Folies tourangelles
Seul le frottement du vent contre la fine toile de la montgolfière trouble le silence qui accompagne l’ascension de Fantômas vers les nuages dans lesquels il s’apprête à disparaître. L’œil rivé à une longue vue télescopique pointée vers le sol, le génie du mal observe, avec un plaisir non dissimulé, les conséquences de son récent forfait. Bien que ses projets initiaux aient été, une fois de plus, contrariés par l’intervention intempestive de son ennemi juré, il n’est pas mécontent de la pagaille qu’il est parvenu à créer. Autant qu’il puisse en juger, depuis son poste d’observation aérien, celle-ci lui laisse présager, et, pour tout dire, espérer, des développements proprement cataclysmiques qui, sans être à la hauteur de ce qu’il avait projeté, ont de quoi satisfaire une part de sa maladive appétence pour la dévastation et le chaos.
– Détruisez ! Détruisez ! encourage Fantômas, entre deux gloussements sinistres, tandis que la brume cotonneuse d’un cumulus enveloppe le sommet du ballon.
Plus bas, tremblant tous deux d’une rage impuissante, Juve et Fandor, après avoir colmaté les ouvertures vers l’extérieur, écartent avec d’extrêmes précautions la peau de Fritz, tendue par eux quelques instants plus tôt devant l’arche principale du clocher, afin d’apercevoir ce qu’il se passe au dehors. Ils n’échangent que de rares mots, essentiellement des interjections désolées ou des onomatopées contrariées, pendant que, de la nef, montent les échos étouffés d’un grondant tintamarre.
Plus bas encore, une foule hystérique, sur laquelle s’acharne un escadron volant de chelicerus surexcités, mêle à ses gesticulations désordonnées des cris assourdissants.
Ceux qui veulent sortir du bâtiment se heurtent brutalement à ceux qui cherchent à revenir sur leurs pas, au milieu de ceux, à chaque seconde plus nombreux, qui, piqués, se mettent à tournicoter sans plus de contrôle que de but. Les collisions sont innombrables, les empoignades multiples, les chutes fréquentes. Sauvagement poussé entre les omoplates, un vieillard boiteux s’aplatit de tout son long sur le chapeau qu’il essaie de rattraper, entraînant dans sa chute une femme enceinte épouvantée qu’un trio de fuyards foule aux pieds, en forçant le passage pour rejoindre le parvis où il fait basculer un mendiant aveugle dans les marches du parvis. Un jeune homme échevelé serre la main de sa fiancée, emporté malgré lui dans un tourbillon humain qui, mugissante tornade, fait voler au passage des rangées de prie-dieu, des caisses entières de cierges, des piles de missels, jusqu’à ce qu’une tension trop forte ne le contraigne à relâcher l’emprise de ses doigts tétanisés qu’il agite en un dérisoire signe d’adieu. Comme elle tente de soustraire au menaçant flot humain un enfant sanglotant, Elise Porcellet est bousculée de droite et de gauche, tamponnée et percutée de toutes parts, et seule l’intervention musclée de son époux, secondé par le costaud Formollet, la préserve d’un piétinement sauvage qui aurait pu lui être fatal.
Il ne faut guère plus d’un quart d’heure pour que toutes les personnes présentes soient piquées par un chelicerus et moins d’une seconde pour que le venin d’icelui envahisse illico l’encéphale de ses victimes, imposant à chacune d’elles une identique gestuelle défensive dont la reproduction collective et quasi-simultanée forme une chorégraphie des plus troublantes. Tout commence par une main plaquée sèchement par son propriétaire contre sa propre joue, nuque ou arcade sourcilière. Une auto-gifle vive et brusque qu’accompagne un claquement sec, puis un autre à deux pas, un troisième un peu plus loin, encore un, tout près, et encore, et encore, fracas répétés, de plus en plus rapprochés, faisant gronder, au cœur des cris et des gémissements, une alarmante crépitation identique aux détonations d’une mitraillette dérèglée. Puis les doigts retombent mollement le long du flanc quand les yeux se révulsent, entraînant, avec eux, la tête en arrière, et que la lèvre inférieure bée avant de se mettre à trembler, irrépressiblement. Une brève mais profonde léthargie saisit simultanément l’infecté, dont la posture se calque sur les symptômes d’une crise d’épilepsie qui agiterait insidieusement un trépané mal éveillé. Cette pseudo somnolence tremblotante est immédiatement suivie d’une agitation furibonde, pleine de mouvements des bras et des jambes, aussi manifestement incohérents que parfaitement extravagants. Aucun individu, quel que soit son âge, son sexe, sa condition sociale ou encore sa corpulence, ne semble en mesure de résister à l’action du venin. Est-ce là le résultat des expériences chimiques menées par Krapoutchov ?
