Monseigneur Fantômas
C’est un ciel bas et lourd qui, au matin du dimanche 21 juin 1914, pèse, comme un couvercle, sur la cité tourangelle.
D’ordinaire et de l’avis général, il fait bon vivre à Tours. Le climat local est tempéré, la campagne environnante verdoyante et fleurie, la Loire tour à tour apaisante ou stimulante, le fromage de chèvre savoureusement crémeux, les rillons généreusement appétissants, le vin joliment fruité, et cætera…
À l’exception de quelques menus épisodes fâcheux – comme l’attaque, en 845, du chef viking Hastling, éducateur de Björn Côtes-de-Fer, le fils du fameux Ragnar Lodbrok, qui, après avoir pris Ancenis, Angers, Saumur et Chinon s’était cassé les dents sur Tours, dont la résistance héroïque lui laissa un goût suffisamment amer pour qu’il décide d’en remettre un coup sept ans plus tard avec un succès autrement écrasant fêté dignement par un pillage en bonne et due forme de l’Abbaye Saint Martin, entre autre, ou d’occasionnelles contrariétés passagères, comme les émeutes de la faim de novembre 1846 promptement réprimées à grands coups de sabre par le 2eme Régiment de Lanciers – il ne s’y passe jamais rien de bien grave et les jours s’écoulent paisiblement, apportant aux habitants leur lot de quiétude et de sérénité, confinant les uns dans le confort ouaté propre aux bourgs de province, les autres dans l’ennui profond caractéristique des villes embourgeoisées.
Il fait bon vivre donc, ou plutôt il faisait bon vivre jusqu’à ce qu’une succession d’évènements funestes n’enveloppe la ville d’une atmosphère comme qui dirait obscure : un éléphant naturalisé qui disparait soudainement sans laisser de trace, un entomologiste dont la tête est proprement écrabouillée en public, une femme de préfet sauvagement molestée par un terroriste ferroviaire, un insensé qui arpente les rues en hurlant des prédications apocalyptiques, une veuve kidnappée dans les jardins de la faculté transformés en champ de tir, un journaliste de la capitale qui se volatilise en pleine nuit, … Et tout, ça en moins d’une semaine ! Même les insoucieux les moins atrabilaires sont obligés d’admettre que ça commence quand même à faire un peu beaucoup.
Autant dire que l’ambiance est maussade en cette matinée, alors qu’une partie de la population converge vers la cathédrale où doit débuter, sous peu, la cérémonie funéraire de Piotr Ivanovitch Krapoutchov. Il faut bien admettre que, indépendamment du contexte particulier actuel, ce genre de réunion n’encourage pas spontanément la grosse rigolade, pas plus qu’elle n’excite ouvertement la bonne humeur de ses participants dont les gorges se déploient bien plus fréquemment en sanglots ou gémissements, qu’en liesses et gloussements. Notons néanmoins l’existence de quelques exceptions qui, selon l’expression bien connue, ne font que confirmer la règle.
La plus célèbre est sans doute l’enterrement de Marcelin Pinardeau, mort en janvier 1908, après avoir été, cinquante ans durant et sous le nom de Pipo, le clown le plus célèbre du Monde. Comme les journaux ne manquèrent pas de le rappeler dans leurs notules nécrologiques, Pipo, qui, troisième des cinq enfants d’un couple de trapézistes d’origine berrichonne, avait commencé sa carrière à l’âge de huit ans avant de créer, deux décennies plus tard, le personnage qui le rendit célèbre grâce à un numéro impayable pendant lequel il jonglait avec des tartes à la crème qu’il finissait invariablement par écraser sur la trogne de divers comparses, pouvait s’enorgueillir d’avoir fait rire aux éclats des personnalités aussi diverses que le tsar Nicolas II, le président Theodore Roosevelt, le roi George V, l’actrice Sarah Bernhardt, l’écrivain Marcel Proust ou encore le philosophe Henri Bergson qui aurait entrepris l’écriture de l’un de ses plus fameux ouvrages, Le rire : essai sur la signification du comique, après avoir assisté à une représentation du cirque Zingaro avec lequel Pipo était sous contrat. Une rumeur voudrait que le peintre norvégien Edward Munch, qui n’avait pas la réputation d’être ce qu’on a coutume d’appeler “un joyeux drille”, assistant à un numéro de Pipo, se serait littéralement coincé la mâchoire à force de s’esclaffer et qu’il aurait fallu le transporter de toute urgence à l’hôpital d’Oslo afin que le professeur Brøützøuf, une sommité dans les milieux de la chirurgie orthopédique faciale, l’opère sans attendre. Une autre prétend que le comédien anglais, Charles Spencer Chaplin se serait inspiré du personnage créé par Pipo pour façonner, quelques années après le décès de celui-ci, le fameux Charlot dont la notoriété cinématographique devait amplement dépasser celle de son officieux modèle. Toute sa vie, Marcelin Pinardeau l’avait consacrée à faire rire les autres et il entendait que cela puisse se poursuivre après son trépas, aussi rédigea-t-il son testament dans ce sens en y faisant figurer une requête des plus inattendues : toutes les personnes qui assisteraient à ses funérailles devraient, sous peine d’être expulsées de la cérémonie et, accessoirement, de se voir écarter de sa succession, rire franchement, dans l’église aussi bien qu’au cimetière. Celles et ceux qui y assistèrent purent témoigner du spectacle insolite que constituait cette assemblée de silhouettes sombres suivant un corbillard au milieu d’un tonnerre de rires plus ou moins forcés, auxquels se mêlaient des lamentations qui l’étaient tout autant. Certains prétendent que la cacophonie ainsi créée était si particulièrement éprouvante pour les nerfs qu’elle hanta durablement les cauchemars qui, à suivre, gâchèrent leurs nuits.
