chapitre 2

Naissance d’une rumeur

Au sortir de la rue des Halles, Théophraste Formollet s’engage, d’un pas vif et assuré, juste en face, dans celle de la Scellerie. Chaque jour, qu’il pleuve ou qu’il vente, il parcoure à pieds les deux kilomètres qui séparent son domicile du musée des Beaux-arts, empruntant invariablement le même itinéraire. Il pourrait, comme sa fonction le lui permet, utiliser le véhicule avec chauffeur que la municipalité tient à sa disposition, mais le conservateur a toujours mis un point d’honneur à repousser cet avantage arguant du fait que, son travail n’étant pas plus fatiguant que celui de n’importe lequel de ses employés, rien ne saurait justifier qu’un soin particulier soit apporté au soulagement de sa fatigue physique. « Madame Pinson vient-elle travailler en automobile ? » demanda-t-il un jour à l’adjoint aux transports qui s’étonnait de ne pas le voir utiliser sa Panhard & Levassor de fonction – madame Pinson, mère de six enfants, était la femme de ménage obèse du musée des Beaux-arts. Et sans même attendre la réponse, il ajouta : « Le jour où j’aurai mis au monde et élevé une demi-douzaine de gosses, le jour où je pèserai deux cents livres et passerai la moitié de la journée plié en deux dans les escaliers, alors, peut-être, envisagerai-je d’utiliser une voiture pour me déplacer. » Sa réaction provoqua dans les rangs de l’opposition, qui, comme chacun sait, ne manquait jamais une occasion de chicaner Formollet, autant de sardoniques ricanements que de commentaires désobligeants, tandis qu’elle plongeait ses « camarades » socialistes dans un embarras notable. Non parce qu’ils réalisaient subitement le caractère abusif des privilèges qui leur étaient accordés mais bien parce qu’ils ne ressentaient pas le moins du monde l’envie de renoncer à ceux-ci, leur confort personnel les préoccupant d’avantage que leur conscience politique.
Par ailleurs, Formollet, homme au tempérament volontiers méditatif, aime arpenter les rues presque désertes encore aux premières heures de la matinée, la marche solitaire stimulant l’émergence et le développement de ses pensées.
Ce matin-là, alors qu’il traverse le jardin de la place François Sicard, il distingue une agitation inhabituelle devant les portes encore closes du musée. Un attroupement d’une vingtaine de personnes, parmi lesquelles il distingue bientôt quelques uniformes, l’inquiète suffisamment pour qu’il se décide à hâter le pas. Se frayant un chemin à travers la foule, il avance vers un agent, vraisemblablement placé là pour filtrer toute entrée ou sortie et qui, le reconnaissant, le salue prestement avant de le laisser passer. Formollet, gagné par la curiosité autant que par l’inquiétude, se faufile dans l’entrebâillement de la lourde porte derrière laquelle il entend le policier dire à un journaliste qui tentait de se glisser à sa suite : « Non pas vous. Ordre du commissaire. »
Si, dans la cour, la foule est moins dense, l’atmosphère semble tout aussi tendue. Prés du grand cèdre, un petit groupe fait cercle autour d’un homme visiblement très agité en qui, bien qu’il lui tourne le dos, Formollet reconnaît immédiatement Lahurie. Celui-ci fait de grands gestes en parlant vite et fort à l’inspecteur Chapie dont l’expression dubitative laisse supposer qu’il peine sans doute à comprendre la totalité des informations qui lui sont transmises. Alors que le conservateur s’approche, le visage de Chapie, qui l’aperçoit, se détend soudainement et une lueur mêlée de soulagement et d’appréhension envahit son regard. Lahurie remarque le changement d’expression du policier, se retourne et, identifiant Formollet, se précipite à sa rencontre en criant : « J’y suis pour rien m’sieur Formollet ! C’est affreux ! J’y suis pour rien du tout ! » Ecartelé par des sentiments contradictoires, bien trop intenses pour son pauvre cœur simple, Lahurie ne sait plus ce qu’il doit exprimer de sa culpabilité ou de sa tristesse. « C’est affreux, répète-t-il comme un disque rayé. Affreux ! C’est comme s’il s’était envolé. Disparu. Il était là et, paf !, il’y était plus ! »
Formollet ne comprend bien évidemment pas grand-chose à ce que lui raconte le gardien de nuit et moins encore à la situation. Ce qu’il comprend par contre c’est qu’il ne pourra rien tirer de Lahurie, manifestement au bord de la crise nerveuse, et, soucieux de ne pas ajouter encore au désarroi du bonhomme, il se garde bien de prononcer quelque parole susceptible d’être perçue comme réprobatrice ou même tout simplement sévère. L’inspecteur Chapie s’approchant, il abandonne toute tentative d’interrogatoire et se contente d’encourager Lahurie à se calmer en lui tapotant l’épaule d’un geste qu’il veut apaisant.
