Le nid de Chelicerus
Les poignets étroitement menottés dans le dos, Fandor suit son geôlier dans un petit escalier en colimaçon qui mène à l’étage inférieur.
– Tu feras attention, lui dit Fantômas, cette marche est un peu branlante.
Une telle prévenance a de quoi surprendre de la part d’un individu dont les mains sont plus souillées de sang que celles du pire stakhanoviste des abattoirs de la Villette. Pratiquant le fâcheux personnage depuis des années, Fandor n’est pas dupe de la pseudo amabilité qui dissimule assurément quelque méchant revers.
– Je ne voudrais pas que tu te rompes le cou, poursuit de fait Fantômas. Je préfère me charger moi-même de cette tâche.
Comme il lui tourne le dos, il ne voit pas que son prisonnier lève au ciel des yeux pleins de lassitude et de consternation, qu’il consacre, à suivre, à l’inspection des lieux, autrement plus intéressante que ses assommantes divagations verbales. Si le clocher a été aménagé en panoptique observatoire, le pallier sur lequel ils prennent pieds présente, quant à lui, l’apparence d’un laboratoire de recherches que, quelques décennies plus tard, Fandor pourrait, sans doute ni abus, qualifier de “high tech”. Autour d’un étroit puits central, dans lequel pendent les cordes permettant d’actionner les cloches, ont été installées des paillasses présentement encombrées de tubes à essai, de microscopes, de boites de pétri, de pipettes jaugées, de fioles à bouchon de liège, de mortiers, de burettes, d’ampoules à décanter, de balances de Roberval, de béchers, de cristallisoirs, éparpillés autour d’une centrifugeuse qu’actionne un laborantin dont la largeur de la nuque et la bassesse de l’arcade sourcilière indiquent clairement, bien qu’il soit sage de se défier des a priori fondés sur l’apparence physique, qu’il a dû fréquenter plus assidûment les rades louches de quartiers malfamés que les bancs de la faculté de chimie. A l’approche de son patron, le lourdaud tourne sa tête bestiale et se redresse en une sorte de garde-à-vous apeuré. Sur le plan de travail principal, un montage de distillation émet un sifflement strident : au-dessus de la flamme du bec bunsen, un liquide verdâtre bouillonne dans un large ballon, en dispersant une vapeur épaisse qui remonte le long d’une colonne de Vigreux avant de s’engouffrer dans un tube réfrigérant alimenté par un circuit d’eau glacée et relié à une allonge coudée à l’extrémité de laquelle s’écoule une liqueur presque phosphorescente qui, goutte à goutte, se dépose au fond d’un erlenmeyer maintenu dans un sabot isolant doublé de feutre. A l’écart, deux terrariums remplis de plantes grasses sont éclairés par de puissants projecteurs dont les lampes, équipés de variateurs à horloge, reproduisent la lumière du jour.
Fandor scrute les lieux, essayant de deviner la nature, forcément scélérate, des travaux qui y sont réalisés. Alors que les spéculations les plus diverses se bousculent dans son crâne, son regard s’immobilise sur une masse informe tassée dans un coin. La superposition de plis et de rabats pourrait laisser penser qu’il s’agit d’une couverture jetée en boule. Une très grande et très épaisse couverture, sous laquelle dépasse un objet à la surface lisse et à la couleur lactescente, que Fandor ne remarque qu’après avoir balayé à plusieurs reprises l’amas flasque. Il fait un pas prudent en avant, craignant l’éventuelle réaction de ses gardiens qui, suspendus aux ordres de leur maître, ne réagissent pas. Un autre pas et son sang ne fait qu’un tour quand il croit reconnaître un os humain. Habitué à l’ignominie de Fantômas, Fandor pense immédiatement à un morceau de squelette mal dissimulé. Celui d’un pauvre bougre ou d’une malheureuse innocente qui aura eu l’infortune de croiser la route du criminel, capable de trucider sur le champ quiconque contrarie par inadvertance ses projets, se fait par hasard le témoin de ses forfaits ou présente par malchance une tête qui ne lui revient pas. Qui cela peut-il être, cette fois ? Bon sang, mais c’est bien sûr ! s’exclame intérieurement Fandor, selon une vieille habitude de langage prise au contact de Juve, fort féru de cette interjection. A tous les coups, c’est Marguerite Krapoutchov ! Il n’a pas fini de formuler cette hasardeuse hypothèse que déjà, en proie à un auto-débat interne, il se contredit lui-même. Marguerite Krapoutchov a été enlevée la veille. A supposer qu’elle ait été assassinée, ce que rien ne permet d’affirmer pour