chapitre 16

L’assassinat du mort

Alors qu’une cohue furibonde fait trembler les voutes de la Cathédrale, Juve talonne Fandor jusqu’à un confessionnal à demi enfoncé dans une alcôve du bas-côté. Après avoir quasiment arraché le rideau de velours, le journaliste s’engouffre dans l’une des loges latérales dont il renverse le prie-Dieu pour venir plaquer ses deux mains sur le panneau sculpté qui en orne le fond. Ses doigts agiles explorent méthodiquement les reliefs de la piéta, contournent l’auréole de la Vierge, se glissent sous son voile, descendent le long des jambes du Christ, longent son flanc puis son cou, frôlent sa couronne d’épines et s’attardent finalement sur son bras ballant. Fandor, jusque-là agité d’un indomptable frissonnement, se fige tout à fait tel un chien d’arrêt faisant face à sa proie. D’un pouce délicat mais déterminé, il repousse la main du gisant et, pivotant sur elle-même, l’épaule fait jouer un verrou secret, habilement dissimulé dans le double fond de la cloison, qu’un ressort entrouvre sur un escalier étroit.
– En avant ! glapit-il en s’y engageant ventre à terre.
Juve sait que l’heure n’est assurément pas à un interrogatoire, en bonne et due forme, relatif aux circonstances de la mystérieuse disparition de son camarade. Il n’en a de toutes façons pas besoin car il lui a suffi de le découvrir, ficelé dans le cercueil rempli d’insectes, pour que l’ensemble des éléments recueillis depuis qu’il a pris place, l’avant-veille, dans le Paris-Tours de 6H12, ne s’ordonnent d’eux-mêmes, recomposant avec une exactitude saisissante le déroulement et la corrélation des différents événements. Comme il l’avait deviné depuis le début, Fantômas est à l’origine de tous ces enlèvements successifs – celui de Fritz d’abord, puis de Krapoutchov, de Marguerite ensuite, de Fandor enfin – qui constituent les différentes étapes d’un piège machiavélique dans lequel les espèces de blattes ailées, dont il a promptement associé l’apparence à un croquis aperçu dans le laboratoire de l’entomologiste, tiennent le rôle principal. La nature exacte de celui-ci lui échappe encore, bien sûr, et Fandor pourrait sans aucun doute lui apporter, à ce sujet, des précisions, mais il n’a aucun doute quant à leur finalité criminelle.
– Qu’est-ce donc que ces bélutérus ? demande-t-il en gravissant les marches quatre à quatre.
– Plait-il ? s’étonne Fandor sans ralentir son allure.
– Vos bélutérus, là, qu’il ne faut pas mouiller.
– Vous voulez… dire… chelicerus ?
– C’est possible, oui.
Bien qu’étant le plus jeune des deux, Fandor ne tient pas l’effort avec la même aisance que Juve. Aussi lui est-il difficile de mener de front une course effrénée et une conversation nourrie sans prêter le flanc à un certain essoufflement.
– Ce sont des insectes venimeux… ouf !… sur lesquels Krapoutchov… ouf !… menait des recherches et que… ouf ! ouf !… Fantômas veut transformer en… ouf !… en tueurs.
– En sueur ?!
– Non… ouf ! ouf !… en… ouf !… tueurs… ouf !… avec un… ouf !… un T… ouf !… comme tortue… ouf !… ou tonton… ouf !… Pas… ouf ! ouf !… en… ouf !… sueur… ouf ! ouf !…
– Ah, en tueurs ! D’accord, oui, je comprends mieux. Parce que, transformer des insectes en sueur, je ne voyais pas trop l’intérêt.
– A part… ouf ! ouf !… si l’idée… ouf !… est de… ouf ! ouf !… changer le monde… ouf ! en vestiaire de… ouf ! ouf !… gymnase.
– Un vestiaire rempli de moustachus sortant d’un intense entrainement de savate.
– Ou de… ouf ! ouf !… lutte gréco… ouf ! -rom… ouf !… aine.