– C’est un vrai mystère, dit l’inspecteur Chapie en guise d’introduction. Lorsque la femme de ménage, une certaine madame Pinson, est arrivée ce matin, vers six heures et demi, elle est tombée sur ce monsieur qui, selon ses dires, tournait en rond avec un air affolé. Les questions qu’elle lui a posées restant sans réponse, elle a d’abord pensé aller chercher de l’aide, lorsqu’elle a découvert…
L’inspecteur s’interrompt, comme s’il cherchait ses mots. Formollet, qui l’avait jusque là écouté avec la plus grande attention, intrigué, fronce les sourcils. Quelques secondes passent avant qu’il ne se décide à rompre le silence.
– Oui ? dit-il. Qu’a-t-elle découvert ?
– Bin ça ! lâche Chapie laconiquement, désignant d’un geste de la main un recoin de la cour situé dans le dos de Formollet. Celui-ci, décontenancé par la mine effarée des personnes qui se sont groupées autour de lui, employés du musée ou, pour la plupart, agents des forces de police, ne se retourne pas immédiatement. Lorsqu’il pivote enfin pour découvrir ce qui apparaît si extraordinaire à tout ce petit monde, la surprise le cloue véritablement sur place.
– ça alors ! s’exclame-t-il. Mais où est passé Fritz ?
A ces mots, Lahurie qui était tombé dans une léthargie aussi subite que profonde, se remet à hurler de plus belle : « C’est affreux, m’sieur Formollet ! Affreux, comme j’vous ai dit ! »
Formollet interroge les gens du regard mais ne trouve pour toutes réponses que des visages défaits par l’incompréhension ou l’inquiétude.
« Sale affaire, pas vrai ? »
Théophraste Formollet n’a pas besoin de se retourner pour identifier l’auteur de la remarque qui vient de résonner dans son dos. Le timbre outrageusement aigrelet, la tonalité saturée d’ironie acide, le débit évoquant irrésistiblement la cascabelle du crotale : cette voix ne peut être que celle du commissaire Chapot.

De tous temps, Alphonse Chapot avait eu une sorte de don quasi-surnaturel pour provoquer autour de lui des réactions de rejet aussi catégoriques que virulentes. Les plus mauvaises langues prétendaient même que, dés ses premiers jours, il émanait de sa personne une aura si déplaisante que ses propres parents, ne pouvant se résoudre à lui faire des baisers, se contentaient de lui serrer la main pour lui souhaiter bonne nuit. Alors que la bouteille la plus insignifiante peut contenir un nectar exquis, chez Chapot, aucune place n’était laissée ni à la surprise ni à l’espoir : le contenant était aussi abject que le contenu. Surnommé « le cubiste » par nombre de ses collègues, non du fait d’un intérêt pour la peinture d’avant-garde mais à cause de son physique pour le moins particulier, caractérisé par l’association inattendue et affligeante de traits objectivement disgracieux et d’une masse corporelle répartie de manière si absurde qu’elle le faisait paraitre aussi large que haut, il trainait derrière lui une réputation, que rien n’avait jamais permis de supposer usurpée, de vilénie, de méchanceté, d’opportunisme et de sournoiserie mêlés. S’il n’était quasiment pas possible de rencontrer, dans la ville toute entière et peut être même dans le département, une seule personne disposée à accorder au personnage la plus insignifiante des qualités, les anecdotes révoltantes dans lesquelles le commissaire se trouvait toujours tenir le rôle du traitre ou du félon, voire du « fieffé connard » pour reprendre l’expression de ses ennemis les moins polis, étaient quant à elles extrêmement répandues. Sans épouse, sans enfant ni famille connue, sans ami, sans chien, chat ou poisson rouge, Chapot vivait dans la plus complète solitude, ce dont il ne semblait pas souffrir le moins du monde. Il ne montrait d’intérêt que pour son activité professionnelle qu’il exerçait, selon les dires de ses subordonnés et collègues, avec une sorte de zèle infect conduisant à