelles menaces à exécution, jamais il ne le fit. La plupart du temps, le courage et l’ingéniosité de Fandor lui avaient permis de se sortir de situations en apparence inextricables mais, plus d’une fois, le criminel le tenait à sa merci, sans qu’aucune échappatoire ne semble possible, et cependant, in extremis, se détournait de son objectif. Il n’allait pas jusqu’à le laisser partir délibérément mais, plutôt que d’en finir immédiatement avec lui, l’abandonnait à un sort qui, incontestablement funeste, laissait malgré tout une possibilité de fuite que Fandor ne manquait pas de saisir. La raison de ces ultimes revirements était, pour ce dernier, qui n’en concevait au demeurant aucun regret, un mystère qu’il avait du mal à éclaircir, même s’il ne lui semblait pas totalement aberrant de supposer que l’affection que lui portait Hélène, la propre fille de Fantômas, et qu’il lui rendait bien, pouvait constituer un élément d’explication non négligeable.

Fandor avait rencontré Hélène, quelques années plus tôt, lors d’un déplacement à Durban, capitale de la province du Natal. Le terme “déplacement” pourrait suggérer qu’il s’agissait d’un voyage professionnel ou d’une escapade touristique que Fandor aurait entrepris de son plein gré. Ce n’était pas le cas. On l’y avait déplacé.

A la suite de déboires multiples, Fandor avait été enfermé dans une caisse, d’un volume plutôt réduit mais fort confortable pour qui n’était pas sujet à la claustrophobie. Avant qu’il n’ait trouver le moyen d’en sortir, la boîte se mit en mouvement, et, après des jours et des jours de claustration pendant lesquels il ne cessa d’être secoué, balloté, balancé et bousculé, il découvrit, en s’en extrayant finalement, qu’il se trouvait dans le port de Durban, à des milliers de kilomètres de sa terre natale, et présentement ravagé par un monstrueux incendie. La situation était pour le moins inattendue, la suite fut d’un égal niveau. Accusé à tort d’être le pyromane, Fandor échappa in extremis au peloton d’exécution pour être envoyé dans un hôpital psychiatrique d’où il s’échappa en se cachant dans un panier de linge sale. Provoqué en duel par un atrabilaire officier qui lui reprochait d’avoir tenté de subtiliser sa montre à gousset au comptoir d’un bar à marins, il fut ensuite poursuivi par un certain Hans Elders, trafiquant de pierres précieuses, animé par l’intention manifeste de l’occire. Tous ces déplaisants incidents étaient évidemment, d’une façon ou d’une autre, le fait de Fantômas et, si Fandor put compter sur sa bravoure pour les affronter, celle-ci fut amplement soutenue par l’intervention inopinée mais appréciable d’un jeune garçon, prénommé Teddy, qui avait apparemment fait vœu d’être son ange gardien. Fandor aurait dû louer le hasard, ou ce qui en tenait lieu, de lui apporter, une si salutaire assistance. Il se montra au contraire extraordinairement contrarié par les incursions répétées du garçon, non parce qu’elles mettaient à mal un orgueil déplacé qui l’incitait à ne vouloir s’en remettre qu’à ses uniques ressources personnelles, mais à cause du trouble qui l’avait gagné dès l’instant où son regard croisa celui de son compagnon d’arme inconnu.