– Ah ah ah ! Ou encore de…
Un cri abominable vient soudainement stopper l’échange des deux coureurs qui plaquent ensemble leurs dos contre le mur de pierre. Le hurlement est intense, mais bref. Un craquement sinistre l’interrompt, en même temps que la chute du corps qui le produisait, avant d’être lui-même couvert par un furieux vrombissement métallique.
– Krapoutchov ! s’écrie Fandor, hors d’haleine.
Suspendu par le cou à une corde de forte section, le corps de l’entomologiste bringuebale dans le vide comme un pantin désarticulé. Sa nuque violacée, reliée à son torse par des vertèbres cervicales désormais disjointes, est tordue en un angle anormal et saugrenu tandis que sa langue boursouflée, comme expulsée de force au-delà de ses lèvres purpurines, dégouline lamentablement sur son menton inerte. Lentement, le cadavre oscille au rythme de la cloche à laquelle il est suspendu.
– Sapristi ! grogne Juve qui était persuadé que le savant n’était pas vraiment mort mais aurait préféré en avoir confirmation dans des circonstances moins dramatiques. Être assassiné le jour de son propre enterrement, c’est le comble !
– Marguerite, s’exclame Fandor en reprenant son ascension galopante. Il n’est peut-être pas trop tard.
Trop tard pour quoi ? Juve l’ignore mais, ayant reconnu dans l’intonation de Fandor les accents mêlés de la terreur et de la détermination, il comprend que, sous peu, ils ne seront pas trop de deux pour affronter le responsable de tous ces effroyables incidents.
Lorsqu’ils arrivent au palier sur lequel a été installé le laboratoire provisoire, un insolite spectacle s’offre à eux. Dans un coin, Brutus et Molosse basculent l’un des vivariums au-dessus d’une sorte de gouttière dans laquelle les chelicerus dégringolent en faisant crépiter le zinc à la manière d’une poignée de graviers sur le toit d’une verrière. Dans l’autre, Fantômas, aidé de ses deux autres sbires, La Pince et Grincheux, maintient une gigantesque toile au-dessus d’un brasero. Et, au milieu, suspendue dans les airs, la pauvre Marguerite, presque évanouie, est compressée entre les parois de sa cage qui se rapprochent graduellement de son corps prisonnier. Les pics déjà ont commencés à griffer sa peau mise à nue par la lacération de sa robe dont le léger tissu ne saurait faire obstacle à leur inéluctable progression. Ses vêtements ne sont plus que des guenilles tachées du sang qui perle de sa gorge éraflée, de ses bras piqués, de ses seins écorchés, de ses joues entaillées, de ses cuisses incisées, de son ventre égratigné, de ses paupières scarifiées, de son front blessé, de ses mollets lardés ou de ses omoplates abîmées.
Il faut imaginer le calvaire de cette femme, enfermée depuis des heures dans un espace, ô combien menaçant, dépensant une égale énergie pour se protéger des épieux qui la cernent que pour garder, autant que possible, bonne figure afin de ne pas ajouter au désarroi rageur de son époux entre les mains duquel Fantômas a placé sa vie, lui imposant un contrat dont l’ignominie n’a d’égal que l’insanité. Pour soustraire son buste aux pieux, la prisonnière, sans jamais se départir d’un pâle sourire qui ne fait guère illusion, a limité ses mouvements puis ralenti sa respiration jusqu’aux limites de la suffocation, espérant, dans un dérisoire instinct de survie, un blocage fortuit du mécanisme infernal ou l’irruption imprévue d’une aide extérieure, puisqu’elle sait ne pas pouvoir compter sur un sursaut d’humanité de son tortionnaire qui en est absolument dépourvu.
Cette aide, seul Krapoutchov pourrait la lui apporter. Et Krapoutchov, bien sûr, s’y employait, feignant de travailler consciencieusement à ses expériences, tout en fomentant un plan pour délivrer son épouse.