des résultats plus que discutables. S’il connaissait tout sur tous, mettait son vilain nez dans chaque dossier et était en permanence à l’affût de tous les bruits de couloir, fussent-ils les plus crapoteux et les moins fiables, personne ne lui avait jamais vu mener à bien la moindre enquête ni participer à l’arrestation d’un quelconque malfaiteur. Certains du reste ne manquaient pas de s’interroger sur l’écart manifeste qui apparaissait entre ses états de service et sa position hiérarchique. D’autres, sans doute médisants, envieux ou tout simplement bien renseignés, prétendaient que Chapot devait son grade de commissaire, moins à ses compétences professionnelles qu’au hasard d’une rencontre, un soir, dans un salon privé de l’Etoile bleue, célèbre maison close locale, avec le préfet Douchette, surpris dans une situation vraiment embarrassante en compagnie de Suzie La Cravache, non moins célèbre prostituée, elle aussi locale, dont la spécialité était toute entière décrite dans le surnom qui lui avait été donné. Les mêmes allaient parfois jusqu’à prétendre que la rapidité avec laquelle Chapot s’était vu promu, tout comme l’excessive indulgence dont ses supérieurs hiérarchiques faisaient preuve à son endroit, était du au fait qu’il était en possession d’une photographie, prise par lui-même, ce fameux soir, sur laquelle le préfet était immortalisé dans une position qui pouvait apparaître incompatible avec le devoir d’exemplarité et de probité morale que ses fonctions imposaient. Le cliché, qui n’avait jamais été vu par personne, était conservé dans un endroit secret aux côtés d’autres documents tout aussi compromettants. Leur contenu était, pour certains tourangeaux désœuvrés ou avides de fétides extrapolations – il s’agissait souvent des mêmes –, l’objet de conjectures nourries, de spéculations pernicieuses, parfois même de paris fort douteux. Dans ce sinistre jeu de massacre, les clivages politiques n’avaient plus lieu d’être. On prétendait ainsi que tel ancien maire bien à droite, défenseur officiel des bonnes mœurs, avait eu avec sa secrétaire, une relation extraconjugale suffisamment intime pour que la naissance d’un enfant adultérin en résulte, obligeant le géniteur imprudent à abandonner la présidence de la Ligue de Défense Catholique Tourangelle dont il était pourtant le cofondateur. On prétendait aussi que le maire actuel, plutôt à gauche, entretenait lui aussi une relation un peu plus que platonique avec une jeune-femme qui, non contente de n’être pas sa légitime épouse, présentait le défaut supplémentaire d’avoir des origines asiatiques marquées. On prétendait encore que tel député, longtemps chef de fil de l’opposition municipale, était impliqué dans une rocambolesque affaire de transport de valises bourrées à craquer de billets de banque dont l’origine était aussi mystérieuse que la destination. La plupart des rumeurs, qui tournaient toutes autour d’affaires de sexe ou d’argent lorsque ce n’était pas les deux à la fois, n’avait jamais fait l’objet de révélations officielles ni d’enquêtes ouvertes. S’il n’était pas possible de déterminer le rôle exact que jouait le commissaire Alphonse Chapot dans l’entretien de ces rumeurs, une chose était certaine : ses fameux dossiers, quoi qu’ils aient réellement recélés, intriguaient ou inquiétaient nombre de personnalités publiques. Suffisamment pour que celles-ci, dont la conscience n’était sans doute pas absolument tranquille, soient apparemment disposées à mettre leur influence au service d’un maintien au secret, complet et durable, de certains faits.

Chapot s’avance d’un pas aussi vif que sa corpulence le lui permet vers Formollet. Les deux hommes échangent un regard qui témoigne assez clairement de la nature de leur estime réciproque.
– Alors ? dit Chapot à Formollet sans même prendre la peine de le saluer.
