Le génie du mal
Fandor a compris depuis un moment que ce qu’il pensait être un morceau de fémur abandonné sous une vieille couverture bouchonnée est en fait l’extrémité d’une défense en ivoire dépassant d’une peau d’éléphant négligemment abandonnée dans un coin poussiéreux.
– Laissez-moi deviner, dit-il.
– Je t’en prie, ricane Fantômas.
– Vous avez vidé l’éléphant de son crin de bourrage que vous avez consumé à l’étouffé avant de transporter la peau par le passage souterrain.
– Exact.
– Ceci étant fait, vous avez pu constater qu’elle contenait bien, comme l’avait présumé le Professeur Krapoutchov, les larves de Chelicerus.
– Encore exact.
– Mais vous ne pouviez les exploiter et il vous fallait kidnapper ce dernier pour l’obliger à travailler pour vous.
– Toujours exact !
– J’imagine que cette perspective ne l’enchantait guère et vous avez dû, ensuite, enlever son épouse pour faire pression sur lui.
– Partiellement exact ! Le but était également d’empêcher madame Krapoutchov de parler à Juve.
– Où est Marguerite ? tonne une nouvelle fois Krapoutchov.
Fantômas lui adresse un regard plein d’insolent mépris tout en s’approchant, d’un pas tranquille, d’un levier fixé au mur qu’il abaisse brusquement.
– Ici ! s’écrie-t-il avec une emphase disproportionnée.
Dans un grincement lugubre de chaines mal huilées, un large panneau riveté se met en branle pour libérer, dans le plafond, une trappe par laquelle descend lentement une cage suspendue.
– Mariouchka ! s’écrie Krapoutchov en reconnaissant les mollets de sa femme.
– Piotrounet ! répond la malheureuse encagée.
Krapoutchov s’élance. Brutus le retient.
– Plus tard, les embrassades, persifle Fantômas.
La cage instable s’immobilise à un peu plus de deux mètres au-dessus du sol. Marguerite se tient en son centre, recroquevillée contre les barreaux qu’elle serre entre ses poings tremblants afin de rester le plus possible éloignée des deux parois latérales constituées, non de barres métalliques comme les autres côtés, mais de panneaux hérissés, sur toute leur surface, de pieux dangereusement acérés.
– C’est une sorte de presse, explique Fantômas. Les pointes sont mobiles et reliées à un système d’engrenages et de vérins qui permet de les rapprocher petit à petit.
Comprenant la finalité de l’installation, Krapoutchov pousse un terrible râle qui incite Brutus a ajusté son étreinte.
– L’astuce, poursuit Fantômas, c’est que le mécanisme est couplé avec le balancement des cloches de la cathédrale. A chaque fois qu’elles sonnent, les parois se rapprochent de huit ou neuf centimètres. Environ. Ça n’a pas non plus la précision du coucou helvétique.
Il s’interrompt pour lancer successivement à Fandor, puis à Krapoutchov, des regards pleins d’impatience enjouée, comme s’il s’attendait à ce que l’un ou l’autre le félicite pour l’ingéniosité de cette installation, ce qui, bien sûr, ne se produit pas.
– Petit problème de mathématique élémentaire : sachant que l’espace qui sépare les extrémités des pals est d’un mètre cinquante, que les cloches retentissent trois fois par jour et que madame peut réduire son épaisseur, en rentrant le ventre et en retenant sa respiration, au mieux, à vingt centimètres, dans combien de temps aura-t-elle les yeux crevés ?
Une secousse enragée fait trembler le corps massif de Krapoutchov que Brutus, malgré sa supériorité musculaire, peine à maîtriser.
– Si vous préférez, dit Fantômas en saisissant un second levier, je peux accélérer le processus. Non ? Dans ce cas je vous conseille de vous mettre au travail car je ne libérerai pas la prisonnière avant que vous ayez mené à bien vos expériences.
Jamais désarroi n’assombrit à ce point le regard d’un homme. Krapoutchov pousse un déchirant soupir et, la mort dans l’âme, s’approche des éprouvettes.
– Enlever la femme pour faire pression sur le mari… Quel manque d’originalité. Vous avez fait la même chose avec ce chercheur islandais dont le nom m’échappe.
Malgré le ton ouvertement hautain de Fandor, Fantômas fait semblant de n’être pas vexé.
