chapitre 18

De honte et de larmes

Dès potron-minet, Juve se présente au commissariat, accompagné du fidèle Fandor, afin d’y transmettre son ultime rapport sur les évènements dont il a été témoin et, accessoirement, les conclusions de l’enquête qui justifiait sa présence à Tours. Le sergent de ville qui l’accueille lui apprend que le commissaire Chapot « ne sera pas en mesure » de le recevoir.
– C’est fâcheux, dit Juve. Grasse matinée, peut-être ?
– Euh… Non… Il…, bafouille l’agent.
– Il n’est pas souffrant, au moins ?
– Non, il… Mo… Motifs personnels.
– Je vois, poursuit Juve. L’inspecteur Chapie ? Absent également ?
– Il est à la cathédrale, pour l’enterrement de… Enfin de…
– L’enterrement, bien sûr. Où ai-je la tête ?
Sous son apparence volontiers flegmatique et taiseuse, Juve dissimule un esprit facétieux auquel il n’hésite pas, non sans une pointe de cynisme ouvertement assumé, à lâcher la bride lorsqu’une situation lui semble mériter un profitable passage de l’embarras au malaise.
– On m’avait vanté les mérites du climat tourangeau mais je ne vous cache pas que la succession des récents décès me laisse dubitatif quant à l’opportunité de venir passer ma retraite par ici.
Le ton particulièrement monocorde sur lequel vient d’être débiter cette vilaine plaisanterie laisse le malheureux fonctionnaire interdit. Doit-il rire ou blêmir ? Dans le doute, il se contente de hausser vaguement les sourcils. Juve, qui n’a aucune raison de mettre davantage le bonhomme sur le grill, le salue avant de quitter les lieux pour prendre la direction de la gare.
Vitrines brisées, becs de gaz sauvagement dégradés, fiacres renversés, désossés ou incendiés, façades couvertes de slogans obscènes visant parfois nommément des personnalités locales… L’émeute de la veille a laissé dans les rues des traces plus qu’abondantes qui témoignent de la brutalité des exactions commises. Heureusement, le pire a été évité puisqu’hormis quelques égratignures, muscles froissés ou touffes de cheveux arrachées, aucune victime humaine n’est à déplorer.
– Il serait intéressant d’assister au prochain conseil municipal, commente Juve. Les débats concernant le coût et la prise en charge des réparations devraient être captivants.
– Triste spectacle, dit Fandor.
– Tu te répètes, mon ami.
Les deux hommes poursuivent leur chemin en silence et, au fur et à mesure qu’ils approchent de la cathédrale, constatent que les passants, jusque-là fort rares, se font plus nombreux. A leurs sombres tenues et leurs mines contrites, il n’est pas ardu de deviner leur destination. Une gêne accablante émane de cette petite foule qui converge vers l’édifice religieux où doivent se dérouler les vraies funérailles du professeur Krapoutchov. Comme l’avait prédit Juve, à l’hystérie collective a succédé un effroyable sentiment généralisé de honte, que seule une amnésie partielle des participants, due à la forte proportion de toxines animales qui a circulé dans leur sang, estompe partiellement. Personne ne semble capable de mesurer précisément l’ampleur de l’indignité absolue de son propre comportement et, même si la presse locale s’est fait l’écho des navrants évènements, Georges Calot, le journaliste qui a couvert ceux-ci pour les Nouvelles Tourangelles, a jugé préférable d’édulcorer sa prose pour évoquer les attitudes fantaisistes ou immorales (souvent les deux) de ses concitoyens et de concentrer le contenu de son article sur les insectes qui en étaient responsables. C’est à peine s’il a jugé bon de décrire, sommairement, les nombreuses dégradations matérielles, évoquées de manière étrangement allusive de la part d’un reporter qui s’est, par le passé, forgé une solide réputation de “non-mâcheur” de mots. Pas une phrase dans son article sur l’autodafé de missels au sein même de la cathédrale ; ni sur la mise à bas du buste en bronze de l’ex-maire Jean Princier qui trônait, majestueux, au mitan de la place Thiers depuis quelques décennies ; ni sur le déversement dans les bassins de la place du Palais d’une quantité de savon en paillettes suffisante pour transformer le centre-ville en un vaste champ de mousse ; ni même sur le saccage en bonne et due forme du rez-de-chaussée des grands-magasins Lefroid dont la fameuse mascotte, improbable chimère, mi-taupe mi-furet, prénommée Fousti, sera retrouvée dans la Loire, flottant pitoyablement sur le dos entre les roseaux qui bordent les côtes septentrionales de l’île Simon. Il est probable que cette auto-censure a sans doute pour but de ménager la susceptibilité des notables locaux qui, dans leur ensemble, pour ne pas dire dans leur intégralité, sont impliqués dans les incidents rapportés. Il est tout aussi vraisemblable que le rédacteur, dont la conduite n’a pas été, loin s’en faut, exemplaire, a pu être traversé, au moment de prendre la plume, par l’idée qu’un exposé par trop précis des vilénies ou bassesses de certains pourrait entraîner, en retour, la vindicative réplique des personnes ainsi mises au pilori qui, au prétexte d’un droit de réponse informel, n’auraient pas hésité à lui rappeler publiquement des faits qu’il aurait lui-même commis et qu’il préfèrerait oublier.