A plusieurs reprises, Fantômas lui avait signifié son impatience de voir ses travaux s’achever rapidement, lui rappelant, s’il en était besoin, ce qui en dépendait. Krapoutchov n’était évidemment pas dupe et savait qu’au moment où il annoncerait en avoir fini, il signerait son arrêt de mort en même temps que celui de Marguerite. La seule solution qui lui était donnée de retarder un peu la funeste échéance était de feindre la poursuite de manipulations que rien ne justifiait plus d’un point de vue scientifique.
– Je reviens dans une heure, grogna Fantômas en surgissant dans le laboratoire travesti en prêtre. Si vous n’avez pas terminé, je vous massacrerai, personnellement. En commençant par Irma, ou Marguerite, comme vous préférez, que j’éviscèrerai sous vos yeux. A part, bien sûr, si les pics l’ont déjà transpercée d’ici là. Je vous avoue que je ne sais pas trop combien de carillonnages sont encore prévus et… Est-ce qu’on dit “carillonnages” ? “Carillonnements” plutôt, non ?
Il lança un regard interrogateur vers Molosse qui ne put, forcément, lui offrir pour réponse qu’une stupide moue dubitative.
– Bref. Peu importe. Si vous n’avez pas terminé dans une heure, je m’occuperai d’Irma, lui ouvrirai le ventre, de l’ombilic au bas du sternum, sortirai son intestin grêle et utiliserai son jéjunum comme une corde à sauter.
Fantômas n’a pas, n’a jamais eu et n’aura vraisemblablement jamais, le sens de la mesure. Son discours qui n’avait d’autre but que de, comme on le dit parfois trivialement, “mettre la pression” à Krapoutchov, était en lui-même suffisamment explicite pour qu’il ne soit pas nécessaire d’en rajouter. Le luxe de détails avec lequel il a cru bon de décrire l’éviscération de Marguerite était déjà objectivement superfétatoire, pourtant il lui apparut utile, pour une raison qui échappe à l’analyse d’un cerveau normalement constitué, de ne pas s’arrêter là et choisit de compléter ses propos par une illustration mimée. Il se mit ainsi à sautiller sur place, les pieds joints, comme un boxeur à l’entraînement, tout en faisant effectuer à ses deux poignets, collés contre ses hanches, des moulinets rapides.
– J’ai compris l’idée, marmonna Krapoutchov, un peu plus qu’agacé.
La perspective que son épouse, déjà si terriblement éprouvée, puisse être torturée à mort ne peut qu’ajouter à son inquiétude mais le spectacle loufoque de ce faux curé simulant, avec un air de satisfaction non feinte, un jeu de cour de récréation fait naître au cœur de sa colère une pointe de consternation exaspérée et navrée.
– Quant à vous, je vous arracherai un à un tous les poils de la barbe et les enfoncerai dans vos grosses narines en paquets si tassés qu’aucun filet d’air n’y pourra plus passer. Ensuite de quoi je ferai sortir de leurs orbites vos deux globes oculaires que je placerai dans votre cavité buccale. Il vous appartiendra alors de choisir ce qui vous semble le plus acceptable entre retenir votre respiration au risque de vous asphyxier ou avaler vos propres yeux. Ahahahaha aaaaahHH AHAHAHAHAH !
– Non mais, vous êtes complètement malade, mon vieux !
– Quoi !? Comment osez-vous ? Voulez-vous que je vous…
Le visage de Fantômas était très coloré. Ses lèvres tremblèrent affreusement, peinant à retenir les menaces qu’il s’apprêtait à éructer lorsqu’il prit conscience qu’il lui serait difficile de surenchérir sur l’intimidation qu’il venait de formuler.
– Enfin bref, grommela-t-il. Votre vie, et accessoirement celle de votre charmante épouse, dépend plus que jamais de votre réussite. Alors, il vaudrait mieux que l’échantillon fourni fasse la preuve de son efficacité et que le reste de la colonie soit pareillement traitée. Me fais-je bien comprendre ?