De la même manière mais pour des raisons toutes différentes, des fous-rires, inattendus en de telles circonstances, émaillèrent les funérailles d’un certain Jacques-Joseph Courtecuisses, fous-rires dont il n’est pas impossible de penser que le caractère irrépressible ait été exacerbé, selon un principe qui pourrait être qualifié de “vases communicants compensatoires”, par la personnalité abusivement austère du défunt. Entré à l’âge de 21 ans, comme assistant comptable dans une entreprise pharmaceutique spécialisée dans la production d’onguents utilisés dans le traitement préventif du prolapsus hémorroïdaire, Jacques-Joseph Courtecuisses accéda au grade de comptable référent au bout de quinze années de bons et loyaux services, puis à celui de comptable en chef une décennie plus tard, poste qu’il occupa jusqu’à son départ à la retraite qui précéda de quelques mois seulement son décès accidentel suite à l’ouverture inopinée de sa boîte crânienne, consécutive à la percussion brutale de son sinus frontal par un manche de râteau, après qu’il eut, involontairement, posé son pied gauche sur la tête de l’outil à demi couvert d’un tapis de feuilles mortes. Durant toutes ces années, aucun de ses collègues ne l’aurait jamais vu rire, ni sourire, ni simplement esquissé ce qui pourrait être assimilé, au prix d’un effort d’imagination soutenu, à une ébauche de simili-rictus pré-jovial. Ses voisins ou proches n’eurent pas plus l’occasion d’apercevoir la manifestation d’une quelconque gaieté faciale, même si son cousin René prétendit avoir entrevu furtivement, lors d’un repas dominical, un léger soubresaut labial sur la face de Jacques-Joseph, qui aurait pu être provoqué, d’après lui, par la plaisanterie qu’il venait de raconter et qui, toujours d’après lui, avait rencontré un franc succès autour de la table (il s’agirait d’une sombre histoire, impliquant un certain Toto qui, sommé par sa mère d’aller quérir des suppositoires laxatifs, préfère consacré l’argent confié à l’achat de friandises avant de rapporter à la commanditaire des cartouches de fusil, adroitement peintes en blanc, le sommet humoristique de la blague étant atteint lorsque le médecin, s’enquérant auprès de sa patiente de l’efficacité de la thérapie prescrite, apprend par celle-ci que, si sa fièvre est heureusement tombée, elle a constaté un étonnant effet secondaire caractérisé par la perforation de l’assise de sa chaise lors de flatulences incontrôlées). La sœur de Courtecuisses, également présente, affirma quant à elle que la grimace éphémère de son frère fut plus probablement due, non à la navrante blague de René, mais à l’absorption fortuite d’un demi-grain de poivre glissé entre deux feuilles d’endive bouillie. Quoi qu’il en soit, si un concours d’austérité avait, pour une raison qui échappe immédiatement à l’entendement, été organisé de son vivant, Jacques-Joseph Courtecuisses aurait aisément pu prétendre à la plus haute marche du podium sous réserve que les jurés n’aient préalablement estimé que l’attitude générale du candidat depuis sa naissance l’eut classé d’emblée hors compétition. Il était donc prévisible que, l’homme ayant fait preuve tout au long de sa vie d’un tel manque de fantaisie, ses funérailles puissent apparaître, en comparaison, d’un niveau de morosité inférieur à celui communément observé en de telles circonstances. Une suite véritablement improbable d’incidents devait contribuer à galvaniser le potentiel de divertissement de la cérémonie bien au-delà du degré prévisible. Le corbillard s’étant immobilisé devant l’église, il en fut tiré un cercueil dont le format ne correspondait assurément pas à celui du défunt qui, sans être un géant, dépassait, en hauteur, d’au moins cinquante centimètres la longueur de la bière présentée. « Bin ! » s’étonna René et tout porte à croire que sa concise réaction résumait plutôt bien la stupéfaction générale. Des coups d’œil perplexes furent échangés en coin, des sourcils se haussèrent sous les voilettes tandis que des moues dubitatives déformaient des moustaches et qu’un léger brouhaha s’élevait de l’assemblée jusque-là recueillie dans le plus complet silence. Se pouvait-il que, confrontée à une pénurie de planches, l’entreprise de pompes funèbres, prise au dépourvu et acculée à une impérieuse échéance, ait pris l’initiative, sans en avertir la famille, d’amputer