Plus que de trouble, il serait préférable de parler de choc, voire d’électrochoc, tant sa réaction fut en tous points conforme à l’éventail des manifestations musculo-physiologiques associées à ce que les esprits enclins à se laisser aller à une forme volontiers sirupeuse de romantisme mièvre ont baptisé “coup de foudre” : écarquillement excessif des globes oculaires accompagné d’une fixité abusivement prolongée du regard ; béance grotesque de la mâchoire inférieure entraînant une accumulation de salive dans l’espace gingivo-labial avec épanchement latéral ; effacement provisoire mais complet de toute expression humaine courante par relâchement incontrôlé des muscles faciaux suivi d’une réorganisation métamorphique par modélisation mimétique de type frixum pisces (catégorie Merlangius merlangus) ; survenue simultanée d’une violente tachycardie et d’une brutale dyspnée dont les effets conjugués conduisent à la génération spontanée d’un essaim de lépidoptères hystériques dans l’espace abdominal situé entre la sortie de l’œsophage et l’entrée du duodénum ; émission involontaire de borborygmes d’arrière-gorge entremêlés de ricanements gutturaux présentant une troublante analogie avec le grognement de l’ovin pré-pubère à la vue de la broche à méchoui ; subite augmentation d’activité des glandes sudoripares apocrines des creux axillaires et du sillon interglutéal ; dilatation progressive des vaisseaux sanguins des zones frontale et sub-zygomatiques induisant l’apparition de macules inflammatoires épidermiques à dominante écarlate plus ou moins homogène et anormalement contrastée. La scène, qui relevait du burlesque le plus pur, ou le plus touchant, chacun tranchera selon sa sensibilité propre, dura une éternité dont Fandor parvint à s’extraire, difficilement, après qu’il eut réalisé que Teddy affichait, face à lui, une semblable tête d’ahuri témoignant d’un similaire émoi. Le pauvre en avait la moustache qui frisait, ce qui serait également arriver à Fandor s’il en eut porté une, ce qui n’était pas le cas. Il grogna un peu, toussa beaucoup, puis reprit avec une vigueur redoublé le cours de ses activités en tentant de mettre le plus rapidement possible, entre Teddy et lui, la distance la plus grande. Las, le garçon, qui venait de contribuer à lui conserver la vie sauve, ne le lâchait pas d’une semelle et chaque fois qu’il pensait s’en être débarrassé, Fandor le voyait resurgir de plus belle et se trouvait secoué d’un identique embarras qui, après l’avoir chamboulé de pied en cap, le mettait formidablement mal à l’aise.
Est-il besoin de préciser que les convictions libérales de Fandor lui faisaient considérer les inclinaisons sensuelles et affectives de ses congénères, quelle que soit leur nature et les types d’associations auxquels elles conduisaient, avec la plus extrême bienveillance et la plus absolue tolérance, sous réserve qu’elles n’engagent que des individus en pleine possession de leur conscience comme de leur volonté ? Du fait de son manque total d’expérience en la matière, lui-même n’avait pas trouvé l’occasion de se positionner clairement à ce sujet mais, instinctivement, et bien qu’il ne se soit jamais vraiment posé la question, il se sentait plutôt porté à tourner son éventuel intérêt vers la gente féminine, ce qui ne l’empêchait nullement de nourrir les meilleurs sentiments pour ceux qui auraient fait un choix différent (la preuve en était, jugeait-il bon de signaler, lorsque la fatigue ou la bêtise abaissait anormalement le niveau de son habituelle pertinence, qu’il avait dans ses relations un danseur étoile et deux garçons coiffeurs). Nonobstant, la raison pour laquelle ses mollets se transformaient en coton hydrophile en présence de Teddy ne manquait pas de le troubler, puis ce trouble se fit bouleversement qui se mua en tracas avant de se transformer en agacement. On l’aura compris, il était amoureux. Mais pris au piège de sentiments contradictoires, tiraillé entre la réaction spontanée de son cœur innocent et la résistance passive d’imprécis préjugés, son esprit pourtant radicalement progressiste peinait à repousser la chape inconsciente de son éducation bourgeoise. Ceci expliquait, à défaut de le justifier, l’agacement grandissant qu’il ressentait à chaque nouvelle approche de Teddy. Nerveusement épuisé, Fandor prit un soir où, tentant d’échapper aux sbires de Fantômas, les deux compères s’étaient réfugiés dans une maison abandonnée, la décision de vider son sac et de prier poliment mais fermement Teddy de déguerpir au plus vite et de prendre ses dispositions pour ne plus jamais se trouver sur sa route. D’une main ferme, il poussa donc la porte de la salle de bains improvisée où Teddy s’était isolé afin d’y faire un semblant d’ablutions vespérales et, d’un ton plein d’assurance forcée, déclama la phrase d’introduction qu’il avait mûrement préparée durant de longues minutes : « J’ai deux mots à te dire ». La soudaineté de l’irruption fit faire à Teddy qui, torse nu et la tête à demi plongé dans la bassine d’eau froide, n’avait pas entendu Fandor approcher, une sursautante volte-face. S’ensuivit une suspension spacio-temporelle, autrement appelé “malaise de la mort qui tue”, dont l’intensité laissait présager un prolongement à échéance indéterminée. Teddy se tenait debout, bras ballant, le regard plein d’étonnement gêné et les boucles blondes de ses longs cheveux dénoués roulant sur la peau nacrée de ses fines épaules. Fandor lui faisait face, le poing crispé sur la poignée, les yeux passant, en un mouvement pendulaire affolé, de la moustache posée sur le rebord de la table de toilette à la poitrine de son compagnon étonnamment rebondie pour un garçon de son âge.