On ne peut imaginer l’ampleur exacte du dilemme qui, dans ses derniers instants, tortura la conscience de Piotr Ivanovitch Krapoutchov, savant éclairé et humaniste convaincu, contraint par un esprit criminellement détraqué de mettre son savoir au service du mal, et sommé de choisir entre la vie de son épouse chérie, et accessoirement la sienne, et les principes moraux qui, de tous temps, avaient guidés son existence. Qui peut mesurer la force de la tempête qui avait dû se déchaîner sous le crâne du brave homme ? Toutefois, même en de si dramatiques circonstances, il n’est pas douteux que Krapoutchov ait conservé son légendaire sang-froid, analysant la situation présente et ses évolutions possibles avec la rigueur scientifique qui lui était coutumière.
Fantômas lui avait soumis une équation en apparence des plus simples : s’il modifiait la structure chimique du venin pour en amplifier les effets, sa femme et lui pourraient sortir sains et saufs de la prison où il les retenait. Mais les termes en étaient dès l’abord faussés. D’abord parce que Fantômas, Krapoutchov en était certain, n’avait pas et n’avait jamais eu l’intention de laisser la vie sauve à Marguerite ou à lui-même, et ce quel que soit l’aboutissement de ses travaux. Ensuite, parce qu’il se refusait absolument à participer, de quelque manière que ce soit, à une entreprise visant à tourmenter délibérément ses semblables. Enfin, parce qu’il lui était matériellement impossible de changer la composition du venin produit par les chelicerus.
S’il avait pu analyser très précisément le dosage des différents éléments qui entraient dans la composition des sécrétions venimeuses, s’il paraissait possible qu’il parvienne au prix de manipulations longues et incertaines à en modifier in vitro la combinaison, s’il lui était éventuellement envisageable, au prix d’expérimentations multiples, de définir le champ d’action spécifique de cette substance dans une zone du cerveau humain, il resterait, dans tous les cas, à réaliser, sur plusieurs générations d’insectes, nombre de croisements et de sélection afin de créer une espèce mutante répondant aux exigences destructrices de Fantômas.
Ceci étant établi, Krapoutchov ne fut pas lent à décider que le peu de temps dont il disposait, il devait le consacrer à l’atteinte d’un double objectif : limiter le potentiel d’agressivité des insectes et organiser la libération de Marguerite.
Krapoutchov était capable d’estimer, approximativement, la dangerosité originelle du venin. Les observations qu’il avait réalisées sur le terrain, lors de l’expédition asiatique, et les recherches entreprises dans son laboratoire, au cours des années qui suivirent, lui avaient permis de formuler l’hypothèse que l’infection consécutive à une piqure de chelicerus entrainait, par propagation dans des zones particulières du lobe cervical frontal, une altération du système d’appréciation utilisé lors des interactions sociales, altération se traduisant par une libération des pulsions individuelles refoulées. L’entomologiste était, par ailleurs, persuadé que les comportements humains sont déterminés par un certain nombre de réflexes conditionnés qui contraignent chaque individu à agir en fonction de ce qu’il croit bien (ce qui lui apporte une satisfaction valorisante) ou mal (ce qui peut l’exposer à la réprobation d’autrui), la difficulté étant de trouver le bon équilibre entre ces deux paramètres. C’était précisément cet équilibre que le venin du chelicerus pouvait, selon lui, modifier, non en relevant le niveau d’égoïsme belliqueux de l’individu infecté mais en abaissant celui de son inhibante auto-censure. Fort de cette conviction, il conclut que les chelicerus ne rendaient pas les hommes mauvais, ni bons, ils ne faisaient que révéler la méchanceté ou la bonté qui sommeillait en eux sans trouver à s’exprimer librement du fait des barrières sociales ou morales, dictées dès le plus jeune âge par l’expérience de la vie collective. Fantômas, quant à lui, postulant la noirceur naturelle de l’âme humaine, attendait que les manipulations de Krapoutchov décuplent les effets du venin et transforment les habitants de Tours en bêtes féroces et sanguinaires.