le contenu afin de le contraindre aux dimensions du contenant ? L’hypothèse, pour extravagante qu’elle puisse paraître, s’insinua simultanément dans divers esprits, amenant les endeuillés à émettre, selon qu’ils la considéraient avec effroi, amusement ou désolation, qui des hoquets effarés, qui des ricanements étouffés, qui des soupirs navrés. Le brouhaha se faisant grondement attira l’attention du maître de cérémonie. Intrigué, il s’enquerra auprès de la veuve de l’éventualité d’une contingence qui, lui ayant échappée, pourrait justifier ces attitudes pour le moins inhabituelles. Explications données et vérifications faites, il apparut que le cercueil, soutenu à bout de bras par quatre porteurs qui, en dépit de leur robuste condition physique, commençaient à montrer des signes de fatigue et d’impatience dont le rougissement de leurs tempes palpitantes témoignait de manière pressante, ne contenait pas le corps de Jacques-Joseph Courtecuisses, comptable en chef des établissements Cicatrus, mais celui de Anselme Pignoulard, membre fondateur de la troupe d’artistes de music-hall, les Pignoulos, composée exclusivement d’acrobates à verticalité contrariée, comme on avait pris l’habitude de le dire dès lors que la terminologie “nain” eut fait l’objet d’un bannissement lexical. Après s’être confondu en excuses, le maître de cérémonie fit recharger promptement le cercueil et ordonna une immédiate permutation avec la conforme dépouille. Ceci fait, la cérémonie put reprendre son cours normal, pour un temps, au moins. Alors que le prêtre entamait l’homélie, un enfant de chœur se mit à agiter l’encensoir de façon parfaitement inappropriée, enfumant considérablement l’autel et ses alentours. Prenant sur lui, le célébrant, le premier effet de surprise passé, fit un signe à son jeune assistant pour lui notifier que, d’une part, la responsabilité de l’absoute ne lui revenait pas, et, de l’autre, le moment n’en était de toutes façons pas venu. Insensible au rappel à l’ordre discret mais appuyé, le garçon, loin de se calmer, redoubla au contraire de vigueur et agita de plus belle le réceptacle en tous sens, tentant de chasser une mouche qui lui tournait autour de la tête depuis un temps suffisamment long pour lasser sa patience sans doute assez faible. Le prêtre, enfumé, toussa, s’étrangla, suffoqua, avant de rappeler à l’ordre le jeune agité, d’abord à l’aide d’une interjection sourde lâché nerveusement entre ses dents serrées, puis, constatant l’inefficacité de cette intervention, la réitéra d’une manière plus clairement articulée et avec une intensité sonore qui s’amplifia progressivement pour se faire menaçante vocifération agrémentée de toutes sortes de noms d’oiseaux. Même ceux qui n’étaient pas accoutumés au protocole religieux sentirent que la scène à laquelle ils assistaient sortait du cadre strict d’une bénédiction courante. Quelques-uns s’en inquiétèrent, voire s’en indignèrent ; d’autres y trouvèrent une opportune diversion au mol ennui qui commençait à les gagner et l’exaspération incontrôlable du prêtre finit par arracher des ricanements mesquins à l’un d’eux (vraisemblablement René). L’enfant de chœur assagi et le brouillard dissipé, le curé ouvrit, pour reprendre sa lecture des textes sacrés, une bouche dans laquelle la mouche qui avait précédemment tourmentée le garçonnet s’engouffra si brutalement que seul le barrage de la luette l’empêcha d’atteindre l’œsophage. Au lieu des mots plein de solennité attendus, un borborygme grotesque s’échappa de la gorge du pauvre homme dont le teint passa, avec une singulière rapidité du rosé à l’écarlate. Il prit son cou à deux mains, brisa son abdomen à angle droit et, s’affalant sur son pupitre, donna libre cours à une quinte de toux aux échos épouvantables mais à l’efficacité notable puisque l’insecte importun, rejeté hors du gosier sacerdotal, vint s’écraser sur le cercueil avec un petit bruit visqueux spécialement désagréable. Compte tenu du gabarit du projectile, rien ne permettait de supposer que le choc puisse avoir d’autres conséquences que le trépas par éparpillement d’icelui. C’était évidemment sans compter avec une funeste fatalité qui semblait avoir pris la résolution de saboter tout à fait les funérailles du sieur Courtecuisses. Les tréteaux qui supportaient le cercueil cédèrent sous l’impact – il s’avéra