– L’efficacité est plus importante que l’originalité, grince-t-il. Et puis, quelques fois, le temps manque pour l’innovation. Et il se trouve que du temps, je n’en ai pas à perdre.
– Pourquoi ? Il y a urgence ? Vous êtes atteint d’une maladie incurable ?
– Hin hin hin ! Non, rassure-toi. Je suis en pleine forme. Hélène n’est pas encore sur le point de se trouver orpheline, au risque de te décevoir.
A l’évocation du prénom de son aimée, Fandor sursaute tandis que ses yeux s’emplissent d’éclairs.
– Si tu espérais l’épouser pour profiter de son héritage, tu vas devoir revoir tes plans, mon petit bonhomme.
Fandor se mord les lèvres pour ne pas exploser.
– Je peux même te dire que, moi vivant, tu n’approcheras plus jamais Hélène.
– Rien ne pourra m’en empêcher !
– Moi, peut-être pas. Mais la mort, assurément.
Fandor ne voit que trop bien dans quelle spirale d’agressivité stérile Fantômas tente de l’entraîner. Malgré la furie qui lui fait bouillonner le sang, il prend sur lui pour ne pas lui donner la satisfaction d’un affrontement qui, dans sa situation, tournerait fatalement à son désavantage et décide, prudemment, de changer de sujet de conversation.
– Je vous repose la question : que voulez-vous faire avec ces insectes ?
– C’est une excellente question, répète Fantômas. Une excellente question à laquelle j’apporterai sous peu une réponse, qui, je le crains fort, ne te plaira pas beaucoup. Mais je ne voudrais pas que nos bavardages perturbent la concentration de notre ami qui doit être impatient d’achever ses travaux.
A peine Fantômas a-t-il fini de prononcer ce dernier mot que les cloches se mettent à carillonner et les parois de la cage se resserrent sur Marguerite qui, fixant des yeux implorants sur son mari, fait un effort surhumain pour retenir ses larmes.
Fantômas s’engage dans l’escalier en colimaçon, suivi par deux de ses sbires qui poussent, sans ménagement, Fandor devant eux. Arrivée à l’étage supérieur, la petite troupe s’installe dans la cellule où Fandor s’est éveillé quelques heures plus tôt.
– Avant de t’expliquer ce que je compte en faire, de ces insectes, dit Fantômas, laisse-moi te dire ce que je ne compte pas en faire : ce que Krapoutchov, lui, compte en faire.
– Pardon ?
– Quoi “pardon” ?
– Je ne suis pas sûr d’avoir bien compris le sens de votre phrase.
– Tu plaisantes ?
– Je n’oserais pas. C’est juste que vous avez répété l’expression “compte en faire” un si grand nombre de fois que j’ai un peu perdu le fil de votre explication.
– Tu as parfaitement compris, grogne Fantômas. Krapoutchov est un idéaliste qui prétend œuvrer pour le bien de l’humanité. Ce qui n’est pas vraiment mon cas, tu en conviendras.
Si Krapoutchov, de retour d’Inde, n’avait pu, faute de sujets d’étude expérimentale vivants et en pleine possession de leurs capacités reproductives, analyser précisément la physiologie des Chelicerus, il disposait malgré tout de solides connaissances préalables, d’une part, et de non moins robustes aptitudes déductives, de l’autre, sur la base desquelles il lui fut possible d’émettre un certain nombre d’hypothèses qui n’avaient rien de farfelu ni d’hasardeux. Au cours de ses années de recherche antérieures, il avait en effet recueilli et analysé le venin de près de soixante-quinze insectes, guêpes, araignées, abeilles, moustiques, fourmis et autres aoutats d’origines diversement exotiques, et constaté que les éléments chimiques qui entraient dans leur composition étaient relativement similaires d’une espèce à l’autre, les mêmes enzymes, protéines et amines biogènes se retrouvant dans les différents cocktails venimeux selon des proportions qui déterminaient leur pouvoir pathogène. Rapidement, il était devenu une sorte de spécialiste en la matière, spécialiste de l’ombre tant sa discrétion et sa modestie, conjuguées à une volonté particulière de ne rien dévoiler de ses travaux avant d’avoir obtenu des résultats concrets qui lui permettraient de mesurer l’utilité de ses éventuelles découvertes et, par suite, les bienfaits qu’elles pourraient offrir à l’humanité tout autant que les risques qui leur seraient aussi inévitablement associés que le revers sombre d’une médaille à son étincelante face, l’incitaient à ne rien