S’il laissait les choses en l’état, Krapoutchov savait que les conséquences d’une attaque de chelicerus seraient dramatiques. Laissant croire à Fantômas qu’il suivait ses ordres, il réalisa donc des expériences chimiques qui n’avaient pas pour but de renforcer le pouvoir du venin, comme cela était officiellement annoncé, mais au contraire de mettre au point un composé qui, vaporisé sur les insectes, entraînerait leur mort. Quand Fantômas les libèrerait, au lieu de piquer les gens jusqu’à la folie ou la mort, les insectes n’auraient que le temps de les énerver superficiellement avant de trépasser eux-mêmes.
Tout en s’affairant sur ses éprouvettes et ses fioles, Krapoutchov laissait trainer une oreille attentive qui lui permit de glaner des bribes de conversations entre Fantômas et ses sbires, à partir desquelles il put recomposer les détails de leur planning criminel. Il apprit ainsi que Fantômas dirait la messe en lieu et place du curé, qu’il avait assassiné de ses propres mains. Puis, après que le cercueil aurait été chargé dans le corbillard afin d’être acheminé vers le cimetière, il l’aspergerait d’une bonne dose d’eau bénite qui, en s’infiltrant par les trous pratiqués dans les panneaux latéraux de la caisse, sortiraient complètement les chelicerus, répandus à l’intérieur sur le corps de Fandor ligoté, de leur torpeur. Ils piqueraient celui-ci et, compte-tenu de leur nombre en un espace si réduit, le rendrait instantanément fou furieux. Fantômas ne pouvait retenir une hilarité qui lui faisait monter les larmes aux yeux lorsqu’il imaginait la tête des paroissiens effarés, puis effrayés, puis paniqués, au moment où les coups du forcené seraient donnés depuis l’intérieur du cercueil. « Avec un peu de chance » comme il disait, Fandor ferait sauter à coups de pieds le couvercle et, zombie furibond surgissant de sa bière, exhiberait son visage couvert de bubons sanguinolents. Le poison ayant fait la démonstration pratique de son efficacité, Fantômas pourrait regagner le laboratoire et libérer les autres insectes afin qu’ils se répandent sur la foule. Informé de ces détails, Krapoutchov comprit que la cérémonie religieuse constituait l’unique fenêtre de tir qui s’offrait à lui pour tenter une évasion. Fantômas et une bonne partie de ses complices seraient absents et la surveillance dont il faisait l’objet s’en trouverait allégée. A partir de cet instant, il aurait, au mieux, une heure pour agir. Il dosa donc son mélange léthale pour que les insectes qui en seraient aspergés trépassent au bout de trois quart d’heure. Il n’était pas certain que ce laps de temps serait suffisant pour épargner Fandor mais il lui fallait faire un choix entre la vie d’un homme et celle d’une centaine d’autres, et malgré la torture morale que cela lui causait il se résigna à “sacrifier” le journaliste. Dès que l’office aurait commencé, il mettrait le garde laissé à ses côtés hors d’état de nuire, libèrerait Marguerite et, avant que Fantômas ne prenne conscience qu’il avait été dupé, ils seraient loin et à l’abri.
Malheureusement, Krapoutchov ne pouvait savoir que, présent dans l’assistance, Juve reconnaitrait Fantômas et déjouerait ses plans, l’obligeant à remonter dans le laboratoire bien plus tôt qu’attendu.