après coup que ce qui avait été pris pour une mouche était en fait un termite volant dont la colonie avait consciencieusement grignoté le bois des tréteaux -, laissant choir leur chargement sur le pied d’un porteur qui ne put retenir un juron d’une abominable grossièreté. Accablée par un tel acharnement du sort, la veuve Courtecuisses, à bout de force, sentit ses jambes se dérober sous elle et versa sur la gauche contre sa belle-sœur, la propulsant sur son voisin qui tituba à son tour, et ainsi de suite, jusqu’à ce que toute la rangée soit entraînée, telle une ligne de dominos, et que les vingt personnes qui la composait se retrouvent culs par-dessus têtes. Aux cris des victimes impuissantes se mêlèrent bientôt les éclats vocaux de René dont l’hilarité, qui ne pouvait se contenir plus longtemps, se propagea, progressivement mais assez rapidement, à l’ensemble des participants encore debout. Plus tard, bien plus tard, nombre d’entre eux s’accordèrent à dire que c’était incontestablement l’enterrement le plus drôlatique auquel il leur avait été donné d’assister et René ne se lassait pas d’en raconter les détails, en ajoutant à l’occasion quelques-uns, dans les bistrots où il avait ses habitudes. Hormis les cas de ce genre, fort rares, les enterrements n’engendrent donc pas, habituellement, l’allégresse ni la jubilation et celui de Krapoutchov ne déroge pas à la règle avec ces ombrageuses silhouettes voutées qui s’avancent d’une démarche pesante vers le parvis de la cathédrale, sur lequel des petits groupes attendent déjà le début de la cérémonie.
D’aucun pourrait s’étonner de voir au centre de l’un d’eux, Suzanne Douchette qui, de notoriété publique, voue à l’entomologiste russe une haine farouche, non seulement du fait de ses origines étrangères mais aussi à cause de ses supposées convictions politiques. L’épouse du Préfet nourrit par ailleurs à l’encontre de celle du savant une similaire animosité, lui reprochant, en sus d’être mariée à un “métèque”, de se montrer fréquemment coquette, le simple fait de porter une robe taillée dans une étoffe à motif floraux constituant, selon Douchette, la manifestation d’une âme dont la légèreté morale avait depuis longtemps dépassé les frontières de la débauche, et de souligner cette intolérable apparence lascive par une démarche ignoblement chaloupée. Elle ignorait bien sûr que Marguerite Krapoutchov était unijambiste et qu’une prothèse lui imposait un dandinement dont le but était moins de redoubler la volupté de ses charmes physiques que de la préserver d’une possible perte d’équilibre. Mais quand bien même en eut-elle été informée, elle aurait de toutes façons considéré ce handicap comme une preuve de l’appartenance de madame Krapoutchov à la catégorie des grues, des gourgandines, des filles de peu, pour ne pas dire des garces, la présidente de la Ligue de Défense Catholique Tourangelle, que certains ont depuis longtemps rebaptisé la Loge des Détestables Commères Tourangelles, et d’autres, à la fois moins allusifs et plus grossiers, la Légion des Dégueulasses Charognardes Tourangelles, ne manquant jamais de vocabulaire lorsqu’il s’agit de vitupérer, de dénigrer ou de médire. Seul l’attachement forcené à ce que l’intéressée qualifierait sans doute de bienséance, mais qui en l’occurrence relève plus d’un assujétissement totalement hypocrite à de pseudo conventions sociales, explique donc, à défaut de la justifier, la présence de madame Douchette, et de quelques autres de ses semblables, en ces lieux.
A quelques pas de ce petit groupe malveillant, les couples Porcellet et Formollet partagent une affliction autrement sincère.
– Triste journée, marmonne le professeur Formollet.
La remarque n’est pas, loin s’en faut, d’une bouleversante originalité, surtout de la part d’un homme qui a su maintes fois démontrer la force de son éloquence. Il s’agit moins pour l’heure de faire assaut de verve ou d’inspiration que d’exprimer un chagrin que Formollet, peu prompt, par nature, à donner libre court à l’expression de ses émotions, a, à cet instant, tant de mal à contenir que le besoin de le partager avec ses compagnons, fut-ce au prix d’une banalité qui en d’autres circonstances lui aurait fait honte, s’est imposé à lui comme une nécessité.
– Bien triste en effet, renchérit Joséphine Formollet qui a deviné le désarroi de son époux.