publier, expliquer ou partager de ses recherches. Même Porcellet, ami fidèle et esprit alerte avec lequel Krapoutchov prenait plaisir à discuter et échanger car il était toujours prompt à lui apporter un avis éclairé, une aide providentielle, une confirmation bienveillante ou un plaisant encouragement, ignorait la teneur exacte de ses études sur les venins. Seule Marguerite à laquelle il lui était absolument impossible de dissimuler quoi que ce soit, même par omission, était informé en détail de l’avancée de ses expériences. Chaque soir, alors qu’il avalait sa soupe au vermicelle, il lui faisait un compte-rendu précis de ses occupations de la journée, de ses découvertes comme de ses déconvenues, de ses doutes aussi bien que de ses avancées. Marguerite, qui ne comprenait qu’imparfaitement les informations transmises, et y portait un intérêt tout relatif, les écoutait cependant avec une attention sincère et un plaisir non feint car elle avait immédiatement compris qu’il s’agissait aussi pour son époux de compenser le déplaisir qu’il pouvait ressentir dans l’isolement de son laboratoire où ses activités le maintenaient loin d’elle une bonne partie de la journée. Avec le temps, Krapoutchov avait acquis un tel savoir sur les insectes venimeux qu’il lui suffisait d’examiner une piqure ou une morsure pour déterminer, avec un troublant niveau de précision, le dosage de phospholipase, l’enzyme réduisant la coagulation sanguine, ou d’hyaluronidase, celle responsable de l’inflammation et du gonflement des tissus autour de la plaie, dans le venin de l’insecte concerné, dont, par suite, il parvenait, sans même l’avoir eu sous les yeux, à retrouver la place dans la classification entomologique. Mais les composés qui retenaient particulièrement son attention et son intérêt, étaient avant tout les neurotoxines, perturbatrices de l’activité motrice entraînant, dans le pire des cas, spasmes incontrôlables ou paralysie soudaine, et plus encore les psychotropes dont l’action se faisait directement dans l’encéphale. Plus de trente ans avant le pharmacologue italien Vittorio Erspamer, il identifia ainsi dans les venins un composé biochimique qui, en augmentant la perméabilité des vaisseaux sanguins facilitait le processus inflammatoire et la réaction allergique, mais semblait également à même de provoquer une sensation de bien-être sinon de plaisir. Dans le comportement des danseurs de l’île North Sentinel, Krapoutchov avait immédiatement soupçonné l’effet de cette substance qui devait, au vu de la frénésie délirante et extatique de la transe, se trouver très fortement concentrée dans le venin des Chelicerus. S’il parvenait à isoler cette substance et à en modifier le champ d’action, de façon à renforcer son pouvoir galvanisant tout en réduisant ses contre-coups les plus néfastes, il détiendrait sans doute un puissant stimulant pour le cerveau humain qui, trop souvent bridé par la crainte, se trouverait soudain baigné dans une quiétude libératrice propice à toutes les audaces intellectuelles et à toutes les envies de partage. Cet espoir un peu fou se heurtait forcément aux limites de la spéculation et il n’est pas ardu d’imaginer la déception ressentie par Krapoutchov lorsqu’il découvrit que les Chelicerus récupérés étaient décédés, emportant dans l’au-delà toute possibilité de vérifier expérimentalement ce qui n’était que suppositions théoriques. Jusqu’à ce qu’il apprenne l’existence de Fritz.
– Ce crétin de Krapoutchov est bouffi de grands principes. La liberté, l’égalité, la fraternité… Et toutes ces sortes de fadaises.
C’est peu dire que le ton de Fantômas est grinçant, moqueur, ironique, sardonique, voire persifleur. Fandor y décèle en sus une pointe d’aigreur.
– Je me doute que vos projets, dont, soit dit en passant, vous ne m’avez toujours rien dit, sont d’une toute autre nature et que vous ne voulez pas, vous, libérer la population tourangelle de ses carcans moraux.
– Ah ah ah ! Merveilleux !
Fantômas est pris d’un tel fou-rire qu’il doit prendre appui sur l’épaule de Molosse pour éviter que les convulsions qui agitent tout son corps ne lui fassent perdre l’équilibre.
– Libérer la population tourangelle… Voilà qui est fameux ! dit-il en s’essuyant les yeux.