Les chelicerus mourront, comme l’avait prévu Krapoutchov. Mais ils auront, avant cela, tout loisir de piquer les personnes qui passeront à leur portée, les entraînant dans des comportements inattendus et inappropriés. Le premier assaut a donc lieu dans l’édifice même, lorsque les insectes présents dans le cercueil se ruent sur les curieux qui se sont approchés pour les examiner. La panique est immédiate. On se précipite vers les portes, pour échapper aux agresseurs sans savoir qu’à l’extérieur un bataillon plus nombreux encore s’échappe des gargouilles pour fondre sur tout ce qui, de près ou de loin, ressemble à une cible mouvante. Tout. Tout ce qui court, remue ou simplement respire est promptement éperonné et lorsque, grâce au produit élaboré par Krapoutchov, les insectes finissent par tomber comme des mouches, plusieurs centaines d’insensés furibonds sont déjà en train de divaguer comme autant de maboules dans les rues de la ville. Au fur et à mesure que la drogue se dilue dans leur sang, leurs frustrations remontent du pays des remords et, tandis que les interdits de toutes sortes déchirent la camisole de force de leurs convenances prescrites, les désirs enfouis dans l’ombre de leurs consciences asservies se défont brusquement des entraves ancestrales et débordent sans frein les garde-corps de leurs accablants principes. La foule n’est plus dès lors qu’une meute de fauves enivrés de ses primitifs instincts. Ça crie, ça gesticule, ça gémit, ça galope, ça supplie, ça s’agrippe, les uns cherchant à leur voisin des noises imprécises, les autres voulant voler à des proches indécis un baiser clandestin, tous laissant hurler au grand jour et sur la voie publique l’expression de leurs secrets revers. Le déguisement se déchire et l’âme se met à nu, les têtes tournent vers le ciel des yeux révulsés tandis que les torses sont la proie de spasmes effrénés.
Suzanne Douchette, ci-devant présidente de la Ligue de Défense Catholique Tourangelle, épouse du Préfet d’Indre et Loire et fille du leader néoroyaliste Jean-Marie La Gache, fondateur des Louveteaux ligériens, est la première à entrer dans la danse. Elle, d’ordinaire si sévèrement austère que personne n’a jamais vu son pétrifiant visage autrement que les lèvres pincées et les sourcils froncés, semble sous l’emprise d’une euphorie incontrôlable. Son rire de crécelle s’élève sous les voutes alors qu’à coups de chandelier, elle attaque l’un après l’autre les troncs qu’elle déleste de l’obole des ouailles aux cris de : « A bas la calotte ! » Ses blasphèmes la suivent sans faiblir jusqu’à un débit de boissons voisin dont elle repousse farouchement la porte pour commander une tournée générale. Le patron, interdit, l’observe sans bouger. Quelque chose ne va pas mais échappe au bonhomme : la posture agitée suggère l’insanité quand la mise bourgeoise annonce la probité. Les espèces sonnantes et trébuchantes, jetées en excès sur le zinc, emporte sa retenue. Il sort les verres comme l’ordonne Douchette : « De la gnôle ! De la gnôle pour tout le monde ! » Elle en vide, cul sec, une bonne demi-douzaine avant de jeter son dévolu sur un tirailleur sénégalais, nonchalamment accoudé au bar. Le militaire est entraîné malgré lui dans une valse folle. « Vas-y Gégène, fais-moi tourner la tête ! » hurle la possédée en se déhanchant lascivement. Le pauvre bougre n’a pas le temps de lui préciser qu’il se prénomme Isidore qu’elle plaque d’autorité ses lèvres contre les siennes et lui souffle dans la gorge son éthylique haleine.
De son côté, son époux en grande tenue d’apparat, a tiré son sabre pour tenter de repousser l’assaut des insectes. Ses moulinets grotesques ne font qu’excités davantage les chelicerus qui s’acharnent sur lui et donnent à ses joues l’aspect, en moins appétissant, d’une tarte aux myrtilles. Une fureur terrible s’empare bientôt de lui. Il saisit à deux mains son épée dont il brise la lame étincelante sur son genoux relevé, arrache ses épaulettes à frangettes dorées, jette au sol les médailles qui pendent à sa poitrine avant de les piétiner en même temps que son képi galonné. Rien ne semble pouvoir calmer la colère qui lui arrache des cris de bête enragée jusqu’à ce que ses yeux se pose sur une passante qui, tout juste piquée par un insecte, a levé sa voilette pour se frotter le front en se mordant les lèvres. Le préfet Douchette reconnaît sans peine Marie Bambette dont il a, en d’autres temps, louer, tout à la fois, les services et les sévices quand, sous l’évocateur pseudonyme de Suzie La Cravache, elle faisait subir à son postérieur un traitement qu’on ne souhaiterait pas à celui d’un têtu baudet revêche à la marche. Incontinent, son inexplicable courroux se fait concupiscence et le voilà qui se lance à la poursuite de la femme de petite vertu pour se pendre à son cou en bavant sur ses joues des suppliques larmoyantes de fessée immédiate et publique. Sans hésiter ni chercher à se cacher, il déboutonne son pantalon, l’abaisse avec son caleçon et offre son postérieur, plus pâle qu’un bidet, au châtiment qu’il réclame à cor et à cris. Emue par les gémissements puérils du pénitent volontaire, la dame Bambette, que sa mauvaise réputation a préservée, malgré elle et non sans regret, du mariage et de la maternité, sent monter en elle des années de câlins refoulés et, plutôt que de battre comme plâtre le nudiste qui frétille à ses pieds, elle le prend dans ses bras pour le serrer sur sa poitrine en chantonnant à son oreille d’apaisantes comptines. « Châtie-moi comme un chien pouilleux ! » implore le représentant de l’Etat dans les collectivités territoriales de la République, une et indivisible. « Là, là, mon tout petit » répète la dominatrice dont la silhouette, façonnée de corsets de cuir et de bottes lacées, hante ordinairement les tripots clandestins où s’aventurent ceux que la souffrance comble.