C’est peu dire, donc, que les voilettes servent, ce matin, à masquer l’embarras bien plus que la tristesse, et les sommités qui ne rechignent pas, d’ordinaire, à bomber inconsidérément le torse en public font, présentement, profil plus que bas.
– Triste spectacle, répète laconiquement Fandor.
– A présent tu radotes, le taquine Juve.
Apercevant, au milieu du parvis, les Formollet et les Porcellet faisant cercle autour de Marguerite Krapoutchov, le policier et le journaliste s’avancent vers eux pour les saluer.
– Vous rentrez à Paris ? demande Léandre Porcellet.
– Peut être aurons-nous l’occasion de nous revoir dans des circonstances moins… chaotiques, ajoute Théophraste Formollet.
– Qui peut savoir, répond Juve.
En dépit de leur absence quasi-totale d’intérêt, les échanges sont polis et même chaleureux, comme il se doit entre personnes qui, sans avoir eu le temps encore de se bien connaître, savent intuitivement qu’elles partagent une similaire noblesse de cœur.
– Commissaire Juve, dit Marguerite avec une détermination qui peine à masquer tout à fait sa douleur, je me dois de vous remercier, tout autant que vous, monsieur Fandor. Je sais que vous avez fait tout ce qui était en votre pouvoir pour tenter de sauver Piotr.
A l’évocation de ce prénom chéri, la voix de Marguerite se brise. Spontanément, Elise Porcellet, à sa droite, en même temps que Joséphine Formollet, à sa gauche, se serre un peu plus contre elle en gage de soutien affectueux.
– Commissaire, je sais que nous n’avons pas toujours été du même côté de la loi, poursuit Marguerite, mais nous avons désormais un ennemi commun.
Elle tend à Juve une main tremblante qu’il retient un long moment dans la sienne afin de sceller le pacte implicite qu’ils viennent de passer.
Comme les cloches se mettent à tinter, le cercueil du professeur Krapoutchov est tiré du corbillard qui stationne devant l’entrée, pour être porté jusqu’à l’autel. Sa veuve le suit dans son dernier voyage, ainsi que ses amis et les autres, tous les autres.

Notre histoire pourrait s’arrêter là, dans la honte et les larmes d’une ville contrainte de regarder son vrai visage en face. Ce serait sous-estimer le pouvoir de nuisance de Fantômas qui, même absent, laisse planer sur toutes les choses qu’il a touchées, tous les lieux qu’il a traversés, tous les êtres qu’il a côtoyés, et jusque dans l’air qu’il a respiré, la terrible menace d’un hasardeux mais inéluctable maléfice. Car le Bien triomphe rarement quand Fantômas est, a été ou sera, dans les parages, et le Mal lui-même de son éternité rêve d’être l’emblème.
Dans le laboratoire clandestin, qui n’a pas encore été débarrassé, un tube à essai, déséquilibré par les vibrations propagées par la charpente du clocher, tombe, roule et se brise, libérant un dernier chelicerus demeuré jusque-là en dormance. L’insecte sort subitement de sa torpeur, titube, s’ébroue, défroisse ses élytres, puis volète péniblement dans l’escalier pour rejoindre la nef où il rôde un temps sans but apparent. Il suffirait qu’une seule personne le voit pour que la panique, inévitablement, gagne à nouveau l’assistance. Mais les têtes demeurent basses et nul regard ne croise l’insecte qui, soudainement attiré par la lumière du jour, fonce vers la sortie. Dans quelques minutes, dès que les rayons du soleil auront activé, par photoréduction, le produit synthétisé par Krapoutchov, le chelicerus, comme avant lui ses congénères, passera l’arme à gauche.
C’est évidemment compter sans les forces du hasard fantômasien évoquées précédemment.