Un long soupir entrecoupé d’hilares hoquets résiduels s’échappe de sa gorge.
– Ah non ! Que tu puisses seulement imaginer de me placer dans la même catégorie que ces utopistes à la noix, du genre Krapoutchov et consorts, c’est véritablement impayable. Me trouves-tu une tête de bisounours ?
– De ?
– Bisounours. C’est un mot que j’ai inventé pour désigner ces gens tellement boursoufflés de bons sentiments et de grands idéaux qu’ils en deviennent plus flasques que des peluches gorgées de répugnante et mielleuse bave.
La bouche de Fantômas est déformée par une abominable moue de dégoût qui le contraint à interrompre un moment son fielleux discours.
– Les câlins et les doudous, ce sont vraisemblablement les deux choses que je déteste le plus au monde. Avec Juve, bien entendu.
Fandor ne relève pas la pathétique attaque.
– Ceci dit, reprend Fantômas, d’une certaine manière, je suis un peu comme Krapoutchov.
Fandor ne peut s’empêcher de hausser un sourcil, partagé entre la curiosité que lui inspire cette déclaration volontiers provocatrice et la crainte du nouveau monologue qu’elle annonce, dont il pense connaître par avance le navrant contenu.
– Krapoutchov, il faut lui accorder cette qualité au moins, est un esprit libre et rebelle. Tout comme moi. Rien ne m’est plus odieux que les velléités dominatrices de chefaillons autoproclamés qui n’ont bien souvent pas même les moyens de leurs grotesques prétentions. La différence, c’est que moi je me contrefiche du bonheur de tous aussi bien que de celui de chacun. Pourquoi devrais-je me contenter d’une vie médiocre en partageant le monde avec je ne sais qui alors que je peux donner libre cours à mes plaisirs en le dominant complètement ? Les cas de conscience et les atermoiements, c’est bon pour les faibles qui pourront toujours emporter leurs frustrations dans leur tombe. Moi, je suis fort. La force m’enivre. Peu m’importe qu’elle soit sombre. Elle m’enivre délicieusement. Il faut écraser pour n’être pas écrasé. Mieux : il faut écraser pour le pur plaisir d’écraser. Connaître la volupté du mal. Alors, moi aussi, comme Krapoutchov, je veux briser les chaines de ces misérables ploucs tourangeaux. Mais pas pour en faire des êtres meilleurs. Plutôt pour ouvrir les vannes de leurs bas instincts. Je veux en faire des démons rendus fanatiques par leurs impulsions assassines, les laisser se vautrer dans la servitude de leur médiocrité honteuse. Je veux créer le plus grand chaos collectif que le pays, sinon le monde, ait connu. Pour l’instant, le venin du Chelicerus ne fait que perturber provisoirement le système nerveux en passant par la moelle épinière. Je veux, moi, qu’il remonte jusqu’au plus profond du cerveau, qu’il l’envahisse tout à fait. Il ne rend qu’un peu zinzin, je veux qu’il rende fou furieux.
– Pourquoi ?
– Quoi “pourquoi” ?
– Dans quel but voulez-vous mettre la ville à feu et à sang ?
– Pour voir ce que ça donne.
– Vous êtes complètement malade…
– Merci, mon vieux, c’est très aimable à toi.
Fantômas, bien sûr, et Fandor le sait pertinemment, a une autre sournoise idée derrière sa vilaine tête mais il estime sans aucun doute que le moment n’est pas venu de la lui révéler, et il n’insiste pas davantage.
– Et si Krapoutchov ne parvient pas à mener à bien ses travaux ?
– Il y parviendra. Ses recherches sont déjà très avancées et il est sur le point d’aboutir.
– Vous semblez particulièrement sûr de vous. Auriez-vous, en plus de vos innombrables talents, des compétences en biochimie ?
– Pas du tout. Je trouve même ça plutôt assommant, tous ces trucs de grosses têtes à lunettes.
– Qu’est-ce qui vous autorise alors à vous montrer si confiant ?
– J’ai été bien renseigné.
– Pas par Krapoutchov, je suppose.
– Non, par Irma.
– Irma ?
– Marguerite, si tu préfères. Bien malgré elle, du reste.