Si les Porcellet ne trouvent rien à ajouter, la pâle mimique de l’une et le hochement de tête de l’autre témoignent de leur association à la tristesse de leurs amis.
– Encore peut-on garder l’espoir de revoir Marguerite vivante, dit Elise Porcellet.
– Qui peut leur en vouloir à ce point ? s’étonne son mari. L’assassinat de Piotr puis l’enlèvement de Marguerite. A quoi cela rime-t-il ?
– La réponse est sans doute à chercher dans le passé de Piotr, avance prudemment Formollet. Il n’est un mystère pour personne qu’il a dû quitter son pays natal pour des raisons politiques dont j’ai eu bien souvent l’occasion de parler avec lui, partageant largement ses opinions sur la justice sociale et les vertus de l’éducation populaire. Même si, publiquement, il se montrait extrêmement réservé à ce sujet, il savait, en privé et dans la compagnie choisie de proches qui avaient eu l’honneur de gagner sa confiance, soutenir comme nul autre les valeurs qui lui tenaient à cœur.
– Il est vrai qu’il n’en faisait jamais étalage, remarque Porcellet, mais ses idées étaient connues…
– Mal connues souvent, ajoute Elise Porcellet. Déformées et caricaturées par des langues de vipères qui n’ont pas la moitié du centième de l’intelligence qu’elles critiquent mesquinement.
La colère de la jeune femme est si palpable que son époux, d’une main caressante posée sur son épaule, tente d’en apaiser la virulence qu’il sent explosive, moins par crainte d’un esclandre, les langues de vipères évoquées, qui certes non explicitement nommées pourraient aisément se reconnaître, car se trouvant à portée de voix, que pour préserver les nerfs de son épouse qu’il sait tout autant que les siens douloureusement éprouvés.
– Ses idées étaient connues, reprend Porcellet, mais je ne peux pas croire que quiconque ait pu y voir un danger suffisant pour décider de l’assassiner.
– Surtout d’une si monstrueuse façon, complète Joséphine Formollet.
– Certainement. Même ces crétins royalistes de louveteaux tourangeaux, dont le pouvoir de nuisance n’est pas à négliger, ne sauraient perpétrer un tel acte.
– Oui, acquiesce Formollet, leur style serait plutôt le coup de couteau dans le dos, dans une rue sombre, à dix contre un.
– Sous réserve qu’ils sachent tenir correctement un couteau, persifle amèrement Joséphine Formollet.
Malgré leur peine commune, l’image d’un idiot exalté tentant de poignarder quelqu’un en maintenant l’arme par la lame pour en asséner de violents coups de manche entre les omoplates de sa victime, dessine quatre sourires sur les mines affectées.
– La piste a du reste été rapidement écartée par la police.
– Ah, vous faites bien d’en parler. Où est-elle la police ?
D’un coup de menton, dans le mouvement duquel il est difficile de ne pas percevoir un profond mépris, Elise Porcellet désigne un quartet voisin composé, par ordre de taille, du préfet Douchette, du maire Daumenne, de l’inspecteur Chapie et du commissaire Chapot. Ce dernier expose au premier magistrat de la ville un certain nombre de considérations d’un intérêt douteux à en juger par la physionomie passablement blasée qu’arbore son interlocuteur et par l’attitude ouvertement indifférente du préfet. Celui-ci n’hésite pas à se détourner ostensiblement sous prétexte de saluer la Colonel de Poulay qui approche en compagnie d’une poignée de rombières d’analogue acabit. Chapie quant à lui n’a pas besoin de feindre l’attention puisque son supérieur hiérarchique, soucieux de marquer la différence de classe et de grade le distinguant de son subordonné, a pris soin de le tenir à l’écart de son exposé, ce que le concerné perçoit comme un soulagement bien plus que comme une frustration.
– Je faisais allusion à de vrais professionnels, précise Formollet. Comme ce commissaire parisien que vous avez sans doute rencontrer mon cher Léandre.
– Cuve ?
– Juve, plus exactement.
– C’est cela, Juve. Il est venu me voir à la Faculté et m’a effectivement donné l’impression d’être doté d’une compétence supérieure à celle de nos agents locaux.
– Il faut reconnaître que la barre n’est pas très haute, grince Elise Porcellet.
– Ce n’est pas très aimable, mais indubitablement exact. Pour autant, l’homme m’a paru connaître son affaire et j’ai parfaitement senti que, lors de sa brève visite du laboratoire de Krapoutchov, il avait su glaner quelques indices qui, à moi qui suis pourtant très au fait des travaux de notre regretté ami, auraient sans doute échappés.
– Quels indices ?