Pris dans un courant d’air, l’animal est rabattu vers le sol et exécute, bien malgré lui, un saut de l’ange du plus bel effet dans un bénitier rempli à ras bord. Loin d’entraîner son trépas par noyade, l’eau sanctifiée lave le baigneur ailé du poison dont il a été enduit et lui donne même, à la faveur d’une imprévisible et fulgurante réaction chimique, ce qu’on a coutume d’appeler “un sacré coup de fouet”. Brusquement revivifié, il s’élance en vrombissant vers les nuages, et le voilà qui prend, sans savoir où il va, la direction du levant. Prêt à voler des centaines de kilomètres. Peut-être des milliers. Où sera-t-il dans vingt-quatre heures ? Dans deux jours ? Dans cinq ? Et ensuite ?

Le mardi 23 juin 1914, aux alentours de 13H, Eugénie Bombarde, employée depuis une quinzaine d’année de l’entreprise Mortadelle & fils (Mortadelle, le porc français depuis 1820), à Auxerre (Chef-lieu de la Préfecture de l’Yonne), comme avant elle sa mère, sa tante, sa belle-sœur, sa grand-mère et son arrière-grand-mère, entame la huitième de ses quatorze heures de travail quotidiennes au poste de “garnisseuse auxiliaire”, avec pour unique mission de remplir des boyaux de porc d’un hachis gluant de toutes sortes de substances animales (cartilage, abats divers, gras double, bas morceaux, etc.) entassé dans des sceaux qu’une gamine mal peignée pousse devant elle à un rythme aussi régulier que soutenu, et pour dérisoire compensation l’attribution d’un salaire si rachitique qu’un bon coup de pieds au cul paraitrait, en comparaison, infiniment plus généreux. Autant dire que l’état d’esprit qui l’accable alors, et depuis toujours, telle une atavique malédiction, ferait passer le plus mortel ennui pour une fiesta de tous les diables avec buffet campagnard gratuit, fontaine de chocolat et cotillons à volonté.
– Ouille ! dit soudain Eugénie en plaquant sa main sur sa nuque. Qu’est-ce qui m’a piqué ?
Elle n’a pas fini sa phrase que ses yeux se mettent à grelotter dans leurs orbites, sa tête est entraînée en arrière par un sursaut puissant et sa lèvre inférieure s’alanguit en tremblant. Alors qu’elle paraît sur le point de s’évanouir, son corps tout entier est comme parcouru par une décharge électrique qui lui impose une irrésistible mais temporaire agitation. Ensuite de quoi, elle bondit sur ses pieds, envoie valdinguer les chapelets de chipolatas et, arpentant l’atelier en levant les bras au ciel, se met à haranguer ses collègues d’une voix de stentor aux accents effrayants.
– La guerre est déclarée, hurle-t-elle. A bas les contremaitres ! A bas la productivité ! Vive la révolte ! La liberté ou la mort ! Plantons notre drapeau sur le toit de l’usine ! Demain, toutes, debout, avec moi. Je jure de bombarder à coups de vieux bidons, de vieux marteaux, de vielles faucilles, munitions stockées dans l’entrepôt, les vieilles têtes de cons de la direction. En avant ! En avant !
Est-il utile de préciser qu’alerté par les cris, un trio de chiens de garde du patron fait instantanément irruption dans l’atelier dans le but de réduire au silence l’insolente ouvrière, manu militari si besoin ? Mais la rebelle n’est pas disposée à s’en laisser remontrer. D’un coup de coude, elle remodèle la cloison nasale du premier, d’un autre, aplatit les testicules du suivant, et, avant que le troisième, qui l’a contournée sournoisement, n’ait pu la ceinturer par derrière, elle bondit sur « la broyeuse à bidoche », comme les ouvrières ont pris l’habitude d’appeler la machine utilisée pour transformer les résidus porcins, non commercialisables sous forme de côtelettes, rôtis ou autres jambons, en chair à farcir afin, vraisemblablement, de la saboter en direct. Par malheur, emportée par sa fougue, elle n’a pas remarqué les morceaux de couenne qui trainent au sommet de l’appareil et sur lesquels ses pieds patinent comme une savonnette sur une toile cirée, l’entrainant dans une inévitable chute entre les mâchoires acérées de la bête.
– Horreur ! s’écrie Jean-Camille Mortadelle, patron en titre des établissements Mortadelle & fils. Trois tonnes de camelote bousillées !
Bousillées ? Pas si sûr. Sans qu’il soit possible d’établir véritablement le rapport de causalité entre les deux évènements, deux semaines après le tragique accident d’Eugénie Bombarde, la charcuterie industrielle Mortadelle & fils (le porc français depuis 1820) recevra la médaille d’or du Concours Agricole interdépartemental pour sa saucisse aux herbes, dont le président du jury, un certain Jean-Charles Mortadelle, ne manquera pas de vanter « l’incomparable saveur ».