– Alors quoi ? répond Formollet, soulagé de ne pas avoir à s’astreindre à quelque forme de politesse vis-à-vis du policier.
– La situation n’est pas banale, ricane Chapot.
Une étrange lueur d’arrogance satisfaite brille dans les yeux que le fonctionnaire de police fixent sur Formollet. Celui-ci, sans ciller, adresse à son interlocuteur une moue dans laquelle le mépris le dispute au dégoût.
Théophraste Formollet, comme tant d’autres, vouait à Chapot une haine tenace. Non pas à cause du choix de ses sujets d’étude en tant que photographe amateur, mais parce que le policier le harcelait, lui aussi, depuis des années, cherchant sans doute à percer le secret de son engagement politique passé. Chapot n’avait à ce sujet pas le début du commencement d’un indice, pas plus qu’il ne savait seulement de quoi Formollet pouvait bien être coupable. Mais, pour le policier, dont l’âme était fort sombre et dont l’esprit se perdait dans les circonvolutions les plus déprimantes de la médiocrité, il était inconcevable qu’un homme dans sa position, en apparence intelligent et intègre, n’ait pas un petit secret inavouable à dissimuler. Et le fait de ne pas parvenir à percer ce secret supposé décuplait la hargne mesquine et inquisitrice du commissaire. Par ailleurs, Formollet détestait en Chapot, peut être plus encore que la menace potentielle, le représentant d’un ordre autoritaire et oppressif dont la ferveur procédurière insultait, à chaque instant, ses convictions humanistes et ses idéaux libertaires.
Les deux hommes se toisent longuement, entretenant un silence pesant qui plonge l’assistance dans un embarras croissant.
– Alors ? dit à nouveau Chapot.
– Alors quoi ? répond à nouveau Formollet. Que voulez-vous que je vous dise ? Faites votre enquête et éclaircissez donc ce mystère. C’est vous le fin limier, non ?
Le visage du commissaire s’empourpre instantanément tandis qu’il pince les lèvres, faisant manifestement un effort considérable pour ne pas laisser exploser sa colère. Sa tête s’agite de droite à gauche et son regard balaie l’assistance à la recherche de celui qui pourrait faire les frais de son trop-plein haineux.
– Et vous, là ; vous n’avez rien vu ? lance-t-il à Lahurie.
Le pauvre bougre, dont les nerfs sont sur le point de céder, fait un pas de côté, cherchant refuge derrière l’imposante stature de son employeur qui n’a pas cessé de fixer le commissaire.
– Un éléphant, bon dieu ! ça ne disparaît pas en fumée quand même ! explose Chapot. Vous êtes gardien de nuit, vous êtes sensé surveiller non ? C’est quand même pour ça qu’on vous paie. Alors, il est passé où cet éléphant ?
Lahurie, évidemment, face à ce déchaînement de violence, s’enfonce un peu plus dans le silence et la prostration.
– Vous voyez bien que ce pauvre homme n’est pas dans son état normal, intervient Formollet. Cet évènement l’a fortement ébranlé. Du reste, je réponds personnellement de lui.
– C’est ce que nous verrons, menace Chapot.
– Si vous avez un doute, faites-le fouiller. Peut être dissimule-t-il un pachyderme dans l’une de ses poches.
D’écarlate, le visage du commissaire devient livide et tous les éléments semblent réunis pour qu’il se commette dans la cour du musée des Beaux-arts, à cet instant, ce qui pourrait être considéré comme une bavure policière. Le commissaire doit orienter, au plus vite, sa rage vers une autre cible. Il la trouve en la personne de son subordonné.
– Chapie ? aboie-t-il.
– On a ratissé le terrain commissaire. Ce qui est sûr c’est que l’éléphant n’est plus là. Mais savoir où il est passé et comment il a pu sortir d’ici, c’est un mystère. Compte-tenu de sa taille et de son poids, il est absolument impossible que quelqu’un l’ait escamoté par là.
L’inspecteur désigne les jardins qui jouxtent la cour et sont séparés des rues alentours par de hauts murs de pierre.
– Il faudrait s’y mettre à une bonne dizaine de costauds, avec des grues et des treuils. Et surtout, il faudrait disposer d’une journée au moins, le temps de tout monter et démonter.