– Je… Tu… Vous…, bégaya-t-il stupidement.
Constatant que Fandor n’avait pas spontanément pris la fuite et ne semblait pas disposé à le faire, Teddy attendait désormais la suite avec une réelle impatience qui ne fit que croître au fur et à mesure que le journaliste répétait comme un disque rayé : « Je… Vous… ». Il était manifeste que la découverte de l’anatomie thoracique imprévue le plongeait dans des abîmes de perplexité dubitative qui appelait un si grand nombre d’interrogations qu’il ne parvenait pas à les ordonner selon une logique prioritaire rigoureuse.
Dans le domaine de la morphologie féminine, Fandor était, certes, pratiquement inexpérimentée, mais il n’en était pas, d’un point de vue théorique, totalement ignorant puisqu’il avait, à une certaine époque de sa jeune existence, mené, dans ce domaine, des recherches documentaires nourries bien que clandestines. Il en savait suffisamment en tout cas pour comprendre que Teddy n’était assurément pas celui qu’il avait jusque-là prétendu être. Les balbutiements qui sortaient, en flux continu, de la bouche de Fandor visaient moins à l’obtention d’une confirmation qu’à l’expression mêlée d’une surprise et d’un soulagement quant aux raisons, respectivement, de cette dissimulation d’identité remarquablement maîtrisée, et du désordre sensoriel avec lequel il lui fallait composer depuis quelques jours.
Dès que le niveau d’ébullition du cerveau de Fandor et que le degré d’exposition du buste de Teddy se furent conjointement abaissés, une discussion sereine put s’engager et il s’avéra bientôt que le faux moustachu se prénommait en réalité Hélène, qu’elle était née en Afrique du Sud de parents inconnus, qu’elle y avait été élevée par une nourrice des plus aimantes qui très tôt l’avait mise en garde contre des dangers qu’elle ne pouvait ou ne voulait pas lui préciser, mais qui nécessitaient, selon elle, un travestissement de son genre apparent. Avant de mourir brûlée vive dans l’incendie du port de Durban, cette nourrice eut juste le temps de prévenir Hélène que Fandor pourrait l’aider à retrouver la trace de ses parents mais qu’elle devait se montrer extrêmement vigilante parce que…
– Parce que quoi ? demanda Fandor.
– Elle est morte avant d’avoir pu me le dire. Mais, dans le doute, j’ai préféré continuer à me faire passer pour un garçon.
Malgré leur caractère énigmatique et inquiétant, Fandor accueillit ces confidences avec une grande joie libératrice. Rien ne lui importait plus dans l’immédiat que de donner libre court à ses sentiments dont il s’ouvrit à Hélène, qui ne manqua pas de l’encourager en lui dévoilant la réciprocité des siens.
C’était sans compter avec la fatalité qui poursuivait Fandor depuis qu’il avait eu la malchance de lier son destin, malgré lui, à celui de Fantômas, et agrémentait de manière systématique le moindre évènement, si futile soit-il, de toutes sortes de tracasseries invraisemblables, complexités fortuites, aberrations singulières ou menaces effarantes. Découvrant, plus tard, qu’Hélène n’était autre que la fille de Fantômas, son ennemi juré, celui qui avait plus d’une fois fait le serment de lui faire subir un sort identique à celui de ses parents et que, de son côté, il ne cessait de poursuivre pour l’envoyer sur l’échafaud, il comprit que qualifier cette liaison naissante de difficile relevait du plus accablant euphémisme. Loin de les décourager, cette véritable douche écossaise émotive ne fit que galvaniser les sentiments des deux tourtereaux qui ne cessèrent par la suite de se chercher, de se quitter, d’être séparés et de se retrouver, en tentant de déjouer les terribles pièges que Fantômas leur tendait pour essayer de les éloigner l’un de l’autre.