Le jeudi 24 juin 1914, à 16H17, Edward G. Borinson, président directeur général de la banque d’affaires American Rotfeller & Rockshild Corporation, implantée à Zurich (Capitale du Canton de Zurich, en Suisse), somnole mollement en feignant de porter l’attention la plus vive aux bilans comptables qui lui sont présentés par les membres du conseil d’administration.
– If we increase our interest rates by 2%, explique Johnny Weillmusser, we can double the amount of dividends in six months. The only problem is that this could lead to a number of bankruptcies among indebted companies, which could be accompanied by an increase in the unemployment rate of 10 to 20%. Therefore, in order to limit these risks, I propose that we limit ourselves, for the current financial year, to an increase of 1%. [Si nous augmentons nos taux d’intérêts de 2%, nous pouvons doubler le montant des dividendes en six mois. Le seul problème, c’est que cela risque d’entraîner un certain nombre de faillites auprès des entreprises endettées qui pourrait s’accompagner d’une hausse du taux de chômage de 10 à 20%. Aussi, afin de limiter ces risques je propose que nous nous limitions, pour l’exercice en cours, à une augmentation de 1%.]
Borinson le fixe de ses yeux mi-clos dont l’expression laisse supposer qu’il est, soit en train de se livrer intérieurement à une série de calculs extrêmement complexes impliquant des fractions à plusieurs décimales, soit parvenu à un niveau de mort cérébrale avancé.
– Ouch ! dit-il soudain en aplatissant sa main sur son front. What stung me ? [Ouille ! Qu’est-ce qui m’a piqué ?]
Il n’a pas fini sa phrase que ses yeux se mettent à frissonner dans leurs orbites, sa tête est entraînée en arrière par un sursaut vigoureux et sa lèvre inférieure s’affaisse en vibrant. Alors qu’il paraît sur le point de s’évanouir, son corps tout entier est comme sillonné par une décharge électrique qui lui impose une impérieuse mais éphémère agitation.
– No way ! brâme-t-il sans transition. 5% ! [Peu importe ! 5% !]
– What ? s’exclame Weillmusser qui n’est pas certain d’avoir bien entendu. [Quoi ?]
– 5%! répète le boss. Swing me these interest rates at 5% and bring in the pognon, the flouze, the thune, the moulaga. Have we had enough ? [5% ! Balancez-moi ces taux d’intérêts à 5% et faites entrer le pognon, le flouze, la thune, la moulaga. Est-ce qu’on en a assez ?]
Les membres du conseil d’administration échangent d’éberlués regards en coin.
– Have we had enough ? martèle Borinson. Never! Never enough! So, let’s go : 5% ! [Est-ce qu’on en a assez ? Jamais ! Jamais assez ! Alors allons y : 5% !]
L’homme n’est manifestement pas dans son état normal, n’importe qui pourrait s’en rendre compte et percevoir la folie furieuse qui lui dicte une décision aussi dramatiquement délirante. Mais les membres du conseil d’administration de l’American Rotfeller & Rockshild Corporation ne sont pas n’importe qui. Alors 5%, se disent-ils, pourquoi pas ? [So 5%, why not ?]

Le vendredi 26 juin 1914, en fin de matinée, le docteur Luigi Pastore, chef du service orthopédie de l’hôpital de Rimini (Capitale de la Province de Rimini, en Italie), s’apprête à rejoindre le bloc opératoire où il doit découper la jambe gauche d’un certain Marcello Peloso qui s’est enfoncé une écharde de parquet dans le gros orteil un soir où, rentrant à la maison en état d’ébriété soutenu, il avait retiré ses chaussures pour ne pas réveiller sa femme, de crainte que celle-ci lui passe, une fois de plus, un fameux savon. Résultat : ce n’est pas le bruit des semelles cloutées sur les lattes qui tirèrent la dormeuse du sommeil mais le hurlement de son poivrot de mari dont le pied venait d’être méchamment entaillé. La blessure s’infecta en deux jours, la gangrène en mit sept pour gagner le mollet, la décision d’amputer fut prise en cinq minutes. Rien d’exceptionnelle pour le professeur Pastore qui compte plus de quatre cent cinquante amputations à son actif et aborde celle-ci comme une simple formalité à expédier en deux coups de cuillères à pot avant d’aller déguster une bonne choucroute garnie (supplément poitrine fumée) avec ses collègues à la trattoria. Prêt à scier, il se penche sur le malade pour évaluer les effets des produits anesthésiants sur sa lucidité.
– Ahi ! dit-il soudain en appuyant sa main sur sa joue. Cosa mi ha punto ? [Ouille ! Qu’est-ce qui m’a piqué ?]