Formollet, qui avait personnellement assisté, quelques années plus tôt, à l’installation de Fritz dans la cour du musée, confirme les affirmations de l’inspecteur d’un signe de tête.
– Il ne reste donc que la porte principale, poursuit Chapie. Mais alors ça veut dire que les voleurs sont venus avec un très gros véhicule et un camion qui transporte un éléphant, ça ne passe pas vraiment inaperçu, même en pleine nuit.
– Surtout dans un lieu surveillé, lâche Chapot en fusillant Lahurie de son regard perçant.
Avant même que Formollet ait pu intervenir pour prendre à nouveau la défense de son employé, celui-ci s’écroule en grognant, l’abdomen secoué de spasmes d’une violence effrayante. Le pauvre homme se tortille sur les pavés comme le ferait un vermisseau tombé sur la plaque chauffante d’un poêle à bois. Son corps tremblotant, un instant recroquevillé en position fœtale, se détend subitement avec une brusquerie inouïe et, les bras en croix, les yeux révulsés, la bouche écumante, Lahurie éructe entre deux borborygmes des morceaux de phrases presqu’incompréhensibles d’où il ressort qu’il considère la situation comme relevant de la malédiction, qu’en faisant disparaître l’éléphant Fritz, on l’a privé de son seul ami ici bas et qu’il ne serait pas étonné d’apprendre que le diable en personne puisse être impliqué dans ce terrible malheur. Sans attendre, Formollet s’accroupit auprès du pauvre homme, tentant de le raisonner. Mais l’état d’agitation dans lequel se trouve Lahurie est tel qu’il comprend bien vite qu’une intervention médicale devient indispensable. Aussi subitement qu’il s’était lancé dans une sorte de danse de Saint-Guy hystérique, Lahurie s’immobilise totalement, les bras et les jambes repliés contre lui, le visage crispé, le regard soudain plus vide que jamais. Seul ses lèvres sont encore agitées d’un imperceptible tremblement et laissent échapper une suite de mots incompréhensibles.
– Vous et vous, dit Formollet en désignant deux policiers, portez-le à l’intérieur et restez avec lui jusqu’à ce que les secours arrivent.
Le commissaire Chapot n’apprécie que moyennement la façon dont Formollet s’autorise à donner des ordres à ses propres hommes mais le ton du conservateur est si autoritaire qu’il n’ose pas intervenir.
– Si vous avez besoin de moi, je suis dans mon bureau, dit celui-ci avant de tourner les talons et de suivre les deux policiers qui, tant bien que mal, sont parvenus à relever Lahurie et l’aident à rejoindre le bâtiment.
– Chapie, dit le commissaire comme pour faire diversion, vous aller me disperser les curieux qui se trouvent encore à la porte. Je ne veux voir personne au moment où les secours se présenteront. Et pas un mot à qui que ce soit pour le moment.
Chapie s’exécute.

Devant la porte du musée, une foule de curieux se presse, interrogeant les policiers qui restent muets puisqu’ils ne savent rien de ce qui se passe à l’intérieur.
– Faut me disperser tout ça, dit Chapie à l’un des plantons. Et fissa. Si vous avez besoin de renfort, vous appelez Dugon et Poulard.
L’agent, saisissant la matraque qui pend à sa ceinture, fait passer la consigne à ses collègues. En quelques secondes, un grondement réprobateur s’élève de la foule que les policiers commencent à repousser fermement.
Au moment où Chapie s’apprête à repasser de l’autre côté de la lourde porte, une main saisit la manche de son manteau, l’obligeant à se retourner. Il se trouve alors nez à nez avec Georges Calot, journaliste aux Nouvelles Tourangelles, le quotidien local.
– Qu’est-ce qui se passe ?
– Vous le saurez bien assez tôt, répond Chapie en se dégageant.
– Allez quoi, insiste Calot. Vous avez bien un ou deux tuyaux à me donner.