Après l’affreux épisode de la jambe amputée, Irma Poignée gardait à l’endroit de son bourreau une rancune assez tenace qui l’incita à interrompre au plus vite leur déplaisante collaboration. Puisqu’elle était désormais dotée d’une prothèse creuse, dès que l’occasion lui en fut donné, elle la remplit de quelques liasses de billets prélevés dans le coffre du bandit et disparut. Echapper à Fantômas n’était pas facile mais Irma, pour l’avoir longuement côtoyé, connaissait ses méthodes et ses tournures d’esprit, ce qui constituait un avantage non négligeable lorsqu’il fallait élaborer des manœuvres d’évitement et d’éloignement. Elle parvint ainsi, à force de ruse et de prudence, à trouver le bon moment pour lui fausser compagnie et quitter Paris sans se faire repérer par les innombrables complices de Fantômas qui y étaient disséminés. Trouver refuge chez un parent ou un ami, cela n’était pas possible car Fantômas aurait immédiatement retrouvé sa trace et s’en serait forcément pris à ceux qui lui auraient porté secours. Commencer une nouvelle vie dans une grande ville de province était tout aussi risqué à cause de sa jambe artificielle qui attirait par trop l’attention sur elle et risquait de la faire repérer. Elle n’avait pas d’autre choix que l’isolement, dans un trou perdu, pendant un laps de temps suffisamment long pour que Fantômas finisse par abandonner sa traque. Afin de brouiller les pistes, elle commença par se rendre à Saint Nazaire où elle prit un aller simple sur un paquebot en partance pour Buenos Aires. Le jour du départ, elle profita que la passerelle était noire de monde pour simuler une chute accidentelle en s’arrangeant pour que les passants qui se précipitèrent à son aide voient distinctement la prothèse qu’elle fit mine de dissimuler à la hâte. Deux solides matelots la portèrent dans sa cabine d’où elle ressortit très discrètement quelques instants plus tard, habilement déguisé en mousse, pour regagner, in extremis, le quai avant que le bateau ne largue les amarres. Sans perdre un instant, elle se glissa clandestinement dans un wagon à bestiaux dont elle sortit tout aussi secrètement, pour se glisser pareillement dans un autre train de marchandise, puis dans un troisième. Elle traversa ainsi le pays d’Ouest en Est jusqu’à atteindre les Alpes où elle s’installa, sous une fausse identité, dans un village perdu dans la montagne qui comptait quarante-cinq habitants dont vingt de type caprin. Le hasard voulut que Piotr Krapoutchov qui, cherchant refuge en France à l’issue d’un long périple à travers l’Europe centrale pour tenter de fuir la police tsariste, s’arrêta pour se restaurer dans l’auberge où Irma, qui se faisait désormais appeler Marguerite, officiait en tant que serveuse. Le coup de foudre fut immédiat et réciproque. Piotr qui n’était que de passage prolongea son séjour de quelques jours, puis de quelques semaines, puis de quelques mois. Dès que leur relation eut atteint un niveau de complicité qui pouvait laisser supposer un si serein prolongement que Piotr évoqua la possibilité d’une union officielle, Marguerite, hésita à révéler les secrets de son tumultueux passé à son futur époux. Ce fut moins la honte que la crainte de faire peser sur lui la potentielle menace de Fantômas qui, une fois encore, l’en dissuada. Le couple vécut un temps en Savoie avant de venir, à l’invitation du professeur Porcellet, s’installer à Tours où se prolongea une idylle dont le temps ne faisait qu’accroitre la force. Le bonheur de Marguerite était tel que l’espoir d’une vie “normale” lui fit baisser la garde. Les années avaient passé, le danger semblait éloigné et elle avait oublié jusqu’à la voix de Fantômas qu’elle reconnut pourtant instantanément lorsqu’un matin de juin 1914, il l’aborda le plus aimablement du monde à la sortie de la boulangerie. Le sang de Marguerite, qui connaissait trop bien la hargne rancunière et la brutalité vindicative de son ancien amant, se figea dans ses veines. Elle crut sa dernière heure arrivée et la première pensée qui lui traversa l’esprit fut pour Piotr. Elle regrettait moins de n’avoir pas l’occasion de lui dire adieu que de l’avoir entraîné, malgré lui, dans la vengeance de Fantômas qui ne manquerait pas de lui faire payer, par pur plaisir sadique, une faute dont il n’était ni responsable ni informé. Sa baguette sous le bras, elle attendit, tremblante et résignée, la mort. Ce qui se produisit fut bien pire : Fantômas se montra courtois. Quiconque, ignorant la vraie nature de son âme profondément perverse, aurait pu croire qu’il était sincèrement heureux de retrouver ainsi une vieille connaissance dont il allait prendre complaisamment des nouvelles avant de passer son chemin en la saluant poliment. Marguerite qui le connaissait par cœur savait qu’il n’en serait rien, même s’il ne lui était pas possible, immédiatement, de deviner ce qui lui valait cet inattendu répit.