l’heure, il est rigoureusement impossible que son corps se trouve d’ores et déjà à l’état squelettique. Le temps nécessaire à la décomposition complète d’un cadavre humain dépend, il le sait bien, de plusieurs facteurs environnementaux tels que la température, les conditions d’enfouissement ou encore la présence d’insectes et de charognards. La première étape se fait par intervention d’enzymes qui entraînent l’éclatement de certaines cellules accompagné d’un écoulement de liquides, tandis que des bactéries anaérobies décomposent celles de l’intestin en provoquant un ballonnement aussi spectaculaire que grotesque. La réaction des gaz qui en sont responsables et d’une protéine présente dans les hématies libère, dans les veines, un pigment dont la couleur verdâtre se répand à la peau, avant de foncer progressivement jusqu’à devenir brun sombre. Commence alors la phase de décomposition dite “active” pendant laquelle les tissus se liquéfient petit à petit et s’évacuent sous forme de fluides nauséabonds par les orifices environnants. La perte de masse tissulaire est principalement le fait des asticots qui se nourrissent des chairs, ce qui nécessite la ponte préalable de mouches, et des bactéries. Après disparition de la plupart des tissus mous, d’autres insectes se délectent de la peau séchée et racornie, mettant à nu le squelette qui peut lui-même être décomposé sous l’action combinée de réactions chimiques et de forces physiques. Quoi qu’il en soit, dans les meilleures conditions, le squelette apparaît au bout d’un an, en moyenne. Et non pas du jour au lendemain. A moins que l’utilité des terrariums soit précisément de faire disparaître les cadavres. Fantômas y élève peut-être une espèce anthropophage extrêmement vorace. Ou alors, il a dépecé lui-même sa victime. En a découpé les muscles, tranché les tendons, incisé les organes, avant d’en racler les os pour en ôter toute parcelle de chair. La supposition, qui fait remonter dans le dos de Fandor une sueur glacée d’effroi, n’est pas totalement invraisemblable tant Fantômas s’est, de nombreuses fois, illustré par sa brutalité sans borne et sa monstruosité gratuite. Mais dans ce cas, comment…
Fantômas, justement, le tire de ses lugubres extrapolations en lui posant l’une de ces questions saugrenues dont il a le secret.
– Dis-moi Fandor, crois-tu aux fantômes ?
Sans attendre sa réponse, il actionne le verrou d’une porte blindée qu’il repousse d’une main vigoureuse dont il replie ensuite les doigts à l’exception de l’index. Il le pointe, bras tendu, dans la pénombre de la pièce ouverte puis, après avoir fait pivoter son bras, l’actionne lentement à plusieurs reprises comme un ver qui se tortille. Une silhouette se dessine dans l’encadrement. Celle d’un homme robuste mais fatigué, aux épaules larges mais affaissées, au regard fier mais inquiet, aux vêtements élégants mais froissés, un homme dont les poumons n’ont manifestement pas respiré le grand air depuis des jours et dont les chaussures poussiéreuses n’ont plus arpenté les chemins de la liberté depuis plus longtemps encore.
– Permets moi de te présenter l’éminent Professeur Krapoutchov.
Le sourire extatique qui fend le visage de Fantômas exprime à merveille la satisfaction que lui procure ce qu’il considère sûrement comme un fameux coup de théâtre. Fandor, qui en a vu d’autres, ne manifeste qu’une surprise des plus mesurées. En vérité, l’apparition du mort présumé est assez inattendue et il serait malhonnête de la part du journaliste de prétendre qu’elle le laisse aussi indifférent qu’il veut bien le laisser paraître mais, dans le but de contrarier Fantômas, dont la tendance à ne pas se moucher du pied en matière de vantardise est bien souvent insupportable, il réprime délibérément toute réaction qui pourrait trahir son étonnement.
– Enchanté, susurre-t-il sur un ton ostensiblement laconique.
Fantômas ne peut contrôler un soubresaut frontal.
– L’entomologiste de renommée internationale, précise-t-il, craignant que Fandor n’ait pas bien réalisé à qui il avait affaire.
– Je sais qui est le Professeur Krapoutchov, répond mollement Fandor.
– Celui qui a récemment fait les gros titres de la presse tourangelle, insiste Fantômas.
– Oui, je suis au courant, marmonne Fandor.
– Parce qu’il est censé avoir été assassiné en public, s’agace Fantômas.
– Hn hn.
– Sur la scène du Grand Théâtre ! s’emporte Fantômas.
Fandor baille.
– Devant des dizaines de spectateurs ! rugit Fantômas.