Krapoutchov avait réussi à modifier la composition du venin mais prétendait qu’il ne pouvait en garantir l’efficacité tant qu’il n’avait été testé sur un cobaye humain.
– Qu’à cela ne tienne, ricana Fantômas. Ce n’est pas ce qui manque…
Dans son esprit malade, l’humanité tout entière n’était constituée que de cobayes à sa merci, mais dans son entourage immédiat il ne pouvait faire son choix que parmi ses prisonniers ou ses employés. Marguerite, il n’en était pas question, car tant qu’elle demeurait dans sa cage, le chantage était maintenu sur son mari. Ce dernier, pas davantage, car Fantômas devait le garder lucide et en vie jusqu’à ce qu’il ait la certitude d’avoir obtenu ce qu’il voulait. Brutus, peut-être ? Ou Molosse ? Non plus. Le but de la manœuvre étant d’étudier la façon dont la drogue pouvait induire la folie destructrice dans un esprit jusque-là parfaitement sain en apparence, il était impératif de choisir un objet d’expérimentation dont la santé mentale et la droiture morale initiales n’étaient pas sujet à caution, et aucun des individus qui acceptaient de travailler pour lui ne pouvaient prétendre à un tel statut. Ne restait donc plus que Fandor qui apparut à Fantômas comme le candidat idéal puisque l’occasion lui était ainsi offerte de faire avancer son plan actuel et de se débarrasser définitivement d’un trouble-fête de longue date. Afin d’ajouter un peu de fantaisie à cette expérience, Fantômas fit ligoter Fandor qu’il enferma dans un cercueil en compagnie des insectes modifiés, à demi-anesthésiés par le traitement qui leur avait été infligé.
– La rigueur scientifique n’empêche pas de s’amuser, précisa Fantômas qui trouvait là, une fois encore, l’occasion de sacrifier à son penchant pour les mises en scène diaboliques.
Krapoutchov fut bien sûr désolé d’apprendre que Fandor allait faire les frais des expériences auxquelles il avait directement participé, mais, entre le sort du journaliste et celui de sa bien-aimée, son choix se faisait sans hésitation. Du reste, Fantômas ne lui demandait pas son avis.
L’approche de la cérémonie religieuse fit germer dans le cerveau de Krapoutchov l’espoir d’une action possible. Seul un gardien surnommé Gros-Jules resterait dans le laboratoire pour le surveiller pendant qu’il poursuivrait ses travaux et, bien que la bande de Fantômas soit constituée de solides gaillards rompus aux techniques du combat au corps à corps et habitués à la fracturation de colonne vertébrale à mains nues, il y aurait peut-être alors une possibilité d’action dont il restait à établir les modalités.
Fantômas quitta donc le laboratoire pour aller dire la messe et, à chaque nouveau tintement des cloches, Krapoutchov voyait Marguerite se contorsionner un peu plus pour échapper aux morsures de l’acier. Les minutes passaient. Il lui fallait agir avant le retour de Fantômas. Mais quoi faire ? Que tenter sans risquer d’aggraver la situation ? Peut-être que… Tant pis. Il fallait jouer le tout pour le tout.
– Je vais préparer une dissolution de trioxyde de soufre dans de l’oxyde dihydrogéné.
Krapoutchov avait prononcé cette phrase sans se retourner, du ton neutre de celui qui se parle à lui-même pour auto-stimuler sa réflexion intérieure, mais à voix suffisamment haute pour que Marguerite puisse distinctement l’entendre. Immédiatement, celle-ci releva la tête. De son côté, Gros-Jules avait également entendu les mots de Krapoutchov. S’il était probable qu’ils l’avaient intrigué, il l’était tout autant qu’il n’en avait rien compris. Pour peu qu’on le lui ait demandé, il aurait pu sans doute les répéter, au moins phonétiquement, mais leur sens lui demeurait plus obscur qu’une poutre d’ébène dans une mine de charbon par une nuit sans lune, comme en témoignait sa face parfaitement abrutie, semblable à celle du gallinacé découvrant une équation différentielle du second ordre.