Elle ignorait que Fantômas avait retrouvé sa trace depuis longtemps. Très exactement depuis l’instant où elle avait paraphé son contrat de mariage. Il aurait pu faire, à ce moment, le déplacement pour lui offrir, en guise de cadeau, une balle de pistolet ou un coup de poignard. S’il n’en fit rien, c’est qu’il était sans doute occupé à quelque autre forfait plus impérieux. Lorsqu’il trouva le temps de statuer sur le sort d’Irma, il commença par réunir tous les renseignements possibles sur sa nouvelle vie. La tuer simplement ne lui suffisait pas. S’il lui était possible de la faire auparavant souffrir, par exemple en démembrant un de ses parents ou en brûlant vif un proche sous ses yeux, il lui semblait dommage de laisser passer l’occasion. Quand il apprit que son mari était entomologiste, il chercha à connaître en détails le contenu de ses travaux et comprit immédiatement l’avantage qu’il pourrait en tirer. Avantage maléfique, bien évidemment, car s’il est un art dans lequel Fantômas était passé maître, c’était bien celui de deviner le potentiel destructeur caché dans toute chose, quelle qu’elle soit. Pour lui, un marteau était un outil idéal pour planter un clou à la formidable puissance de fracassement crânien, et un gâteau basque, une excellente pâtisserie dont l’arôme subtil d’amande dissimule à merveille le goût du cyanure.
Malgré le ressentiment qu’il éprouvait vis-à-vis d’Irma, il mit de côté, provisoirement, les vindicatifs projets qu’il avait conçu à son intention pour concentrer son attention sur la surveillance de son mari et installa dans le clocher de la cathédrale le centre d’observation que l’on sait. Grâce à la lunette d’Ósvaldur Guðmundsdóttir, il put se tenir informé des activités de Krapoutchov mais, aussi perfectionnée fut-il, l‘appareil ne lui permettait pas d‘entendre, et encore moins de voir, à travers les murs. Il en savait assez pour être certain qu‘il y avait “un coup à faire“ mais pas suffisamment pour être capable de définir exactement l’organisation de ce mauvais coup. Il avait besoin d‘un espion infiltré, quelqu‘un qui pourrait approcher au plus près les secrets du savant sans éveiller ses soupçons. Qui mieux qu‘Irma correspondait à cette description ? Il décida donc un matin de se rappeler à son bon souvenir et alla l’attendre à la porte de la boulangerie où elle avait ses habitudes. « Si tu m’aides, je vous épargne » dit-il en substance à la jeune femme qui savait pertinemment que, quoi qu’il arrive, Fantômas n’épargnait jamais personne, mais espérait encore avoir le temps de tout avouer à Piotr avec lequel il lui serait peut-être possible de fuir à nouveau. Elle força à peine l’expression de terreur qui décomposait son visage, jura qu’elle ferait tout son possible pour obtenir les informations attendues et promit à Fantômas de se trouver, le lendemain à la même heure, au même endroit. Rentrée chez elle, catastrophée, elle se résolue à tout avouer à son mari.
– Je suis une misérable, sanglota-t-elle en concluant ses déchirants aveux qui plongèrent Piotr dans des gouffres de désarroi stupéfié dont il remonta vivement quand les larmes de son épouse commencèrent à inonder ses pommettes tremblantes.
Il lui assura que tout ce qu’elle avait vécu depuis sa venue au monde, les épisodes les plus agréables comme les plus sombres, les plus glorieux aussi bien que les plus honteux, avait contribué à la forger telle qu’elle était au premier jour de leur rencontre et jusqu’à aujourd’hui, et que c’était cette personne, qu’il aimait plus que tout au monde, avec laquelle il souhaitait partager sa vie encore très longtemps. Ses paroles apaisantes prononcée d’une voix pleine de compassion et de tendresse finirent par soulager la terrible culpabilité de Marguerite sans parvenir tout à fait à éloigner sa crainte.