– Il ne m’en a rien dit, vous pensez bien. Mais, tout en me posant des questions, en apparence anodines, il explorait les moindres recoins de la pièce pour en extraire les éléments potentiellement utiles à son enquête. Si j’osais me laisser aller à une certaine familiarité, je dirais qu’il me paraît malin comme un singe.
La comparaison arrache à Joséphine Formollet un léger ricanement que, honteuse, elle réprime prestement.
– Quel espèce ? Plutôt chimpanzé ou macaque ?
Elise Porcellet glousse à son tour.
– Mon amie…, gronde Formollet en tentant de garder son sérieux.
– Est-il présent votre orang-outang malicieux ? Je serais curieuse de faire sa connaissance.
– Il est resté tardivement dans les jardins du musée, tentant désespérément de retrouver la trace de ce jeune journaliste mystérieusement disparu…
– Pandor ?
– Fandor, plus exactement.
– Quelle affaire, là encore !
– Juve était dans un état d’extrême agitation, je vous prie de le croire. J’ignore si cela tenait aux liens qui l’unissent au jeune homme ou à l’incapacité dans laquelle il se trouvait de comprendre les circonstances de sa disparition, sans doute un peu des deux, mais il s’arrachait les cheveux. Je lui ai proposé de tenir les lieux à sa disposition ce matin, lui précisant qu’il pourrait disposer librement de la cour, le musée restant fermé pendant les funérailles, et il s’est subitement calmé. « Les funérailles ? » a-t-il dit. « Celles du professeur Krapoutchov » ai-je complété. « Bien sûr » a-t-il marmonné en dodelinant de la tête.
– Quel formidable conteur vous faites, l’asticote son épouse.
– Et ? relance Porcellet, impatient d’entendre la suite de l’histoire.
– Et, il a tourné les talons d’un seul coup, m’informant sans se retourner qu’il ne pourrait assister à la cérémonie car il lui fallait se rendre au plus vite à Barry.
– A Barry ?
– C’est ce qu’il a dit.
– Près de Tarbes ?
– Peut être.
– Dans les Hautes Pyrénées ?
– C’est possible.
– Vous êtes sûr qu’il n’a pas dit “Paris” plutôt ?
Formollet se gratte pensivement la barbe.
– Ce n’est pas impossible. Il était loin déjà et j’ai pu mal entendre.
– Et ça parait plus logique, risque son épouse.
– Notre gorille serait donc retourné à la capitale ? conclut Elise Porcellet. Mais pour quoi faire ?
Avant que quiconque n’ait eu le temps de répondre à cette question, à supposer que quelqu’un détienne une réponse, la conversation est interrompue par l’irruption d’une religieuse qui, sa large cornette au vent, traverse le petit groupe sans plus de manière.
– Excusez-moi, bredouille-t-elle d’une voix presqu’inintelligible en s’élançant d’un pas vif et tête baissée.
– En voilà une qui craint de louper le début des festivités, grogne Formollet.
La nonne pressée n’est autre que Juve lui-même.
Habilement grimé, il s’introduit dans la cathédrale encore déserte afin de se trouver le meilleur des postes d’observation car il sait, en partie intuitivement mais également, et surtout, en se basant sur sa connaissance accumulée des façons de faire de Fantômas, que la cérémonie funéraire du savant russe sera une étape déterminante dans le déroulement de ses investigations. Il n’a que le temps de se dissimuler derrière un pilier, d’où il pourra aisément observer l’assistance sans être repéré, que le tintement des cloches annonce l’entrée du cercueil. Précédé par le prêtre, il est porté devant l’autel par quatre solides gaillards dont Juve détaille les traits avec circonspection avant de passer en revue les visages de toutes les personnes qui suivent en lente procession le cadavre encaissé. Le policier en reconnaît certains, en découvre de nouveaux, discernant chez quelques-uns une douleur véritable, devinant chez quelques autres une affection plus ou moins bien composée.
A peine le prêtre a-t-il commencé à célébrer la mémoire du défunt que, lancés depuis l’entrée de l’édifice, des cris viennent lui couper la chique.
– La fin du monde ! hurle un individu hirsute et à moitié dévêtu.
Il s’agit bien évidemment de Lahurie dont le vociférant discours incantatoire et menaçant n’impressionne plus grand monde à force d’être sans cesse rabâché à l’identique, mais continue cependant à surprendre ses malheureux auditeurs tant la capacité du bonhomme à surgir de nulle part sans crier gare semble inversement proportionnelle à la richesse de ses capacités rhétoriques.
– Repentez-vous, misérables !
D’un bond Juve est sur lui, soulevant un murmure tout à la fois perplexe et admiratif dans la foule retournée qui assiste à la scène pour le moins farfelue d’une bonne-sœur râblée tentant d’évacuer manu militari un clochard hystérique.