Indifférente au spectacle navrant, Charlotte de Poulay, la pingre veuve à l’aigreur légendaire, a sorti de son sac les liasses de billets dont elle ne se départit jamais et offre à tout homme, femme, animal ou statue qui passe à sa portée une grosse coupure en échange d’un baiser. Elle a beau tendre ses lèvres ridées, entre lesquelles elle tire et agite le bout de sa langue rabougrie, sa proposition se heurte à l’indifférence générale et, emportée par le vent, les coupures se mêlent, dans le caniveau crasseux, aux papiers gras souillés de déjections canines. De cet argent, Marius, l’activiste anarchiste amateur d’imprécations braillées à la volée, ne se soucie nullement. Ce qui l’attire présentement vers la prodigue mégère ce n’est pas son accès de générosité impulsif mais ses traits, assez peu amènes soi dit en passant, dans lesquelles il croit trouver ceux d’une mère qu’il n’a jamais revu après qu’elle l’eut abandonné, le soir de sa naissance, sur les marches glacées d’une église, ne lui laissant pour souvenir que les deux pauvres pièces d’un sou qui lui restaient, espérant qu’en dépit de son extrême modicité la somme encouragerait une âme généreuse à recueillir l’enfant qu’elle avait porté mais ne pouvait nourrir. « Maman ? C’est toi maman ? Tu es venu me chercher ? » bredouille-t-il les yeux luisants de pleurs prêtes à débordées. Un instant, ils s’observent de loin, sans se voir vraiment, perdus qu’ils sont tous deux dans leurs divagations de drogués involontaires, puis s’enlacent et s’embrassent en proie à des désirs obscurs, dissemblables pourtant mais qui s’allient soudain. Elle déchire sa blouse et ses dessous de lin pour offrir au jeune-homme sa poitrine ridée sur laquelle il tamponne les poils biscornus de sa moustache éparse, avant qu’entremêlés en une étrange étreinte, ils ne se laissent choir sur les pavés rugueux.
Plus loin, Emilienne Bouline, insoucieuse à présent du sort de sa maîtresse, court d’une bigote à l’autre, le jupon relevé, pour venger comme elle peut vingt ans de soumission ancillaire à coups de pompes dans le derche. Tel un aigle visant un troupeau de brebis égarées, elle repère un quatuor de rombières en grande tenue de deuil dont l’accoutrement tout autant que le faciès suent abondamment l’arrogance bourgeoise. Ni une ni deux, elle fonce droit sur la cible et administre, sans préambule, un solide traitement à base de bourre-pif, de coups de satons et de patates dans la gueule, aux vieilles peaux qui s’affalent, les unes après les autres, dans un fracas de chamboule-tout.
Marcel Chapie, dont c’est le métier, devrait intervenir pour faire cesser sur le champ cette voie de fait caractérisée. S’il n’en fait rien, c’est qu’il est bien trop occupé, juché sur la statue de Saint Antoine qui orne le fronton de la cathédrale, à haranguer ses troupes imaginaires, à la façon d’un général d’opérette en campagne. Admirateur depuis son plus jeune âge de l’empereur Bonaparte, il se rêvait enfant en conquérant infatigable de lointains territoires où ses hommes, aveuglément, le suivraient fièrement, jusqu’à ce que ses parents réduisent, par principe, ses ambitions à la fatalité héréditaire de leur modeste condition sociale. Un fils d’ouvrier ne saurait devenir général d’empire, au mieux peut-il espérer un obscur poste d’inspecteur de police. Mais aujourd’hui, il la tient, sa revanche, le désabusé fonctionnaire sans panache, qui commande avec une fière autorité à des bataillons improvisés. Qu’importe s’ils ne lui prêtent pas la moindre attention. Rien ne saurait ternir son quart d’heure de gloire.