– Nous avons jusqu’à demain pour trouver une solution, dit Piotr. Et sans doute pourrons-nous gagner encore du temps en donnant à ce Fantômus des…
– Fantômas, corrigea Marguerite.
– Peu importe. Nous pourrons lui donner de fausses informations sur lesquelles il se fera les dents le temps que nous trouvions la meilleure solution pour nous tirer de ce mauvais pas. Ce soir, je dois absolument me rendre au théâtre. Je ne peux pas faire faux bond à Léandre et je prépare cette soirée depuis trop longtemps. Mais dès que nous serons rentrés, je te promets que nous trouverons un moyen pour mettre ce triste sire hors d’état de nuire.
Connaissant le pouvoir de nuisance de Fantômas, Marguerite ne pouvait se montrer aussi optimiste que son époux, pourtant la confiance sans borne qu’elle vouait à celui-ci finit par lui redonner espoir. Elle ne savait pas, bien sûr, que Fantômas, depuis le sommet de la Cathédrale, avait tout entendu de cette conversation. Il comprit que, Marguerite s’apprêtant une nouvelle fois à le trahir, il lui fallait agir au plus vite. C’est-à-dire, le soir même.
– Mais pourquoi l’enlever en plein théâtre ? demande Fandor. Pourquoi pas dans la rue ou chez lui ?
– C’est plus marrant.
S’il avait voulu enlever Piotr Krapoutchov, un vulgaire malfaiteur se serait sans doute posté à proximité de son domicile, après avoir effectué les repérages d’usage, l’aurait pris en filature lorsqu’il en serait sorti et aurait profité de son passage dans un lieu désert pour le ceinturer à l’abris des regards, éventuellement l’étourdir, et le jeter dans le coffre d’une voiture qui, conduite par un complice, les aurait suivis à bonne distance. Discrète, rapide, efficace, la méthode a fait ses preuves. Mais force est de reconnaître que, pour les mêmes raisons, elle manque du panache un tantinet mégalomaniaque dont Fantômas aime agrémenter chacun de ses actes. Il n’est pas l’homme de la délicatesse, de la demi-mesure, de la sobriété mais aime, au contraire, l’éclat, la grandiloquence, l’excès. Qu’il souhaite empoisonner une personne, il ne se contentera pas de verser de l’arsenic dans son verre de porto mais contaminera l’ensemble des châteaux d’eau de la ville, intoxiquant ses habitants par centaines et par milliers. Qu’il veuille se venger d’une autre, il ne lui cassera pas simplement les rotules à coups de marteau mais coupera auparavant la tête de ses parents les plus éloignés, neveu par alliance, oncle au troisième degré ou cousin germain, et en continuant par les plus intimes, sans oublier ses animaux de compagnie, collègues, voisins et amis d’enfance. Chez tout autre que lui, un tel comportement appellerait le diagnostic d’un tempérament impulsivement colérique, d’aucun dirait “soupe au lait”. Fantômas, lui, ne se laisse que rarement déborder par ses pulsions délétères. Il agit de manière réfléchie, posée, par amour du geste, du vilain geste, certes, mais par passion malgré tout. La passion du mal qui coule dans ses veines, tant et si bien que certains ont pu croire, à tort, qu’il était sa seconde nature. La seconde ? Non. Le mal est sa chair et son esprit, son âme, son essence : Fantômas est le Mal.
Ayant appris que le Cercle scientifique de Touraine organisait, au Grand Théâtre, une conférence dont sa future victime était l’intervenant principal, Fantômas décida tout naturellement de l’enlever à ce moment-là. Il ne fut pas long à établir les grandes étapes de l’opération qui devait, comme toujours, respecté un modus operandi basé sur l’effroi, le sanguinolent et la panique. S’emparer de Krapoutchov ne suffisait pas, encore fallait-il choquer l’assemblée dans l‘espoir de créer un mouvement de foule susceptible de conduire au piétinement de quelques robes de soirée et à l’écrasement de quelques nez. Les bons bourgeois locaux réclamaient la tête de l’étranger ? Leur vœu serait exaucé bien plus radicalement qu’ils ne pouvaient l’espérer.