Il n’a pas fini sa phrase que ses yeux se mettent à frémir dans leurs orbites, sa tête est entraînée en arrière par un sursaut violent et sa lèvre inférieure dégringole en branlant. Alors qu’il paraît sur le point de s’évanouir, son corps tout entier est comme perforé par une décharge électrique qui lui impose une immanquable mais fugitive agitation.
– Non ti senti bene dottore ? s’inquiète l’infirmière. [Vous ne vous sentez pas bien docteur ?]
– Guardaaa il tuo orologio, sono già le otto, répond Pastore. [Regardeee ta montre, il est déjà huit heures.]
– Io… Che cosa? Per niente, sono appena mezzogiorno… [Je… Quoi ? Pas du tout, il est à peine midi…]
– Abbracciamo ci abbracciamo teneramente. [Embrassons-nous tendrement.]
Dans les yeux de la jeune-femme, la surprise cède la place à l’inquiétude puis à la frayeur lorsque le docteur envoie valser sa scie à l’autre bout de la salle.
– È un giorno ideale per passeggiare nella foresta, poursuit-il en arrachant sa blouse. Troveremmo più normale andare a letto da soli nella scopa. [C’est une journée idéale pour marcher dans la forêt. On trouverait plus normal d’aller se coucher seuls dans les genêts.]
– Mi scusi? Ma che… [Pardon ? Mais que…]
Ayant fait voler la porte d’un coup de tatane, il s’éloigne dans le couloir en chantant à tue-tête.
– Lunedi al sole è qualcosa che non avremo mai. [Le lundi au soleil, c’est une chose qu’on n’aura jamais.]
– È venerdì, dottore ! hurle l’infirmière en le poursuivant. [Nous sommes vendredi, docteur !]
– Ogni volta che è lo stesso, è quando sei dietro le piastrelle, quando lavori che il cielo è bellissimo. [Chaque fois c’est pareil, c’est quand on est derrière les carreaux, quand on travaille que le ciel est beau.]
– Il tuo paziente, dannazione ! Il tuo paziente ti sta aspettando ! [Votre patient, bon sang ! Votre patient vous attend !]
–  Che deve essere soleggiato sulle strade il Lunedi al soleeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeee ! [Qu’il doit faire beau sur les routes le lundi au soleeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeil !]
– Guida ! Guida ! [A l’aide ! A l’aide !]
Il ne faut pas moins de quatre infirmiers solidement charpentés pour contenir le fou chantant dans une camisole de force étroitement ajustée dont il ne sera libéré que six heures plus tard, après qu’un confrère psychiatre se soit assuré de son retour à la raison.
– Vi assicuro che davvero non so cosa mi ha…, déclarera laconiquement Pastore. [Je vous assure que je ne sais vraiment pas ce qui m’a…]
Quant à Marcello Pelloso, abandonné à son triste sort, il trépassera avant la fin du crépuscule.

Le dimanche 28 juin 1914, peu avant l’heure du déjeuner, Gavrilo Princip, étudiant à l’Université de Sarajevo (Capitale de la Bosnie-Herzegovine sous contrôle Austro-Hongrois) et sa fiancée, Ivanka Popović, sortent de l’armurerie Čubrilović où le jeune homme vient de faire l’acquisition d’un Browning M1900.
– Sa tim, dit-il, pacovi samo moraju dobro da stoje. [Avec ça, les rats n’ont qu’à bien se tenir]
– Zar se ne plašiš da je malo opasno ? s’inquiète Ivanka. [Tu ne crains pas que ce soit un peu dangereux ?]
– Opasno za ove prljave grickalice, svakako. [Dangereux pour ces sales grignoteurs de provisions, certainement.]