Son supérieur hiérarchique, l’ignoble commissaire Chapot n’est pas mieux loti, lui qui depuis toujours a nourri une âme vile dans un corps déplaisant. De celui dont on raille ou flétrit l’apparence, dont on repousse, des émois, les élans tout autant que les attentes, sous prétexte que son allure appelle ou l’effroi ou le dégoût, il ne faut espérer rien d’autre que la hargne de l’écarté, de l’abandonné, du délaissé. Qu’aurait-il pu faire, l’enfant Chapot honni, sinon se conformer à ce que, croyait-il faute de mieux, les autres attendaient de lui ? On le voit comme un monstre, qu’il soit donc monstrueux, jusqu’à se complaire dans la volupté du mal, dans l’attention consternée que lui portent ceux qu’il blesse à dessein. Pourtant au fond de son pauvre cœur rabougri, jamais ne s’étouffèrent les braises à peine tièdes d’une bonté tant convoitée mais tellement refoulée, le désir d’être accueilli non plus dans la crainte du mal qu’il pourrait faire mais dans la grâce de la mansuétude partagée, et comme le ferait sur la flamme l’éther, le venin du chelicerus fait rejaillir le feu de l’ancien volcan qu’on croyait éteint. Il ne veut aujourd’hui que servir, aider ou secourir, l’infâme commissaire. L’innommable Chapot ouvre ses vilains bras à des passants dégoutés pour faire traverser des infirmes qui ne lui ont rien demandés et le repoussent à grands coups de béquilles.
C’est un autre fantôme qui visite le maire Daumenne, chantre de l’écologie, protecteur et ami des pâquerettes, des oiseaux, de la nature en général. Le fantôme de Kiki. Enfant solitaire, élevé à la campagne, Emile Daumenne s’est longtemps complu dans la compagnie des animaux de la ferme, nouant avec un porcelet, surnommé Kiki, une solide amitié dont lui seul savait mesurer la profondeur et l’importance. Engraissé aux épluchures de pomme de terre et au petit lait fumant, Kiki grandit, grossit jusqu’à ce que son destin charcutier ne le rattrape. Pour consoler l’enfant qui cherchait à comprendre la disparition subite de son copain porcin, on inventa un voyage imprévu en des contrées exotiques. Lorsque le chagrin s’estompa, on pensa que l’enfant était prêt à affronter la réalité et on lui avoua que Kiki avait suivi un tout autre périple, passant par le hachoir, la cocotte et le fumoir, pour transformer sa chair et son gras et sa couenne en autant de saucisses, de jambon, de rillons ou de côtelettes. « Tu l’aimais bien Kiki ? demanda le grand-père. Et bien reprends en donc une tranche. » L’aïeul était rustre et bourru, sans une once en lui de méchanceté, mais doté d’une morale forgée dans la rugosité d’un quotidien laborieux qui ne prédisposait pas aux délicatesses relationnelles. Daumenne réalisa avec un certain malaise que la délicieuse tranche de jambonneau qui accompagnait, dans son assiette, les savoureuses mogettes n’était rien d’autre qu’une parcelle de son défunt camarade et les images abominables de la mise à mort de certains de ses congénères, à laquelle il avait plus d’une fois assisté, lui revinrent à l’esprit avec une violence décuplée par la sincérité des sentiments qui le liaient à Kiki. De ce jour, il se jura de ne plus jamais manger de viande et se tint sans faillir à ce serment, en faisant, plus qu’un choix personnel, un engagement politique. Est-il pourtant possible d’effacer tout à fait le souvenir d’un plaisir soudain jugé coupable ? Au mieux peut-on le séquestrer dans les oubliettes de sa mauvaise conscience, sous quelques couches épaisses de convictions sincères et de certitudes plus ou moins forcées. Pour autant, la saveur de la rondelle de Kiki, portant avec elle des émotions antagonistes dans lesquelles le plaisir gustatif se heurtait à l’horreur meurtrière, n’avait jamais quitté totalement l’esprit d’Emile et si, des années durant, il s’était interdit la consommation de viande, l’envie qu’il en avait ne cessait de le titiller en sourdine, peuplant ses rêves de rondes de saucissons, de quadrilles de jarrets, de ballets de boudins. Le coupable appétit lui remonte d’un coup comme la transe l’emporte et, indifférent au devoir d’exemplarité qu’impose sa fonction élective, l’édile sans crier gare se met à poursuivre Emilienne Bouline que la nature a par malheur doté d’un nez en trompette qui n’est pas sans évoquer le groin de la truie, dans l’intention évidente de lui mordre le postérieur à pleines dents. Fort heureusement, la même nature l’ayant par ailleurs, sans doute sous l’impulsion d’une hasardeuse inspiration chimérique, affublé, en guise de jambes, de deux beaux cuisseaux qui n’ont rien à envier à ceux d’une jument, la femme sème sans peine son vorace assaillant et va, plus loin, poursuivre son farouche programme de bottage d’arrière-trains.