S’étant assuré du coin de l’œil qu’il avait capté l’attention de son épouse, Krapoutchov laissa discrètement tomber sa main le long de sa jambe et tapota le haut de sa cuisse du bout de ses doigts. Marguerite comprit instantanément ses intentions. En limitant autant qu’elle le pouvait l’amplitude de ses gestes, elle souleva doucement sa robe jusqu’à dévoiler, dans leur intégralité, ses jambes qui attirèrent aussitôt le regard de Gros-Jules. A en juger par l’intensité baveuse de son expression, le bonhomme n’avait probablement pas vu une cuisse féminine depuis très longtemps et il était difficile de mesurer ce qui, de la surprise ou de la concupiscence, donnait en premier lieu à sa trogne cette apparence d’hébétude proprement inhumaine. N’importe quel imbécile décervelé aurait compris qu’il n’était pas possible qu’une jeune-femme maintenue en une telle position ait choisi cette heure et ce lieu pour se livrer à une tentative de séduction. Mais l’homme n’était pas le premier crétin décérébré venu puisque, pour prétendre à un tel rôle encore faut-il être doté d’un encéphale, ce qui, aussi anatomiquement incroyable que cela puisse paraitre, pouvait ne pas être le cas du lascar tant il semblait, à cet instant précis, que ses pulsions les plus radicalement primaires fussent en prise directe avec ses rétines, sans l’entremise d’un système nerveux central quelque peu structuré. Ses yeux s’exorbitaient gentiment tandis que sa respiration syncopée se muait progressivement en un râle sourd dont la basse fréquence des vibrations évoquait plus volontiers les pandiculations d’un ours au sortir de l’hibernation que la manifestation d’un langage de type humain, onomatopées et borborygmes y compris. D’obscène, le regard se fit soudain interdit quand Marguerite entreprit de dégrafer ce que le voyeur avait d’abord pris pour d’affriolantes jarretelles mais qui s’avéra être les sangles de fixation de sa prothèse. Gros-Jules ignorait que sa prisonnière était unijambiste et quelques secondes lui furent nécessaires pour qu’il comprenne ce qui était en train de se dérouler sous son gros nez. Il faut préciser que la prothèse de Marguerite était aussi extrêmement réaliste que le niveau d’intelligence de l’observateur se situait, lui, exceptionnellement en dessous de la moyenne. Avec une identique rapidité, la physionomie du balourd passa de la lascivité à l’étonnement puis de la stupéfaction à l’affolement. Ce n’est qu’en voyant la strip-teaseuse détacher complètement sa jambe de son bassin pour venir la caler entre les cloisons de sa prison qu’un résidu de ce qui lui tenait lieu de lucidité s’en vint flotter, sans doute incidemment, à la surface du bouillon saumâtre qui gargouillait dans sa boite crânienne.
– Qu’est-ce que…
Il n’eut pas le temps de finir sa phrase. Profitant de la léthargie scopophile du geôlier, Krapoutchov s’était glissé dans son dos, une fiole de vitriol fraichement préparé à la main, et, sans prendre la peine de le prévenir, lui en expédia le contenu en pleine poire.
Aaaaaaaouououaaaaaargh ! s’écria Gros-Jules sur un ton qui laissait supposer que le contact de l’acide sulfurique sur son épiderme lui causait une immédiate sensation proche de la douleur suraiguë.
Sans lui laisser le temps de développer plus complètement le fond de sa pensée, Krapoutchov lui asséna une vigoureuse manchette qui lui dérangea les os de la nuque, le plongeant illico dans une profonde torpeur affaissée et définitive, puis se rua sur le levier commandant les engrenages de la cage.