La joute un peu puérile pourrait s’éterniser si Krapoutchov n’y mettait sèchement fin.
– Où est Marguerite ?
Son inquiétude rentrée et son fort accent slave lui font rouler les R d’une manière terriblement impressionnante qui cloue le bec aux deux autres.
– Marguerite ? répond Fantômas, en reprenant cet air hautain qu’il manie avec un indéniable brio. Rassurez-vous, elle va bien.
Il s’avance vers Krapoutchov, le saisit par le bras pour le tirer hors de sa cellule et ajoute d’un ton sournois : « Pour l’instant, du moins. »
Le visage de Krapoutchov prend une coloration qui ressemble fort à celle du fer tiré de la forge.
– Si tu lui as fait du mal, жалкий*… (*prononcer : zhalkiy)
Bien que la phrase soit laissée en suspens, Fantômas qui a, par ailleurs, quelques notions de russe, en saisit aisément la portée menaçante. Il en faut évidemment plus pour l’émouvoir, d’autant qu’en cas d’assaut physique inopiné, il sait que ses ressources musculaires, solidement galvanisées par un esprit belliqueux en permanent éveil et une sauvagerie sadique sans retenue, sont susceptibles d’être soutenues par l’immédiate assistance de ses athlétiques hommes de main accompagnés de leurs gourdins plombés. Les maxillaires de Krapoutchov émettent un grincement sinistre, les jointures de ses poings crispés blanchissent et des éclairs surgissent de son regard incandescent. S’il n’y avait que lui, il bondirait sur son interlocuteur et se sent en mesure, même en gardant une main dans le dos, de lui ratatiner la face tout en bourrinant copieusement ses sbires à coups de tatane. Mais il pense à Marguerite. L’idée qu’un coup de sang intempestif de sa part pourrait dangereusement aggraver la situation actuelle de sa pauvre épouse ajoute à sa désolation et l’enjoint à ravaler sa rage. Provisoirement.
– Mais alors, dit-il, qui est le mort du théâtre ? demande Fandor pour détendre l’atmosphère.
– Tu le sauras bien assez tôt, répond Fantômas.
– Dites-moi au moins ce que vous trafiquez ici.
– C’est la partie un peu technique de l’affaire et je préfère, sur ce point, laisser la parole au spécialiste.
– Où est Marguerite ? grogne Krapoutchov en tentant de contenir la colère qui lui fait bouillonner les entrailles.
– Vous la verrez bientôt. Mais d’abord, nous écoutons votre exposé, mon cher.
Il serait abusif de prétendre que la bonne volonté de l’homme soit sincère lorsqu’il s’avance d’un pas trainant jusqu’au plan de travail.
– Chelicerus pessima, dit-il à l’intention de Fandor.
– Pardon ?
Krapoutchov lui désigne une loupe binoculaire sur laquelle il se penche.
– Quelle horreur ! s’écrie-t-il en se redressant vivement.
Les insectes font bien souvent l’objet, de la part de leurs observateurs humains, d’une discrimination au faciès aussi arbitraire que vexante. Si celle-ci, qui touche en particulier les insectes rampants, est construite sur un système d’appréciation comparatif anthropocentrée, il faut bien admettre que nombre d’entre eux présentent une apparence peu avenante qui explique sans doute, en partie, sans le justifier, que le pou ou la blatte sont moins fréquemment choisis comme animal de compagnie que le chat ou le hamster. Même en tenant compte de l’ensemble de ces éléments, Fandor n’a pu retenir le cri de dégoût qui lui est venu instinctivement aux lèvres en découvrant le Chelicerus pessima grossit cent fois. Un corps abusivement globuleux et velu surmonté d’une minuscule tête plus affreusement cabossée que celle d’un lépreux qui aurait contracté une forme tout spécialement virulente de varicelle, d’où surgissent deux chélicères en crochets complétement démesurés : l’ensemble offre un spectacle objectivement répugnant même si on le ramène à la laideur moyenne des insectes chez lesquels la concurrence en matière de mocheté est pourtant rude.
– Il faut avouer qu’il n’a pas beaucoup de mignonitude, concède Krapoutchov.
Fandor hésite à lui faire remarquer que le mot n’existe pas, du moins en français, mais, comme le savant a commencé à narrer les circonstances de la découverte du laideron, il préfère ne pas l’interrompre.