Dans son coin, Germaine Cussaique, la revêche secrétaire du professeur Porcellet, a défait son chignon et, crinière au vent, tombe à bras raccourci sur tout représentant de la gente masculine qui a l’infortune de croiser son chemin, soulageant violemment à l’aide de ses poings, assistés de ses pieds, la rageuse amertume qu’elle nourrit, en son for intérieur, à l’endroit des mâles, depuis l’ignoble abandon dont elle fut victime en son jeune âge. « Tu transmettras ça de ma part à ce putain de fumier de salop de connard de merde de Gaston ! » éructe-t-elle en faisant sauter d’un coup de coude les incisives de l’un, en aplatissant sous son genoux les testicules d’un autre ou en remodelant avec son front la cloison nasale d’un troisième. L’expression de sa rogne, trop longtemps contenue, est si effrayante, son pouvoir de destruction si singulier, que tous ceux auquel le venin n’a pas encore ou pas intégralement retiré les capacités de discernement, prennent, à son approche, leurs jambes à leur cou. La fureur de la furie n’en est qu’amplifiée car la dizaine de raclées rondement administrées n’ont pas, loin s’en faut, suffi à épuiser sa réserve de châtaignes et la crainte d’une pénurie de punching-ball masculin ne fait qu’exacerber son envie d’en découdre. Un vivat terrifiant explose dans sa gorge lorsqu’elle aperçoit, à proximité, un homme titubant qui n’a pas pris la fuite, vraisemblablement parce que son pantalon tirebouchonné sur ses chevilles limite considérablement le mouvement de ses membres inférieurs. En deux foulées, Germaine est sur lui et bondit à pieds joints sur son râble à découvert. L’homme s’affale en râlant, elle le piétine d’importance. Mais plus les talons acérés de se bottines percent la peau du fessier dénudé, plus le paillasson humain exulte et soupire d’aise, et les gémissements du préfet Douchette se mêlent aux halètements de mademoiselle Cussaique en un chœur licencieux qui berce leur mutuelle félicitée.
Dans la cour du musée des Beaux-Arts, Dimitri n’a pas été épargné par les insectes et ses aboiements accueillent les couples Formollet et Porcellet qui sont venus chercher refuge dans le bâtiment. Les chelicerus bien sûr se montrent plus rapides et nul n’échappe à leur morsure. Théophraste Formollet parcourt en ricanant les galeries, gratifiant, ça et là, d’éléments prétendument humoristiques tracés au crayon gras, les tableaux de maîtres qui y sont accrochés. Sur Le tribut de Crésus (Claude Vignon – 1629), le dernier souverain de la dynastie des Mermnades se voit surmonté d’un phylactère esquissé à la hâte qui lui fait dire : « Merde à celui qui lira » ; à Mademoiselle Prévost, danseuse de l’Opéra, en Bacchante (Jean Raoux – 1723), Formollet dessine des moustaches avant de calligraphier soigneusement, en bas à droite de la toile, la mystérieuse mention L.H.O.O.Q. ; sur les mollets de Sylvie fuit le loup qu’elle a blessé (François Boucher – 1756), il trace des poils factices et au Portrait de l’artiste (Nicolas de Larguillière – 1720), il ajoute des dents de vampire. Après avoir arpenté l’étage, le conservateur est obligé de faire une pause, non parce qu’il est à cours d’inspiration mais parce que ses puérils graffitis le font à ce point tordre de rire qu’il ne lui est plus possible de se tenir sur ses jambes. Il se laisse tomber à la renverse et, les bras serrés autour de son massif torse, tente en vain de maîtriser le fou rire qui menace de lui briser les côtes. Attiré par les exclamations, Porcellet s’approche en entrechats gracieux dont la légèreté contraste avec la puissance musculaire déployée pour tenir à bout de bras une Vierge à l’enfant du XIVeme siècle qu’il entraine dans un élégant pas de deux (de trois, en l’occurrence). « T’as ton tutu ? T’as ton tutu ? » tonitrue Théophraste en tournoyant telle une titubante toupie tordue.