Le pilon n’avait pas résisté bien longtemps à la pression et peu s’en était fallu que les échardes éparpillées lors de sa pulvérisation n’accélèrent le processus mortifère en cours. Marguerite n’aurait plus, à la prochaine sonnerie, à opposer à la puissance mécanique de l’instrument de torture que celle, musculaire, de ses bras et de sa jambe restante. Autant dire que le rapport de force, elle le savait bien, était par trop inégal et elle était sur le point de déposer les armes quand la manœuvre de Piotr raviva l’étincelle d’espoir qui s’apprêtait à s’éteindre tout à fait dans son cœur.
Hélas, avant que Krapoutchov n’ait pu actionner la manette, Fantômas surgit de l’escalier comme un diable de sa boite et lui bondit sur le râble, l’assommant à demi d’une formidable coup de talon à la pointe du menton. Sans lui laisser le temps de s’affaler sur le corps inanimé du vitriolé, Fantômas l’agrippa par le col, le traîna jusqu’à la rambarde centrale et, après lui avoir enroulée la corde de la cloche autour du cou, le souleva à bout de bras pour l’envoyer valdinguer dans le vide. Marguerite, qui avait assistée, impuissante, à la scène, se serait évanouie d’effroi si les panneaux, en enfonçant leurs pointes dans sa chair, ne l’avaient maintenue, malgré elle, semi-consciente et quasi-debout.
L’abandonnant à son sort, Fantômas sortit d’une haute malle d’osier un ballot de tissu froissé.
– Vous deux, les insectes, ordonna-t-il à ses hommes. Vous deux, le ballon.
Tous se mirent à l’ouvrage dans une précipitation qu’accentuait le bruit croissant des pas de Juve et Fandor dans les escaliers. Les deux hommes n’ont pas besoin de se concerter pour savoir où ils doivent intervenir en priorité. Tandis que Fandor bondit sur la cage pour libérer Marguerite, Juve se précipite vers Fantômas pour essayer de le capturer.
– Halte là ! intime-t-il en brandissant son pistolet qu’il a dégainé en entrant dans le confessionnal et n’a pas lâché depuis.
Fantômas ne se laisse jamais intimider. Cette fois-ci pas plus qu’une autre. Il repousse l’assaut en jetant sur le policier tous les objets qui lui tombent sous la main, du manuel de chimie organique relié plein cuir (1200 pages – édition revue et corrigée de 1895) à la clé anglaise de 85 mm, en passant par une vieille chaussure de randonnée pointure 45 à semelle cloutée ou une dame-jeanne contenant une bonne dizaine de litres d’eau de chaux. Juve les esquive avec la souplesse du guépard et la vélocité de l’écureuil tout en poursuivant son audacieuse approche. Il est sur le point d’empoigner Fantômas par la chasuble quand les deux malfrats qui, venant prêter main forte à leur patron après avoir vidé le vivarium, l’attrapent par les biceps, envoyant son arme ricocher dans un coin. Il en faut plus pour décontenancer Juve qui se dégage de l’emprise de ses assaillants avec l’énergie du tigre et les envoie valser avec la puissance du gorille. Projeté tête la première contre le mur, Brutus vacille et chancelle en tendant une main tremblante vers Fantômas auprès duquel il s’attend peut-être à trouver de l’aide. Celui-ci, bien entendu, ne prête aucune attention au blessé qu’il laisse tituber jusqu’à une large poutre contre laquelle Brutus s’aplatit le pif avant de rebondir à la renverse sur l’angle d’une paillasse qui lui brise les reins, puis de trébucher sur un tabouret dans les barreaux duquel ses tibias s’emmêlent en émettant le même bruit sec qu’une planche vermoulue brisée à coup de masse. L’affaire pourrait s’arrêter là mais la malchance a manifestement décidé de concentrer l’intégralité de son énergie du jour sur ce pauvre bougre. En se relevant, Brutus prend malencontreusement appui sur le tuyau d’alimentation d’un bec bunsen allumé dont la chute entraîne inévitablement l’embrasement de sa manche, puis de ses épaules, puis de son dos. La torche humaine se débat comme elle le peut afin de se défaire au plus vite du vêtement ardent, sans se rendre compte qu’elle se dirige vers les escaliers dans lesquels elle finit par dégringoler lourdement en donnant, bien malgré elle, d’effrénés coups de boule contre l’arrête saillante des marches.