L’objectif premier de l’expédition Front, financée par l’Etat Britannique dont l’Empire colonial s’étendait alors du Baluchistan à la Birmanie supérieure et du Kashmir à la province de Madras, était de réaliser le recensement entomologique des espèces peuplant les deux cent quatre îles composant, à la limite du Golfe du Bengale, l’archipel Andaman. Les douze spécialistes composant le groupe mené par le Professeur John Front s’acquittèrent de cette tâche avec le professionnalisme qui avait bâti leur renommée internationale, en commençant par Baratang et Rutland, les îles principales, et en poursuivant, selon un itinéraire minutieusement établi, par les plus petites dont certaines ne dépassaient pas cinq acres (soit deux hectares). Peu de temps après leur arrivée à Port-Blair, où le camp de base avait été établi, Krapoutchov apprit des autochtones l’existence d’un insecte très particulier, surnommé पागलपन की चिप (paagalapan kee chip – ce qui pourrait se traduire par : la puce qui rend fou) qui ne se trouvait que sur l’île North Sentinel et dont le venin était réputé entraîner ses victimes dans d’incontrôlables danses qui pouvaient, disait-on, les conduire à la mort par épuisement. Bien qu’aucun scientifique occidental n’ait jamais eu l’occasion d’observer directement cet insecte, Krapoutchov avait déjà connaissance de sa prétendue existence à travers les très rares et imprécises évocations qui en avaient été faites dans des manuels spécialisés, dont la plus notable reste les deux lignes de l’Encyclopedia of Asian flease, lice and crabs (ed. Royal Entomological Society – 1889) dans laquelle Robert MacLachlan rapporte « l’existence incertaine d’une espèce aux pouvoirs soi-disant “magiques” dont l’imprécision de la description, transmise de loin en loin de manière strictement orale et faisant état d’hameçons buccaux gigantesques et d’un abdomen excessivement globulaire, semble relever plus volontiers de la légende tribale que du fait scientifique ».
Il faut préciser que la passion de Krapoutchov pour les insectes ne connaissait, à cette époque, qu’une seule concurrence (si l’on veut bien excepter son attachement à la doctrine libertaire qu’il avait délibérément choisi de contenir dans les recoins clandestins de son esprit afin de se préserver, pendant un temps au moins, des déboires répressifs qu’il lui avait, par le passé, causé) : la curiosité qu’il s’était découverte, à la lecture des Paradis artificiels, que sa propre mère avait traduit en russe ou de English opium eater, pour les drogues et leurs effets. Faisant preuve en la matière d’une grande cohérence intellectuelle et d’une capacité remarquable pour ordonner les différentes strates de son raisonnement, il était persuadé que les drogues, dont il n’était pas du reste consommateur, pouvaient permettre « de libérer l’individu des chaines morales dont une oppressive éducation a, au cours du temps, resserré un à un les maillons, et d’ouvrir les portes de la perception derrière lesquelles il saura retrouver la franchise de son libre-arbitre originel. » C’est donc tout naturellement que, couplant ses aspirations scientifiques et ses convictions philosophiques, il s’était progressivement spécialisé dans l’étude des insectes à venin psychotrope.
Après six mois d’un exaltant mais éprouvant périple, l’enthousiasme du groupe, progressivement émoussée par l’accumulation de fatigue et diverses intoxications alimentaires, trouva un second souffle au moment d’accoster sur les rivages de North Sentinel où vivait une espèce endémique dont certains prétendaient qu’à elle seule elle avait motivé l’envie de Front d’entreprendre ce voyage : le papillon-éléphant (Glossatus proboscis selon la nomenclature officielle, Eletrunk butterfly dans la langue de Front, हाथी का तितली dans celle de Gandhi). Si Krapoutchov partageait, évidemment, l’excitation renaissante de ses camarades, la sienne se trouvait décuplée par l’espoir de découvrir “la puce qui rend fou” à la recherche de laquelle il se lança dès qu’il eut posé un pied sur l’île. Dans cette quête, l’aide de la population locale lui aurait été plus que précieuse. Malheureusement, celle-ci n’était pas, loin s’en faut, la plus ouvertement accueillante qu’il se puisse trouver. Non seulement, les insulaires ne cherchaient nullement à établir le moindre contact avec les visiteurs qui s’aventuraient sur leur territoire, ni ne manifestaient une quelconque curiosité quant à l’objet de leur présence, mais ils opposaient en outre une agressive réaction à toute tentative d’approche à moins de cent cinquante mètres. Le Professeur Bedaine, représentant de l’Académie royale de Bruxelles, en fit l’éprouvante expérience quand, s’étant égaré dans la jungle à la recherche d’un coin isolé pour satisfaire un besoin naturel rendu urgent par l’imprudente ingestion de fruits locaux à l’apparence pourtant alléchante, il tomba nez à nez avec une dizaine d’hommes dont la surprise s’exprima sur un ton qui pouvait laisser penser, même si le sens exact des mots employés échappait complètement au diarrhéique, qu’elle n’avait rien de bienveillante, comme le confirmait les sagaies aux pointes aiguisées agitées fougueusement au-dessus de leurs têtes furibondes. L’incident resta heureusement sans suite mais incita les membres de l’expédition à veiller au maintien d’une plus importante distance de sécurité.