Il n’est donc pas absolument impossible de penser que Fantômas, ce monstre absolu de cruauté et de sournoiserie, conserve, peut être à son corps défendant du reste, au tréfonds de son cœur de pierre un peu d’affection paternelle pour Hélène, qu’il a toutefois si souvent tourmentée, et que ce résidu sûrement infime suffit à faire naître en lui des scrupules suffisants pour contrarier les pulsions assassines qu’il nourrit à l’encontre de Fandor.

Le fameux rire horripilant de Fantômas résonne lugubrement contre les murs de la minuscule pièce, bientôt couvert par un tintamarre assourdissant. Le crâne de Fandor est encore trop douloureusement embrumé pour qu’il puisse supporter un tel assaut sonore. Il plaque ses paumes contre ses oreilles pour s’en préserver, autant que faire se peut, mais, sur un signe de leur Maître, deux brutes épaisses, à faces patibulaires et biceps plein les manches, bondissent sur lui pour lui menotter les poignets dans le dos, avant de le pousser rudement à l’extérieur. Levant les yeux, le prisonnier découvre trois énormes cloches qui se balancent à moins de dix mètres au-dessus de lui.
– Le clocher de la cathédrale ! s’exclame-t-il.
– Pardon ? hurle Fantômas.
– Je dis : le clocher de la cathédrale ! répète Fandor en forçant sa voix.
– Quoi ?
– Le clo-cher de la ca-thé-dra-le !
– Parles plus fort bon sang ! Je n’entends rien avec ces maudites cloches.
– LE CLO-CHER DE LA CA-THE-DRA-LE !!!
Tandis que Fandor s’égosille comme un damné au risque de se froisser les cordes vocales, le vrombissement des cloches, dont les battants ralentis ne percutent plus que mollement la robe d’airain, commence à s’estomper.
– Inutile de hurler, s’esclaffe Fantômas. Je ne suis pas sourd.
La minable plaisanterie fait glousser les deux brutes, plus veules encore que crétines.
– Cela n’a pas échappé à ta sagacité, poursuit Fantômas. Nous sommes effectivement dans le clocher de la cathédrale. Un endroit charmant, avec une vue imprenable sur la ville. D’ici je vois et entend tout ce qu’il s’y passe et peux suivre les conversations les plus privées dans un rayon de cinq kilomètres à la ronde aussi aisément que si j’étais assis sur les genoux de leurs auteurs, avec en plus l’avantage de n’avoir pas besoin de côtoyer cette bande de ploucs provinciaux.
Tout autour du clocher, une douzaine de coupelles paraboliques en laiton doré et autant de lunettes télescopiques montées sur des trépieds de bois pointent, comme des canons, dans toutes les directions.
– Tu n’imagines pas les choses passionnantes que l’on peut apprendre en écoutant les discussions des gens. Laisse-moi te faire une démonstration.
Fantômas s’est approché de l’une des installations. Il place les écouteurs reliés à la coupelle sur ses oreilles et colle son œil contre l’extrémité de l’oculaire dont il commence à régler la mise au point à l’aide des mollettes prévues à cet effet.
– C’est bien foutu ces engins, commente-t-il à mi-voix. Les réglages de la visée et de la capture phonique se font simultanément avec ces roues crantées.
Il se retourne vers Fandor en affichant le sourire satisfait de l’enfant qui découvre un camion de pompier au pied du sapin.
– Ce n’est pas moi qui l’ai inventé, tu t’en doutes, mais un spécialiste des lunettes de Kepler, Ósvaldur quelque-chose. J’ai oublié son nom. De toutes façons, c’était imprononçable. L’astuce, c’est d’inverser la position des focales de…
Fantômas s’interrompt et fait mine de creuser un instant dans ses souvenirs en fronçant les sourcils.
– Bref, il m’a expliqué mais je n’ai rien compris. Et je m’en fiche. Le principal, c’est que ça fonctionne.
Il se penche à nouveau sur l’appareil.
– Je ne te cache pas qu’au départ, il n’était pas très emballé par l’idée que nous collaborions. Enfin, “collaborer”, c’est un grand mot. C’est surtout lui qui a travaillé. Moi, je me contentais de le menacer. Et de menacer sa femme. Et de menacer sa fille. Ils sont coriaces ces savants islandais. Mais quand j’ai enfermé Ísbjörg dans une cage en compagnie d’un tigre affamé, il s’est montré plus coopératif. Ísbjörg, c’est sa fille. La fille d’Ósvaldur, pas celle du tigre. En deux semaines, il a réussi à terminer des travaux qui auraient habituellement nécessités un délai cinq ou dix fois supérieur. Je trouve qu’on néglige trop souvent le pouvoir stimulant de la peur. Bon, pour le principe, j’ai laissé le tigre bouffé la gamine. Et la mère. Et le père, à suivre. Il avait vraiment une faim de loup ce tigre et… Tiens ! Voilà ! J’ai repéré un trio de péquenots en plein débat. Voyons donc ce qu’ils peuvent se dire.