Attiré dans le hall par les cris des deux hommes, Ernest Lahurie regarde son patron se rouler sur le dos en pleurant de joie, tandis que le doyen de la Faculté des Sciences, à califourchon sur la rampe, se laisse glisser en hurlant d’une voix suraiguë « Poussez, poussez l’escarpolette », le célèbre air de l’opérette d’André Messager. Lahurie se gratte la tête d’un air déconcerté avant de marmonner : « Mais qu’est-ce qu’ils ont tous ? » Autour de lui, où que se pose son regard, ce n’est qu’agitation désordonnée, poursuites affolées et accolades pleines de bruit et de fureur. « Ils sont devenus fous ou quoi ? » ajoute-t-il en glissant une main sous la nappe à motifs fleuris qui lui tient lieu de toge pour soulager la démangeaison causée par la piqure d’insecte.
Il n’est guère que Joséphine Formollet et Elise Porcellet qui, bien qu’elles aussi piquées par les chelicerus, semblent avoir conservé la raison. Peut-être le venin n’agit-il pas sur elles comme sur leurs concitoyens ? Peut-être y a-t-il dans leur métabolisme quelque interaction physiologique capable d’en atténuer, sinon d’en annuler, les effets ? Peut-être n’ont-elles pas, tapies au fond de leurs âmes, de frustrations délirantes soudainement débridées ? Quoi qu’il en soit, elles sont les seules à garder un calme presque effrayant en comparaison de la démence qui s’étale autour d’elles. Elles ont d’abord suivi leurs époux à l’écart de la foule mais, constatant que ceux-ci étaient pareillement pris de bouffées délirantes, certes spectaculaires mais somme toute plutôt inoffensives, elles décidèrent de retourner dans la rue pour venir en aide, si cela était possible, à celles et ceux qui en auraient le plus besoin. Hélas, elles ne tardent pas à constater que leur soutien est inutile et si elles peuvent s’interposer pour séparer deux gamins surexcités engagés dans une rixe sans motif, relever un petit groupe d’hébétés tombés sur la chaussée lors d’une absurde farandole ou aider un malheureux à s’extirper d’une poubelle du square Emile Zola (qui n’a pas encore été rebaptisé « François Sicard » contrairement à ce qui est prétendu dans le chapitre 2 de cette même histoire) où il a eu l’étrange idée d’enfoncer sa tête, elles doivent rapidement se rendre à l’évidence : malgré leur bonne volonté, la tâche est trop vaste pour leurs maigres moyens. Il ne leur reste plus qu’à se retirer prudemment en attendant que passe le vent de la folie collective, et c’est main dans la main qu’elles s’engagent dans la rue de la Scellerie pour rejoindre l’hôtel particulier des Formollet.
Calfeutrés dans le clocher de la cathédrale, Juve et Fandor n’ont, eux-mêmes, rien d’autre à faire pour l’heure qu’attendre que le calme revienne. Lentement, ils ont décroché le corps sans vie de Krapoutchov, craignant qu’un geste trop brusque ne fasse sonner la cloche dont le bourdon risquait de sortir Marguerite de sa torpeur. Nerveusement épuisée, celle-ci a sombré dans un médiocre sommeil. L’agitation sporadique qui secoue son corps tout entier laisse supposer l’invasion de cauchemars dont il n’est pas difficile de deviner le contenu.
– Triste spectacle, grogne Fandor en jetant un œil à l’extérieur.
– Le pire reste à venir, commente Juve.
– Le pire ?
Fandor ne peut contenir un frisson inquiet lorsque, tournant son regard vers Juve, il découvre sa mine anormalement soucieuse.
– Lorsque le venin aura cessé d’agir.