Après une semaine de vaines recherches, Krapoutchov n’était pas loin de penser que la légende en était bel et bien une et, la date du départ approchant, il s’était fait à l’idée qu’il lui faudrait repartir bredouille. C’est alors qu’eut lieu la cérémonie de l’éléphant-papillon,pour reprendre le titre du film qu’ils avaient réalisé…
– Le film projeté juste avant votre affreux trépas, précise Fantômas sans chercher à dissimuler le contentement que lui procure cette douteuse plaisanterie.
Fandor échange avec Krapoutchov un regard lourd de désolation navrée avant que celui-ci ne reprenne le cours de ses explications.
C’est alors, donc, qu’eut lieu la cérémonie de l’éléphant-papillon. Malgré les précautions qu’ils avaient dû prendre pour ne pas se mettre les habitants de l’île à dos, les membres de l’expédition purent observer leurs habitudes et rites, et s’étaient rapidement aperçus que leur vie était tout entière organisée autour de celle du Glossatus proboscis. Fort de cette constatation, le Professeur Front présuma que la transformation de la nymphe en imago qui, s’il se fiait à l’apparence des chrysalides, pouvait se produire dès le lendemain matin, donnerait vraisemblablement lieu à une cérémonie particulière. A l’aube, deux caméras, habilement camouflées par des branchages, furent donc installées à bonne distance et chacun attendit le début des réjouissances avec impatience.
Le village était parfaitement calme et silencieux lorsque le premier rayon du soleil levant vint frapper le totem dressé au milieu de la place, un gigantesque papillon en bois sculpté portant à son front un large cristal de quartz aux facettes soigneusement polies. Dispersés par le prisme, des éclats multicolores se mirent à danser sur la façade de la case des Sages du village d’où s’éleva une sorte de barrissement auquel firent immédiatement échos d’harmonieuses variations, modulées depuis les habitations voisines. Soudain, les portes et les volets s’ouvrirent et, en quelques secondes, la place se mit à grouiller de jeunes gens à demi-nus engagés dans une lente farandole qui se resserrait en spirale autour du totem. Surgit alors de la jungle, dans un tonnerre de percussions, un éléphant de bois, de feuilles et de fleurs, animé par deux villageois tapis en son sein, l’un à la tête, l’autre à la croupe, qui entra dans la ronde en balançant sa grosse tête végétale. Tout en se dandinant, il passait de l’un à l’autre et présentait successivement à une fille puis à un garçon, sa trompe relevée dans laquelle chacun enfonçait son bras gauche jusqu’à l’épaule. Invariablement, la tête du danseur partait alors à la renverse, ses yeux se révulsaient, de sa bouche écartelée s’échappait un hululement lascif et son torse se mettait à trembler comme s’il était percuté de l’intérieur par quelque démon bouillant de briser les barreaux de ses côtes pour s’évader de la prison de chair. Les tressaillements de plus en plus saccadés et violents gagnaient le bassin, les cuisses, les mollets, les pieds, passaient des épaules dans la nuque et la tête, tandis que l’envouté retirait de la trompe son bras dont la peau écarlate était couverte de bubons sanguinolents. Quand bien même aurait-il voulu reprendre le contrôle de son corps, secoué de convulsions désordonnées et de spasmes surpuissants, il en aurait été incapable tant toutes notions de temps et d’espace semblaient lui être étrangères et seul l’animait désormais le désir de s’abandonner à la danse frénétique qui avait pris le contrôle de ses muscles, de ses os, de ses entrailles et de son cerveau. Une danse plus folle qu’affolée, une danse…
– Genre charleston ?
– Plait-il ?
– La danse, c’était un genre de charleston ?
Krapoutchov dévisage Fantômas avec un mélange de stupéfaction et d’incrédulité. Il se tourne vers Fandor dont la mine dépitée témoigne de l’incompréhension dans laquelle la question de Fantômas le laisse pareillement.
– De polka ? poursuit ce dernier sans obtenir davantage de réponse. De mazurka ? Ou de rumba peut-être ?
Krapoutchov décide de l’ignorer et de poursuivre son récit.