Le couple a emménagé, six mois plus tôt, au rez-de-chaussée d’un immeuble situé dans un quartier du sud-est de la ville où, le tout à l’égout n’ayant pas encore été installé, les rats pullulent avec une effarante insolence. S’ils s’habituèrent assez rapidement à croiser les répugnants rongeurs au coin de leur rue, au milieu du hall de l’immeuble, dans les toilettes communes (sur le pallier à gauche), et même sous leur lit, ils ne purent se résigner à accepter un partage, plutôt contraint, de leur garde-manger. D’abord parce que la modestie de leurs économies les obligeait à rationner scrupuleusement leurs rations quotidiennes, ensuite parce que les rats sont des gros dégoutants qui ne savent pas se tenir à table et laissent de répugnantes petites crottes partout où ils passent. Tout fut tenté pour éloigner, puis intimider, puis anéantir les visiteurs importuns, mais aucun des moyens utilisés ne permit d’obtenir le résultat attendu. Ni les tapettes à ressort, qui furent promptement abandonnées après que Gavrilo ait involontairement posé son petit riquiqui sur l’une d’elles une nuit ou la saturation de sa vessie l’avait tiré successivement de son sommeil et de la chaleur douillette de son édredon ; ni les granulés empoisonnés qui, bien qu’habilement façonnés pour ressembler comme deux gouttes d’eau à des boulettes de viande, étaient soigneusement négligés par les rats ; ni même un chat de gouttière dont la trogne patibulaire et les oreilles dentelées laissaient augurer une certaine expérience en matière de combat de rue mais s’avéra d’une parfaite incompétence et se contenta de se gaver de ce que, moins perspicace que les nuisibles dont il était censé s’occuper, il prit pour des boulettes de viande. A bout de patience, Gravilo décida que, aux grands maux les grands remèdes, il allait selon ses propres termes « sortir l’artillerie lourde » [« izvaditi tešku artiljeriju »]. En l’occurrence, une arme de poing à percuteur lancé et culasse non calée avec laquelle il comptait bien faire, toujours selon ses dires, « quelques fameux cartons » [« neke poznate kutije »].
– Ipak, insiste Ivanka, pištolj. [Quand même, une arme à feu.]
– Ne boj se. Samo moraš da znaš kako da ga koristiš, la rassure Gravilo. [Ne crains rien. Il suffit de savoir s’en servir.]
Ayant raté l’ouverture de la poche de veste dans laquelle il voulait ranger l’arme, celle-ci tombe sur le trottoir vers lequel il se penche pour la ramasser, mais le bout du pied qu’il avance pour assurer son équilibre, vient la percuter et l’envoie dinguer dans le caniveau.
– Drat ! dit-il. [Zut !]
Dans la précipitation, il ne remarque pas que son lacet gauche est coincé sous sa semelle droite. Sous l’effet de la force de gravitation universelle, le corps courbé de Gravilo bascule dangereusement en avant et son nez se rapproche à grande vitesse des pavés. Il s’y serait sans aucun doute écrabouillé si le dos d’un passant n’était opportunément venu s’interposer entre eux, offrant au rhino-projectile une surface de percussion d’une rigidité suffisamment moindre pour éviter l’aplatissement du cartilage alaire mais pas pour empêcher l’épistaxis. C’est à cet instant que l’étudiant au pif ensanglanté et sa compagne réalisent qu’une assemblée inhabituellement dense encombre la rue.
– Kakav je ovo bazar ? se demande Gravilo en se tamponnant les naseaux avec son mouchoir. [C’est quoi ce bazar ?]
– Niste svesni toga ? répond une passante. Grof Thingummy-Sova je taj koji prolazi kroz grad. [Vous n’êtes pas au courant ? C’est le comte Machin-Chouette qui est de passage en ville.]
– On nije grof, on je vojvoda, corrige son voisin. [Ce n’est pas un comte, c’est un duc.]
– Vojvoda Thingummy-Sova ? s’étonne Ivanka. [Le Duc Machin Chouette ?]
Effectivement, un duc, ou plus exactement un archiduc, est, ce jour-là, en visite à Sarajevo.
Arrivé le matin même par le Vienne-Sarajevo de 5H53 (correspondance à Zagreb), en compagnie de son épouse, il avait pris place dans une limousine décapotable qui devait les conduire en différents lieux pour un mini-marathon de visites et d’inspections diverses. Il serait abusif d’affirmer que cette perspective l’emplissait d’un enthousiasme ébouriffant et, si ce n’était l’insistance de son ministre des affaires étrangères qui estimait que le climat férocement explosif régnant alors dans les Balkans justifiait un déplacement officiel, il serait bien resté dans son bureau où il ne cessait, bien malgré lui et à son grand dam, de différer le classement de sa collection de timbres. Autant dire qu’il était donc d’une humeur quelque peu maussade, voire bougonne. Encore ignorait-il que des militants nationalistes s’étaient mis en tête de lui faire part du mécontentement que la politique expansionniste austro-hongroise leur inspirait, à l’aide d’arguments explosifs et potentiellement létaux, sans quoi il est plus que probable que sa morosité s’en serait trouvée accrue.