– Bas les pattes, suppôt du diable ! rugit Lahurie à la mégère qui l’empoigne.
Le délitement de son discernement, lourdement entravé par l’exaltation démentielle qui, depuis quelques jours, fait le siège de son entendement, n’empêche pas le prédicateur, interloqué par la force physique véritablement imprévisible de sa pieuse assaillante et peu embarrassé par les scrupules à caractère sexiste, de douter de son appartenance à la gente féminine. Son apparence, qu’il peut désormais observer de très très prés, confirme sa dubitative interrogation.
– Ignoble créature ! s’exclame-t-il. Inverti démoniaque ! Enlève tes impures pattes de ma personne !
Craignant d’être découvert, Juve le repousse sans ménagement vers l’extérieur et, d’un ferme coup de pied dans le bas des reins, lui donne l’élan nécessaire pour aller poursuivre ses mugissements plus loin. Après s’être assuré que Lahurie n’envisageait pas un nouvel assaut, il retrouve sa place dans l’église où l’office a repris son cours.
Peut-être sous l’effet de la brutale montée d’adrénaline consécutive à l’attaque de l’insensé, Juve se sent soudain la proie d’une angoisse grandissante et tout, autour de lui, prend des allures menaçantes. Les porteurs du cercueil lui paraissent en particulier douteux. Se défiant de toute tentation qui pourrait le mener au délit de faciès, le policier essaie de dépasser le malaise que lui inspire leurs bouilles de brutes pour se concentrer sur leurs attitudes qui ne lui paraissent pas correspondre à celles d’authentiques professionnels. L’un n’arrête de se curer les dents à l’aide de son ongle que pour fourrer celui-ci au fond de sa narine afin de la décrotter ; l’autre ne prête qu’une oreille distraite aux paroles du prêtre pour la concentrer sur un tronc dont il essaie manifestement d’estimer le niveau de remplissage ; un troisième mâche sans discrétion une chique et ne renonce qu’in extremis à évacuer la salive excédentaire accumulée dans sa bouche ; quant au quatrième il bâille au corneille sans prendre la peine de placer devant ses lèvres largement écartées une main polie. Celle-ci pend mollement le long de son flanc. Juve la fixe, s’attendant à la voir s’élever face au gouffre denté. Mais non, les gros doigts boudinés restent inertes. Quatre doigts rougeauds et potelés comme des saucisses de Morteaux dans la composition desquels un artisan peu respectueux des traditions charcutières aurait ajouté du piment d’Espelette. Quatre ? Oui quatre. Il manque au butor béant l’annulaire et cette carence donne à son membre incomplet l’allure d’une effrayante patte de dinde obèse. Juve, qui n’a pourtant pas d’attirance particulière pour le gallinacé, ne parvient pas à détacher son regard de la main biscornue. Une dinde. Une dinde déambulant dans la basse-cour, grattant le sol de ses griffes acérées pour en extraire quelques vermisseaux à picorer, bondissant sur la balustrade autour de laquelle s’enroulent ses puissantes pattes. Emporté dans d’errantes pensées, le cerveau de Juve, s’abandonnant à une association singulière dont il a le secret, voit la patte se faire à nouveau main, une main dont les trois doigts à l’irrégulière répartition s’enroulent lentement autour d’une tige pour y dessiner trois traits parallèles : deux rapprochés et un plus distant. L’empreinte ! L’empreinte qu’il a remarquée, sans en deviner l’origine, sur la corde pendante des cintres du théâtre. Trois traits sombres laissés par une main ensanglantée, une main à laquelle il manquerait un doigt ! Juve relève les yeux sur le profil de l’homme qui, se sentant observer, s’est mis à suer à grosses gouttes sans pour autant tourner la tête vers son inquisiteur. Il la garde désespérément orientée sur le prêtre qui s’avance vers le goupillon. La manœuvre n’a rien d’incongrue dans une telle cérémonie mais elle vient d’ordinaire bien plus tard, au moment de la bénédiction du corps. Le regard de Juve s’est détourné de la brute à trois doigts pour s’arrêter sur l’ustensile dégoulinant que le prêtre secoue d’un geste anormalement vif, projetant devant lui une quantité excessive d’eau bénite. Des flaques se forment sur le couvercle du cercueil, s’étirent dans les rebords chantournés, dégoulinent le long de la paroi latérale jusqu’à une dizaine de trous alignés que Juve n’avait pas remarqué et qui lui font penser à ceux que l’on pratique dans une caisse destinée au transport d’animaux, afin de leur permettre de respirer. Mais, dans un cercueil, qui a besoin de respirer ? Juve relève la tête vers le prêtre auprès duquel il espère trouver une explication, fut-elle silencieuse. Plus qu’une réponse, c’est une révélation qui le frappe comme l’éclair.