– Samba ? insiste Fantômas, lui coupant la parole avant qu’il n’ait pu la reprendre. Quickstep ? Foxtrot ?
– Non ! explose Krapoutchov. Ils dansaient seuls !
– Plutôt flamenco, alors ?
Fantômas saute sur ses pieds et, levant un bras arqué au-dessus de sa tête tout en courbant l’autre à l’horizontal devant son torse, se met à taper du talon sur un rythme dont l’immédiat crescendo est soutenu par d’exaspérants petits cris aigus, tandis que Brutus et Molosse tapent dans leurs mains en cadence. Krapoutchov, dont les nerfs sont mis à dure épreuve, fusille Fantômas du regard en serrant les poings, sans parvenir à décider celui, du droit ou du gauche, qu’il va lui expédier en premier au milieu de la face. Fandor, qui sent venir l’incident, engage, pour le prévenir, un mouvement d’interposition physique. Instantanément, les deux brutes bondissent vers lui en un réflexe dont le similaire élan fige chacun dans une posture suspendue.
– Désolé, ricane Fantômas. Je vous ai coupé. Poursuivez donc.
Krapoutchov grommelle mais s’exécute.
Sans avoir besoin de s’approcher pour examiner les membres meurtris des danseurs, Krapoutchov comprit que les insectes qu’ils cherchaient se trouvaient dans la trompe de l’éléphant factice dont il lui était évidemment impossible de s’approcher pour le moment. La cérémonie dura plus de trois heures, rythmée par le crépitement endiablé des tam-tams et les pirouettes acrobatiques des adolescents emportés dans une irrésistible chorégraphie qui évoquait à présent la transe de derviches tourneurs cocaïnomanes. Elle ne se termina que lorsque le dernier danseur, exténué, eut sombré dans un profond sommeil, à même le sol. Le village retrouva alors un calme presque surnaturel et seuls les chants des oiseaux dans les arbres alentours perçait à présent le silence. Au milieu des corps inanimés, Krapoutchov aperçut, au pied du totem, la gaine en feuille de figuier. Le danger était immense mais la tentation plus grande encore. Lentement, tandis que ses compagnons rangeaient précautionneusement le matériel de prise de vue, il sortit des buissons, à demi accroupi, et s’avança à découvert, ignorant les murmures réprobateurs et inquiets du Professeur Front qui avait deviné ses intentions. Krapoutchov marchait sur la pointe des pieds, enjambant un bras inerte couvert de piqures, contournant une tête aux traits ramollis par le sommeil, se faufilant entre les corps entremêlés. Il saisit tout aussi prudemment la trompe qu’il maintint à bout de bras en entamant un lent repli. Si la manœuvre lui permettait de conserver un œil sur la plupart des villageois assoupis, elle l’empêchait de mesurer la distance qui séparait son fessier, dont sa posture recourbée accentuait excessivement la saillie postérieure, du totem. John Front qui ne l’avait pas quitté des yeux vit, lui, venir le danger et un terrible dilemme déchira son esprit : valait-il mieux courir le risque d’alerter les villageois qui s’étaient retirés dans la case des Sages en interpellant Krapoutchov ou laisser celui-ci trahir sa présence par le cri de surprise qu’il ne pourrait probablement pas réprimer au moment où son séant viendrait percuter l’obstacle ? Il n’eut pas le temps de trancher la question. L’arrière-train de Krapoutchov évita le totem mais pas son pied. Il trébucha à la renverse et s’affala de tout son long sur un frêle garçon profondément endormi qui ne prit pas même la peine de soulever une paupière avant d’émettre un rauque gémissement. Le temps que Krapoutchov comprenne ce qui venait de se passer, une dizaine d’hommes surpris, puis inquiets, puis mécontents, se ruaient vers lui en affichant des mines peu conciliantes. Krapoutchov prit ses jambes à son cou, illico imité par ses collègues qui purent constater à cette occasion que des années de recherche en laboratoire ou en bibliothèque ne les avaient pas complètement privés de leur tonus musculaire d’antan. En un temps record, toute la troupe rejoignit le bateau qui dut voguer une bonne demi-heure vent debout avant que les cris indignés venant de la plage ne soient plus qu’une lointaine et sourde plainte.