Si le sort de Mollosse est moins tragique il n’en est pas pour autant plus enviable. Repoussé une première fois par Juve, il s’en va trébucher contre un coffre rempli d’outils divers dans lequel il s’affaisse lourdement, réussissant l’exploit, très probablement indépendant de sa volonté, de se fendre le coccyx sur la pointe d’un tournevis tout en se coinçant le bassin entre les bords de la caisse. Une minute bien comptée lui est nécessaire pour qu’il parvienne, prenant appui de ses deux mains sur les rebords de bois et poussant vers le haut autant que la douleur infra-dorsale l’y autorise, à s’extraire de son piège pour revenir au combat avec une hargne décuplée, un rictus barbare aux lèvres et un marteau de bonne taille à la main.
– Prends donc garde malheureux, lui lance Juve, car ta braguette est présentement béante.
Sous l’impulsion d’un réflexe pavlovien, le rustre baisse les yeux vers son bas-ventre et Juve, ravi de sa ruse, profite de cette inattention passagère pour lui aplatir vigoureusement l’une de ses semelles sur le buste. Molosse part à reculons, s’efforçant maladroitement de garder l’équilibre en multipliant des petits pas grotesques qui l’entrainent jusqu’à la rambarde délimitant la fosse centrale du clocher sur laquelle il s’aplatit comme une crêpe dentelle. Il s’en faut de peu qu’il ne passe par-dessus bord et seul le réflexe paniqué qui lui fait serrer les poings autour de la rampe le préserve in extremis d’une chute de plusieurs dizaines de mètres. A peine a-t-il le temps de reprendre son souffle en se disant que, bon sang ! il l’a échappé bel, que Brutus, enflammé, le tamponne violemment et le fait tomber en avant. Mollosse ne peut échapper cette fois à une dégringolade qu’il effectue, comme il se doit, en lâchant une gémissement aussi désespéré qu’inutile, étouffé bientôt par la rencontre percutante de son corps tombant avec celui, pendouillant, de Krapoutchov.
Le carambolage réactive l’oscillation de la cloche.
– Juve ! à l’aide ! s’écrie Fandor.
Arcbouté entre les parois de la cage, le journaliste avait réussi à limiter leur déplacement et attendait leur immobilisation pour libérer tout à fait Marguerite. La relance des cloches allait-elle ruiner ses efforts ?
– Juuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuve ! crie-t-il d’une voix suppliante.
Juve n’hésite pas une seconde. En dépit de la déception qu’il en conçoit, il prend le risque de laisser filer Fantômas pour venir en aide à son camarade. D’un bond, il est sur la grille qu’il escalade avec l’agilité du ouistiti et la rapidité du lézard, s’aidant pour cela de sa seule main libre, l’autre étant repliée sur la crosse de son arme ramassée au passage.
Le premier coup de feu fait exploser le tuyau d’alimentation du système hydraulique. Le second fait sauter le cadenas de la prison. Après l’avoir écartée, Fandor, avec d’infinies précautions, dégage le corps inerte de Marguerite qu’il va étendre dans la cellule de son défunt mari.