– Fantômas ! beugle-t-il.
– Juve ! meugle le curé avant de projeter le goupillon en direction du policier, dans l’évidente intention de l’occire.
La panique, qui a commencé à gagner les rangs des bigotes, ayant généré un petit mouvement de foule au niveau des chaises les plus proches de l’autel, Suzanne Douchette, bousculée par ses voisines, se lève brusquement, en protestant d’importance, affirmant à qui veut l’entendre (présentement pas grand monde) qu’on ne se comporte pas ainsi dans la maison du seigneur.
– Faites gaffe ! lui crie Juve en voyant arriver, à une vitesse plutôt élevée, le projectile dans l’axe exact de sa tête.
L’interjection n’a d’autre but que d’alerter la femme du danger imminent qui guette son occiput et risque d’altérer gravement son intégrité physique. Hélas, interloquée, moins par l’outrancière familiarité de la mise en garde braillée que par la tonalité singulièrement basse sur laquelle elle l’a été, la Douchette, au lieu de se décaler d’un pas pour esquiver l’objet contondant comme n’importe quel imbécile doué de réflexes basiques l’aurait fait, se retourne vers la religieuse à voix de baryton, offrant sans protection le dessus de son crâne au goupillon qui y effectue un ricochet du plus bel effet. L’assommée s’affale dans les bras impuissants d’Emilienne Bouline, sa fidèle esclave de compagnie, qu’elle emporte dans sa chute en un grotesque entrelacs gesticulant, laissant le goupillon poursuivre sa route infernale pour venir frapper Juve à la tempe avant de s’en aller rebondir au sol. Etourdi mais préservé de l’évanouissement par les plis amidonnés de sa coiffe, Juve, dont la vision est quelque peu altérée par la secousse, s’accorde deux secondes de récupération en se défaisant tant bien que mal d’un costume qui risque d’entraver ses mouvements lors de l’inévitable course poursuite à venir. Entraînant ses hommes de main sur ses talons, Fantômas galope vers le fond de la nef et s’engouffre dans un escalier dérobé. Indifférent aux dangers qui l’attendent et soumis à un réflexe musculaire presqu’indépendant de sa volonté, Juve bondit, arme au poing, mais la lourde porte qui condamne le passage dans lequel les malfaiteurs ont disparu se referme dans un claquement sourd, instantanément suivi du cliquetis métallique d’un verrou poussé. Instinctivement, Juve recherche autour de lui un bélier de fortune qui lui permettrait d’enfoncer l’obstacle. Un banc ? Un bougeoir ? Une statue ? Ses yeux tombent sur le cercueil sous lequel le goupillon tournoie encore. Emergeant de l’effarante cohue qui règne désormais dans l’édifice, un bruit saugrenu accroche l’oreille de Juve : des coups répétés, d’abord hésitant puis de plus en plus rapides et puissants, des coups frappés depuis l’intérieur du cercueil ! Le policier se précipite sur le couvercle et, usant du goupillon comme d’un pied de biche, commence à en forcer le scellement sous les cris horrifiés des spectateurs déjà singulièrement ébranlés. Après que le panneau de bois a cédé sous la puissance du levier de fortune, il apparaît que l’occupant de la bière n’est pas, comme on aurait pu s’y attendre, le défunt professeur Krapoutchov, mais Jérôme Fandor, pieds et poings liés, étroitement bâillonné et recouvert d’un tapis d’insectes qui semblent à demi-morts. Juve a vite fait de libérer son camarade.
– Les chelicerus ! hurle celui-ci. L‘eau va les éveiller tout à fait.
Bien qu’il ne comprenne rien aux informations transmises par le journaliste, Juve envoie valdinguer le goupillon.
– Fantômas ? interroge Fandor.
– Il s’est enfui par-là !
– Vite ! Au confessionnal.
– Est-ce vraiment le moment ?
– C’est un passage secret.
Avant de s’élancer, Fandor replace le couvercle sur le cercueil afin de maintenir les insectes prisonniers.
La confusion est à son comble dans la cathédrale. Une gigantesque bousculade oppose ceux que la peur pousse vers la sortie, obstruée par Lahurie qui, revenu sur ses pas, redouble de gesticulations délirantes assorties de hurlements effarants auxquels se mêlent les anathèmes anticléricaux du jeune anarchiste sévissant depuis quelques jours dans les rues de la ville, dont le hasard a guidé les pas jusqu’ici, et ceux que la curiosité rapproche du cercueil rempli d’insectes dont l’activité gagne progressivement en vivacité. Tandis que Juve et Fandor se lancent à la poursuite de Fantômas, des mains imprudentes entrouvrent le cercueil dans le fracas sinistre des cloches qui, une nouvelle fois, résonnent.