Lorsqu’il fut certain que tous dangers étaient écartés, Krapoutchov put savourer pleinement la joie d’avoir découvert une nouvelle espèce d’insectes. Elle fut de courte durée car, dépliant les feuilles de figuier qu’il avait prestement enroulées dans sa poche afin de se protéger d’une morsure malvenue, il découvrit que les quelques spécimens qui s’y trouvaient étaient morts. Il mit malgré tout à profit le temps que lui offrait le voyage de retour pour étudier en détails l’animal qu’il baptisa Chelicerus pessima. Sur la base de ces observations, il put le replacer dans la classification phylogénétique des insectes venimeux et en déduire un certain nombre de caractères potentiels. Il conjectura ainsi qu’à l’instar du Grabatus mandilae, avec lequel il partageait certaines similitudes structurelles au niveau des crochets, le Chelicerus pessima synthétisait son venin par oxydation d’un suc digestif dans les glandes situées à la base de ses pédipalpes, ou que, comme l’Atrax globulus, qui présentait les mêmes stigmates de mues larvaires, il pouvait connaître des phases de dormance pré-métamorphique plus ou moins longues au sein d’hôtes intermédiaires. Pour importantes qu’elles fussent, ces données qui, faute d’analyse expérimentale demeuraient au stade hypothétique, n’effacèrent pas tout à fait la déception de Krapoutchov dont l’amertume était forte lorsqu’il réalisa qu’il n’aurait sans doute pas avant très longtemps l’occasion de retourner sur North Sentinel.
– Dans ce cas, dit Fandor, d’où viennent ces Chelicerus ?
– J’y viens, répond Krapoutchov.
– Oui, venez-y, mon vieux, ajoute Fantômas. Nous n’allons pas y passer la journée.
Lorsqu’il s’installa à Tours au début de l’année 1911, Krapoutchov, soucieux de développer le laboratoire d’entomologie que son ami Porcellet avait spécifiquement créé à son attention, s’absorba dans des recherches qui l’enfermaient dans son laboratoire toute la journée. A son retour d’expédition, cette attitude ne fit qu’empirer tant il était obsédé par le Chelicerus sur lequel il cherchait désespérément des informations. Sa vie sociale était réduite au strict minimum et ce n’est que sur l’insistance de sa jeune épouse qu’il acceptait, rarement, une ballade ou une sortie.
– Nous sommes à Tours depuis plus de deux ans et tu n’as même pas pris la peine de visiter le musée de ton ami Formollet, s’indigna un jour Marguerite. Des œuvres d’art, ça te changerait de tes hideux insectes. Et si vraiment les animaux te manquent, tu pourras toujours aller voir Fritz.
– Fritz ?
Le nom fit frissonner Krapoutchov. Le seul Fritz qu’il connaissait était Fritz von Kartoffël, faux assistant consulaire à l’Ambassade d’Autriche-Hongrie mais vrai espion tsariste rencontré à Varsovie, auquel il brisa quelques dents après que le fourbe à monocle eut tenté de le convaincre, à l’aide d’une arme à feu pointée sur sa poitrine, de retourner en Russie et qui lui jura, tandis qu’il prenait la fuite, et autant qu’il ait pu le comprendre, la prononciation de Fritz von Kartoffël étant quelque peu altérée par la déstructuration osseuse de sa mâchoire, de le poursuivre « jusqu’en enfer ».
– L’éléphant Fritz, précisa Marguerite.
Krapoutchov, qui aimait son épouse davantage encore que son travail, accepta la proposition.
Ils furent très chaleureusement accueillis par Formollet, ravi de leur faire découvrir les plus belles pièces du musée, avec force explications passionnées que Piotr écouta d’une oreille polie mais distraite. La visite se termina par l’inévitable passage dans les anciennes écuries où Fritz trônait fièrement et dont le conservateur narra, avec son inimitable verve, les mésaventures tourangelles. La description, fort précise, qu’il fit des derniers instants de l’animal saisit soudainement l’attention de Krapoutchov, lui laissant un saisissant sentiment de déjà-vu qui le poursuivit tout le reste de la journée, une bonne partie des semaines suivantes, et bien souvent jusque tard dans la nuit. Après cette rencontre, mû par une force aussi énigmatique qu’irrépressible, Krapoutchov retourna plusieurs fois contempler l’animal tout en réunissant à son sujet toutes sortes de documents.
– Formollet m’a effectivement signalé vos visites fréquentes, dit Fandor. Ainsi que la présence, lors de la dernière, d’un inconnu à vos côtés.
Le journaliste se tourne vers Fantômas.
– Je suppose que c’était vous.
– Exact !