Le plan des trois activistes était des plus simples : au passage de l’archiduc, ils lanceraient les bombes artisanales qu’ils avaient fabriquées spécialement pour lui et lui feraient péter la paillasse. Malheureusement (pour eux), à l’instant T, la bombinette du premier, habilement dissimulée dans un ballot de paille, fit long feu et celle du second, astucieusement camouflée dans une caissette en bois, ne s’alluma simplement pas. Il ne restait plus que celle que le troisième, plus malin ou plus inspiré, avait adroitement lestée d’une brique. La mèche allumée, l’artificier improvisé expédia son engin en direction de sa cible mais celui-là, au lieu de tomber aux pieds de celle-ci, préféra rebondir sur le crâne de l’archiduc, puis sur le capot arrière de la bagnole, avant d’aller se coincer sur le pare-choc de celle qui la suivait.
– Verdammt, das tut weh ! s’écria l’archiduc. [Putain, ça fait un mal de chien !]
Une tête couronnée se laisse rarement aller à de tels écarts de langage et il n’est pas douteux que ceux-ci auraient légitimement choqué nombre de spectateurs présents s’ils n’avaient été opportunément couverts par le bruit assourdissant de la déflagration qui fit plusieurs blessés.
– Bravo, Empfangskomitee ! Das freut mich immer ! grogna l’archiduc en arrivant à l’hôtel de ville. [Bravo, le comité d’accueil ! Ça fait toujours plaisir !]
L’intonation ostensiblement ironique n’échappa pas au maire qui, bien que n’étant en rien responsable de ce qui venait de se produire, se confondit en excuses toutes plus plates les unes que les autres.
Forcément, l’ambiance de l’entrevue qui suivit ne fut rien moins que festive et détendue, et chacun ressentit un profond soulagement à l’annonce, par l’archiduc, de son intention de foutre le camp. Mais au lieu de reprendre le cours du planning fixé, il demanda inopinément à être conduit auprès des victimes de l’attentat. Son aide de camp ordonna alors que l’itinéraire soit modifié et, roule ma poule, tout le monde reprit la route, direction l’hôpital.
– Das ist nicht der Weg zum Krankenhaus ! s’exclama subitement l’aide de camp. [Ce n’est pas le chemin de l’hôpital !]
De fait, le chauffeur de la voiture de tête n’avait pas été prévenu du changement de programme et, s’en tenant à l’itinéraire initialement prévu, se dirigeait vers le Brezel-Museum [Musée du Bretzel] que l’archiduc devait inaugurer.
– Wo gehst du, elender Idiot ? crie l’aide de camp au chauffeur. [Où vas-tu misérable crétin ?]
– Was ? Wie er mich genannt hat, das andere ? [De quoi ? Comment il m’a appelé, l’autre ?]
– Oh! In einem anderen Ton, mein kleiner Mann ! [Oh ! Sur un autre ton, mon petit bonhomme !]
Furieux au point d’en oublier les règles imposées par la hiérarchie militaire, le chauffeur, d’une susceptibilité vraisemblablement excessive mais, à sa décharge, désagréablement surpris par la virulence de l’interpellation, avait immobilisé la voiture au milieu de la chaussée, juste devant l’armurerie Čubrilović, et s’était tourné vers l’officier qui l’avait injustement insulté.
– Ich bin nicht dein kleiner Mann, okay, dit-il. Man sagt mir, ich soll ins Brezel-Museum gehen, ich gehe ins Brezel-Museum. Man sagt mir, ich soll woanders hingehen, ich gehe woanders hin. Kein Problem, Das ist meine Aufgabe. Aber man nennt mich nicht Idiot. [Je ne suis pas ton petit bonhomme, okay. Moi, on me dit d’aller au Musée du Bretzel, je vais au Musée du Bretzel. On me dit d’aller ailleurs, je vais ailleurs. Pas de problème, c’est mon boulot. Par contre, on ne m’appelle pas crétin.]
– Aber nein, aber das ist nicht der richtige Weg. [Mais non, mais ce n’est pas du tout le bon chemin là.]
– Und woher weiß ich das? [Et comment je le sais moi ?]
– Das Krankenhaus, ist da drüben. [L’hôpital, c’est par là.]
– Woher weiß ich, dass wir ins Krankenhaus gehen ? [Comment je le sais qu’on va à l’hôpital ?]
Impatienté par le stérile échange qui tend à s’éterniser, l’archiduc estime qu’il est temps d’intervenir.
– Oh, das ist gut für beides, jetzt, gronde-t-il. Sie geben sich selbst ein Spektakel. [Oh, ça va les deux, maintenant. Vous vous donnez en spectacle.]
Parmi les curieux qui assistent, médusés ou amusés au spectacle, Ivanka se hausse sur la pointe des pieds pour essayer d’apercevoir le cortège derrière le mur d’épaules et de nuques accolées, immédiatement imitée par Gravilo qui, bien qu’un peu plus grand qu’elle, n’y voit pas grand-chose non plus.