Juve tourne alors son arme en direction de Fantômas, prêt à faire feu. La stupeur bloque son geste. Fantômas n’est plus devant la lucarne où il l’avait laissé, mais derrière. C’est-à-dire dans le vide. Que va-t-il faire à présent ? Se jeter dans les airs ? De sa position, Juve ne voit, dans l’ouverture de pierre, que le haut de son corps qui oscille mollement comme celui d’un hippocampe entre deux eaux. Une expression de fureur démente illumine le regard du criminel, plus encore qu’à l’ordinaire, si cela est possible. Dans le sourire arrogant qui déforme ses lèvres frémissantes s’exprime à la fois son agressivité permanente, sa constante violence et sa présente colère de voir une fois encore ses projets contrariés par l’intervention de son éternel ennemi. Les deux hommes se toisent longuement. A cette distance et compte tenu des talents de tireur de Juve, il lui serait pratiquement impossible de rater sa cible. Fantômas le sait bien. Sans hésiter, il empoigne l’un de ses hommes pour s’en faire un bouclier. Juve serre les dents, son doigt se crispe sur la gâchette. Il pourrait tirer. Abattre La Pince, éventuellement Grincheux à suivre, après quoi Fantômas serait à découvert. Certes ce sont des malfaiteurs qui ne tergiverseraient pas une seconde, eux, avant de le canarder d’importance s’ils en avaient l’occasion, des gredins qui peut être dans les heures ou les jours à venir se livreront à un certain nombre de forfaits abjects, des vauriens qui ne valent sans doute pas la balle qui leur fera sauter le caisson. Les abattre maintenant permettrait sûrement de sauver quelques vies innocentes. Mais Juve ne peut se résoudre à tirer sur un homme désarmé et sans défense, fut-il une fripouille de la pire espèce. Un soupir caverneux fait trembler sa poitrine quand Fantômas s’élève lentement. Dans l’encadrement de la meurtrière, son visage est remplacé par son ventre auquel se substitut bientôt un entrelacement d’osier. Juve saute en bas de la cage et court à la fenêtre pour voir Fantômas s’envoler dans les airs, emporté par une montgolfière qui peine à s’élever. Pour en accélérer l’ascension, Fantômas passe par-dessus bord ses hommes de main, l’un après l’autre et sans la moindre hésitation. Juve les voit agiter désespérément les bras dans l’espoir insensé d’apprendre les rudiments du vol avant de s’écraser au sol où leurs corps éclatent comme des méduses jetées par la tempête contre la falaise.
Juve met Fantômas en joue mais le ballon a pris de l’altitude. S’il lui semble hasardeux d’espérer toucher l’homme au moins peut-il percer suffisamment la toile pour que l’aérostat, privé d’une partie de son air chaud, ne soit contraint de se poser en catastrophe à proximité de la cathédrale. Alors que Juve réajuste son angle de tir, un bourdonnement inquiétant vient perturber sa concentration. Il tourne la tête en tous sens pour en identifier l’origine mais n’a pas besoin de la chercher bien loin. De la gueule béante d’un trio de gargouilles grimaçantes un flot d’insectes volant s’écoule en longues files qui convergent pour former une sorte de nuage grouillant plus menaçant qu’un cumulonimbus avant l’orage.
– Ne les laissez pas entrer ! crie Fandor en trainant la peau de l’éléphant jusqu’à l’ouverture par laquelle Fantômas a pris la fuite. Ou bien nous sommes perdus.
Juve agrippe une oreille du pachyderme dont il crochète le lobe sur un rivet qui dépasse du mur. Il ne peut s’empêcher de jeter un dernier coup d’œil à l’extérieur. Fantômas est loin déjà mais son regard, dont la distance n’atténue nullement l’alarmante ardeur, capture celui du policier et, dans l’éther, les quatre prunelles s’étreignent comme deux aimants qui jamais, l’un à l’autre, ne peuvent se dérober.
– A bientôt ! rugit le fugitif, hilare, en agitant la main.
Fandor et Juve colmatent sans tarder la fenêtre, plongeant la salle dans une caverneuse obscurité.
A l’extérieur, le grondement de la nuée volante s’est progressivement atténué, au fur et à mesure que les chelicerus s’éloignaient. Un bref instant, seule perce le silence la respiration rauque et hésitante de Marguerite qui, physiquement affaiblie et éreintée nerveusement, après avoir sombré, dans la pièce voisine, au fin fond d’un sommeil abyssal, ronfle comme un sonneur.
Puis, un cri monte dans le lointain. Un autre, suivi d’un autre et un autre encore.
– Ils attaquent, ils attaquent, ils attaquent, répète Fandor sur un ton désolé.

à suivre