Marguerite sentait bien que son époux était soucieux. Quand il déjeunait avec elle, il avalait d’un coup sa soupe au vermicelle. Elle voyait à son air féroce qu’il tombait sur un os, mais elle n’osait rien dire. Fréquemment, elle voyait sa cuillère s’immobiliser dans les airs, quelques centimètres avant d’atteindre ses lèvres mollement béantes, attendant que son esprit, subitement accaparé par de parasites réflexions, reprenne le contrôle de son bras pour lui permettre d’atteindre son but initial. Plus d’une fois, elle le surprit debout dans son bureau, les mains jointes dans le dos et le nez écrasé contre la vitre, observant avec une alarmante intensité un écureuil qui avait fini de traverser le jardin plusieurs minutes auparavant. Bien qu’elle connût mieux que personne les extraordinaires dispositions intellectuelles de son époux et ne douta pas de ses capacités à résoudre l’énigme qui lui grignotait les méninges, elle se sentit bientôt gagner par une inquiétude d’autant plus vive qu’elle se savait impuissante à lui apporter quelque aide que ce fut. Krapoutchov qui en prit conscience la rassura comme il put en lui assurant qu’il était sur le point de trouver quelque chose. L’imprécision de l’affirmation dessinait clairement les frontières de la zone d’incertitude dans laquelle erraient ses préoccupations internes. Quand soudain, une nuit, il se dressa brusquement dans le lit conjugal.
– Блин но это конечно ! s’exclama-t-il.
Réveillée en sursaut, Marguerite ajouta aux cris de son mari ses propres hurlements avant de s’enquérir, d’un ton fort angoissé, de ce qui pouvait justifier un tel tintamarre nocturne.
– Sentinus ! Chrysalelles ! Glossatide !
– Que dis-tu ?
– La chrysalide du Glossatus ! La danse du papillon !
– Je ne comprends pas un traitre mot à tes divagations mais tu pourrais peut-être les poursuivre dans une autre pièce.
Marguerite n’avait pas fini sa phrase que Piotr, après avoir bondi sur sa robe de chambre et plongé dans ses chaussons, était déjà en train de dévaler les escaliers au bas desquels il enfonça littéralement la porte de son bureau.
Quelques heures plus tard, lorsque Marguerite finit par descendre à son tour pour prendre son petit déjeuner, elle trouva son époux affalé sur des piles de documents étalés sur sa table de travail. La situation n’était pas inédite mais compte tenu de ce qui s’était passé durant les journées et la nuit précédentes, elle pressentit une exceptionnelle découverte. C’est donc avec une extrême prudence qu’elle éveilla son mari dont elle connaissait le tempérament explosif. Après avoir avalé d’un trait la tasse de café qu’elle lui présentait, Krapoutchov, sans qu’elle eût besoin de l’interroger, lui affirma, avec un enthousiasme que ses cheveux en bataille et son regard fiévreux rendaient presqu’effrayant, que les détails, donnés par Formollet, du comportement de Fritz juste avant sa définitive neutralisation correspondaient en tous points à la chorégraphie des indigènes de North Sentinel.
– Ah ? dit prudemment Marguerite.
Cela ne pouvait signifier qu’une chose : Fritz avait été infecté par le Chelicerus pessima et si les hypothèses de Krapoutchov étaient exactes, il devait se trouver lors de son trépas, sous sa peau, des larves en dormance qui pourraient être récupérées et, sous certaines conditions, réactivées. Il fallait absolument qu’il aille examiner de près la trompe de l’éléphant, et le plus tôt possible car ça ne pouvait pas attendre une seconde de plus et même qu’il allait partir immédiatement et sur le champ. Joignant le geste à la parole, il se rua dans le hall où il se coiffa d’un chapeau à voilette, très élégant mais indubitablement trop étroit pour son crâne, avant de se diriger vers la porte d’entrée. Marguerite l’assura que, en dépit de ses faibles connaissances scientifiques, elle ne doutait pas de l’importance de la découverte et, par ailleurs, comprenait parfaitement son excitation, mais elle pensait qu’il était de son devoir d’épouse de l’informer qu’entreprendre une traversée de la ville en pantoufles et robe de chambre risquait fort de le conduire non au Musée, comme il l’envisageait, mais au poste de police, sinon à l’hôpital psychiatrique. Krapoutchov se rallia à la voix de la sagesse et accepta de différer son escapade de quelques heures, le temps de s’habiller correctement. Mais lorsqu’il arriva aux abords du Musée, il découvrit un inhabituel attroupement qui l’empêcha d’y entrer et dont un agent de police lui précisa la cause : l’éléphant Fritz avait disparu dans la nuit.
– Je suppose que c’était encore vous, répète Fandor en se tournant derechef vers Fantômas.
– Exact ! clame à nouveau celui-ci en bombant le torse.
– Mais que voulez-vous faire avec ces insectes ?
– Ça, c’est une excellente question !