Première étape d’un plan machiavélique, le rapt de Krapoutchov nécessitait que celui-ci soit considéré comme mort tout en restant bien vivant. Le film présenté en début de soirée, avec ses corps à moitié-nus et ses rites tribaux, ne manquerait pas de titiller la bonne morale, en même temps que la mauvaise conscience colonialiste, de certains spectateurs, qui étaient d’ailleurs d’ores et déjà choqués avant même d’avoir vu quoi que ce soit. Il y avait là un ressort dramatique à exploiter, surtout après la mystérieuse disparition d’un éléphant empaillé. Mystérieuse pour tous sauf pour Fantômas qui en était, comme l’avaient immédiatement pressenti Juve et Fandor, responsable. Fantômas eut donc l’idée rien moins que « géniale », selon lui, d’écrabouiller la face du cadavre comme s’il avait été victime d’un pachyderme enragé, ce qui permettait de semer la terreur dans l’assistance tout en rendant l’identification du corps impossible. Le choix du mort de substitution effectué, l’aplatissement de sa tête ne fut pas beaucoup plus compliqué pour Fantômas qui n’était pas, loin s’en faut, encombré par les scrupules et que le maniement d’un étau ne rebutait nullement. L’opération fut expédiée moins d’une heure avant le début de la soirée afin de conserver à la chair broyée, et à son accompagnement sanguin, l’apparence de la fraicheur indispensable à l’effet d’immédiateté voulu. Dans le même but, la tête de l’inconnu fut, préalablement à son placement entre les mâchoires de l’outil, recouverte d’un sac réalisé dans un tissu étanche. S’introduire dans les cintres du théâtre en passant par les toits fut un jeu d’enfant pour Fantômas, habitué à ce genre d’acrobaties, y compris avec un macchabée sur l’épaule. Il ne restait plus qu’à attendre le moment où l’indignation du public, attisée par quelques agitateurs complices éparpillés dans la salle, et l’obscurité isoleraient Krapoutchov derrière un pendrillon. Harnaché à une perche, Fantômas et son sinistre colis descendirent dans le dos du savant qu’un tampon de chloroforme étourdit. Après avoir déposé le mort et libéré ce qui restait de son crâne, il ne lui restait plus qu’à repartir par le même chemin vers son point de départ, avec son nouveau paquet, tout aussi inanimé mais beaucoup moins mort. – Ce n’est pas plus compliqué que ça, conclue Fantômas. Le tout est de bien nouer le sac afin d’éviter les fuites et de limiter les risques d’empreintes de mains ensanglantées sur une corde. N’est-ce pas Brutus ?
De grosses gouttes de sueur roulent sur le visage de Brutus qui passe le même doigt tremblant dans son col redevenu trop étroit pour son cou à nouveau palpitant de trouille.
– Mais bon, reprend Fantômas, on parle, on parle et on ne voit pas le temps passer. Le moment est venu pour toi de regagner ta cellule et de prendre un peu de repos. Il faut que tu sois en forme demain matin.
– Pour ?
L’air dubitatif qui ramollit les traits de Fandor n’est ni factice ni forcé.
– Ne me dis pas que tu n’es pas au courant ? pérore Fantômas.
– Au courant de quoi ?
– De la cérémonie.
– De quelle cérémonie parlez-vous ? s’agace Fandor qui sent venir l’entourloupe.
– Mais de l’enterrement de Krapoutchov, bien sûr ! Enfin pas le vrai, celui à la tête en hachis-parmentier.
Fantômas est manifestement ravi de sa plaisanterie qu’accompagne un chœur de rires gras dans lequel seul le sien est vraiment franc, ceux de Brutus et Molosse se trouvant outrés, moins par la servilité qui les lie à leur maître que par la crainte que celui-ci ne découvre qu’ils sont balourds au point de n’avoir pas tout à fait compris son trait d’esprit au demeurant fort douteux.
– On aurait oublié de t’inviter !? Tout ce que la ville compte de personnalités importantes sera là. C’est the place to be. Tu ne peux pas louper ça.
Fandor reste de marbre, attendant avec une sorte de détachement résigné le misérable scoop que Fantômas prépare depuis un moment.
– Heureusement que je suis là et que je pense à tout.
Il fait un signe de la tête à ses sous-fifres qui désentravent le prisonnier avant de le pousser rudement sur le grabat miteux qui occupe un coin de la cellule.
– Grâce à moi, tu pourras assister à la cérémonie, dit Fantômas au moment de quitter la pièce. Et à la place d’honneur, encore !
Assourdi par la porte sèchement refermée, le rire démoniaque se perd bientôt dans le fracas des cloches.