Les silhouettes d’abord floues se précisent peu à peu dans la chambre de visée.
– Là ! Ils sont devant le palais de justice et je peux voir leurs sales trognes aussi précisément que la tienne.
Dans le viseur, Lahurie agite frénétiquement ses bras sous le nez d’un dodu barbu au visage rubicond derrière lequel se cache une femme manifestement apeurée.
– La fin du monde ! braille Lahurie.
– Mais foutez-nous la paix ! s’énerve le bonhomme en brandissant sa canne comme une sabre d’abordage.
– Joseph, tu vas prendre un mauvais coup, gémit la poltronne.
– Bon, marmonne Fantômas en se redressant, il faut reconnaître que tout n’est pas forcément captivant.
Fandor l’observe, impassible.
– Mais je suis sûr que ceci retiendra ton attention, enchaîne Fantômas en faisant pivoter le télescope.
Il réalise promptement les réglages avant de céder sa place à Fandor qu’il coiffe des écouteurs.
– Regarde par toi-même.
« Il ne s’est tout de même pas envolé l’animal ! »
Reconnaissant la voix de Juve, Fandor colle vivement son œil à la lunette et découvre, avec une parfaite netteté, le policier arpentant la cour du Musée des Beaux-Arts de long en large en ordonnant à une poignée d’agents de fouiller les buissons, d’inspecter les recoins, de sonder les trappes et les trous. L’attention de Juve semble se porter en particulier sur le cèdre derrière lequel son ami a disparu. « Un éléphant d’abord, un journaliste ensuite. Et puis quoi encore ? Il est hanté votre musée ou quoi ? » A ses côtés, Formollet hausse les épaules en signe d’impuissance navrée.
– Pas mal, hein ? C’est grâce à ça que j’ai pu deviner tes intentions hier soir. J’ai suivi tous vos échanges et ai repéré le moment exact où tu as découvert le pot aux roses. Il ne me restait plus qu’à t’envoyer un comité d’accueil. Par contre, ils peuvent chercher longtemps. Ils ne trouveront rien. Juste après ton passage, nous avons pris soin de condamner le passage secret et de bloquer la porte. J’ai pensé à tout.
Fandor ne prête qu’une oreille distraite aux fanfaronnades de son geôlier et reste collé à l’œilleton en réfléchissant à un moyen d’attirer l’attention de Juve qui semble de plus en plus agacé et navré. Soudain, celui-ci tourne la tête vers la cathédrale et son regard pointe dans l’axe du télescope, comme si, à distance, il regardait son ami dans les yeux. Stupéfié, Fandor fait un bond en arrière en entrouvrant la bouche.
– N’y pense pas, dit Fantômas. Ça ne fonctionne que dans un sens cet appareil là. Et à cette distance il ne t’entendra pas. Quand bien même, avant qu’il ait pu te repérer, Brutus t’aura assommé dix fois.
Dans son dos, Brutus ponctue d’un grommèlement bestial l’avertissement de son patron. Fandor se dégage de l’appareil pour lui lancer un coup d’œil plein de mépris.
– Qu’est-ce que tu dis de ça ? demande Fantômas. Efficace, puissant et d’une absolue discrétion. Sous réserve bien sûr que l’on n’oublie pas de voiler les coupelles en fonction de la position du soleil. Sinon gare aux reflets ! N’est-ce pas Brutus ?
De grosses gouttes de sueur roulent sur le visage de Brutus qui passe un doigt tremblant dans son col devenu trop étroit pour son cou palpitant de trouille.
– Ce n’est là que le poste d’observation. Je suis certain que tu boues d’impatience de voir le reste de mon installation.
Fantômas se dirige vers un escalier de bois qui mène à l’étage inférieur, commence à s’y engager, mais se retourne vers son prisonnier.
– Avant de mourir, ajoute-t-il d’une voix particulièrement menaçante.

à suivre