– Jao ! dit-il soudain en propulsant sa main contre sa tempe. Šta me je ubolo ? [Ouille ! Qu’est-ce qui m’a piqué ?]
Il n’a pas fini sa phrase que ses yeux se mettent à trembloter dans leurs orbites, sa tête est entraînée en arrière par un sursaut brutal et sa lèvre inférieure s’amollit en frémissant. Alors qu’il paraît sur le point de s’évanouir, son corps tout entier semble traverser par une décharge électrique qui lui impose une irrépressible mais passagère agitation.
Tout cela s’est passé si vite qu’Ivanka n’a pas eu le temps de chercher de l’aide autour d’elle où nul ne lui prête la moindre attention. Dans la cohue générale, l’agitation du garçon, aussi étrange soit-elle, passe inaperçue. Gravilo lève un bras, puis l’autre, les abaisse en même temps, se plie en deux, saute sur lui-même, bondit en avant. Un coup de feu retentit. Un autre. L’archiduc François-Ferdinand, héritier de l’Empire austro-hongrois, et son épouse Sophie Chotek, duchesse de Hohenberg, s’écroulent dans leur voiture, raides morts.

Ici s’achève la triste énumération de tous les forfaits sans noms, des tortures, des violences, toujours impunis, hélas !, du criminel Fantômas.
Plût au ciel que le lecteur, encouragé et devenu passagèrement impitoyable comme ce qu’il a lu, trouve, sans se dérouter, sa voie rude et malaisée, à travers les marais dévastés de ces pages obscures et remplies de venin ; car, à moins qu’il n’apporte dans sa lecture un raisonnement drastique et un effort de réflexion égaux au moins à son appréhension, les exhalaisons funestes de ce livre imprègneront son âme comme l’encre le buvard.
Mon semblable, mon frère, ô toi hardi lecteur, ô toi sœur lectrice, que le même feu charme, songe, à l’heure de quitter ce récit plein de heurts, que la menace traîne et jamais ne désarme.
Songe à la sueur versée par Eugénie Bombarde, aux kilomètres de saucisses, aux ateliers méphitiques, aux carcasses déchiquetées, aux ouvriers étourdis de sang, aux cadavres sur pattes, aux poulets encagés, aux gavages forcés, au mauvais grain, aux pesticides cancérigènes, aux poussins broyés vifs, aux nuggets graisseux, aux steaks de sciure, aux usines à bouffe, aux futurs obèses, aux intoxiqués délibérés.
Songe à la fumée crachée par Edward G. Borinson, aux cigares colossaux, aux profits gigantesques, aux dividendes exponentielles, au pognon virtuel, à la spéculation boursière, aux cadences infernales, aux troubles musculosquelettiques, aux plans sociaux, aux dégraissages sauvages, aux hordes de chômeurs, au krach de 29 et à celui de 87, aux fins de mois difficiles, à la misère du monde.
Songe à l’antienne hurlée par Luigi Pastore, aux ritournelles obsédantes, aux mélodies sans âme, aux tubes sans élégance, aux voix autotunées, au matraquage radiophonique, au formatage publicitaire, à la société du spectacle, aux artifices de la culture, au mirage des loisirs, aux congés payés, à la carotte accrochée au bout du bâton pour se faire battre, à la servitude volontaire.
Songe à Sarajevo, à Lunéville, à Verdun, à Douaumont, au Chemin des Dames, à Anoual, à Bougafer, à Guernica, à Mers-el-Kebir, à Pearl Harbor, à Dunkerque, à Stalingrad, à Hiroshima, à Diên Biên Phu, à Sétif, à Saigon, à Hanoï, à Budapest, à Prague, à Londonderry, à Santiago, à Kolwezi, à Gazza, à Beyrouth, à Kigali, et à Sarajevo, encore.
Partout, toujours, la même ombre s’étend sur les malheurs de l’humanité, fige les terres arides où ne croît que l’ivraie, hante jusqu’aux replis de ses âmes errantes. Toutes ces âmes. Celle de cet homme au loin comme celle de ton voisin. Celle de ton collègue, de ta boulangère, de ton ami d’enfance aussi bien que celle de ta cousine, de ton oncle ou de ta mère. La tienne tout autant que la mienne.
Si le mal se donne mille visages et plus, songe qu’il n’a qu’un nom, à jamais : Fantômas.

Nettoyée, rapiécée et rembourrée, la dépouille de Fritz a été réinstallée dans les anciennes écuries du palais de l’archevêché transformé, en 1910, en Musée des Beaux-Arts local, où les tourangelles et tourangeaux de naissance, d’adoption ou de passage, peuvent, encore aujourd’hui, venir l’admirer.