Le journaliste lui tend sa main, comme pour le saluer, avant de la faire pivoter et de découvrir, en son creux, un morceau de papier plié qui ressemble terriblement à un billet de banque. Chapie jette un coup d’œil à droite, un autre à gauche, s’accorde une seconde de réflexion et serre la main du journaliste avec un entrain aussi soudain que franc. Il l’entraîne à l’écart, sans doute pour ne pas gêner le travail des agents occupés à disperser les curieux, probablement pour éviter les oreilles indiscrètes, certainement pour pouvoir examiner de plus prés, en toute tranquillité, le billet qu’il vient de récupérer et dont la valeur déterminera l’importance des informations qu’il s’apprête à dévoiler.
– Je compte sur vous, commence Chapie sans la moindre conviction, il faut que ça reste entre nous.
– Bien sûr, affirme le journaliste sur le même ton.
L’inspecteur lui explique alors que Fritz, l’éléphant, a mystérieusement disparu pendant la nuit, que c’est la femme de ménage qui a donné l’alerte et que Lahurie, le seul à s’être trouvé sur les lieux au moment des faits, est tellement bouleversé qu’il n’est pas capable d’expliquer ce qui s’est passé.
– Lahurie ? C’est qui ça Lahurie ? interroge Calot en relevant le nez de son carnet de notes.
Mais Chapie, soucieux de ne pas être vu trop longtemps en sa compagnie, s’est déjà éloigné et Calot n’a que le temps de l’apercevoir lorsqu’il disparaît derrière la porte du musée qui se referme sur lui.
– Vous savez qui c’est Lahurie ? demande-t-il à un agent qui s’avance vers lui.
– Circulez ! lui répond simplement le policier en faisant les gros yeux.

Calot n’insiste pas. Alors qu’il s’apprête à traverser la rue, il est abordé par l’un de ses collègues, André Fourassier, qui habite le quartier.
– Qu’est-ce que tu fais là ? demande Calot.
– Je vais acheter du pain. Et toi ?
– C’est le patron qui m’a sorti du lit pour me dire qu’il se passait quelque chose au musée.
– C’est quoi ?
– Bin c’est ça là, répond Calot en désignant le bâtiment dans son dos. L’endroit où il y a les tableaux.
– Oui d’accord, mais qu’est ce qu’il se passe au musée. Je t’ai vu discuter avec Chapie.
– Tu sais qui c’est, toi, Lahurie ?
– Ernest Lahurie ?
– Peut être oui.
– C’est le gardien de nuit du musée.
Calot semble se perdre dans ses pensées.
– Et donc ? reprend son collègue, impatient d’en savoir plus.
– Garde ça pour toi pour le moment, mais d’après Chapie, Fritz a disparu, c’est la femme de ménage qui s’en est aperçu et apparemment ça aurait pas mal secoué Lahurie.
– Ah bin ça alors, dit laconiquement Fourassier.
– Je vais essayer de creuser l’affaire, lance Calot en s’éloignant. On se voit au journal plus tard. Et surtout, motus.

Les abords du musée sont presque déserts à présent. Seuls deux ou trois irréductibles curieux hésitent à s’éloigner vraiment. Ils sont sur le point de partir lorsqu’une ambulance vient se présenter devant la porte. Cet évènement nouveau a de quoi les inciter revenir sur leurs pas mais, prévenant cette éventualité, un policier brandit sa matraque d’un air suffisamment menaçant pour que les plus téméraires quittent les lieux définitivement.
André Fourassier est, quant à lui, arrivé à la boulangerie où la vendeuse, qui le connaît bien, l’accueille de son large sourire.
– Et bien dites donc, ça bouge dans le quartier ce matin, dit-elle. Qu’est-ce que je vous sers ?
– Oui, il s’est passé quelque chose au musée, répond Fourassier. Une baguette pas trop cuite, s’il vous plait.
– Quelque chose comme quoi ? Et avec ça ?
– Quelque chose comme une disparition. Ce sera tout merci.
– Une disparition ? Alors ça fera quinze centimes.
– Gardez ça pour vous, conseille Fourassier, mais il semblerait que Fritz ait disparu du musée, c’est la femme de ménage qui l’a vu et Lahurie est parait-il pas mal secoué. Tenez : un franc.
– Ah bin ça alors. Cinquante, soixante dix et quatre vingt cinq centimes : voilà votre monnaie.
– Merci mademoiselle Marguerite. Bonne journée.
– Bonne journée, monsieur Fourassier.
Le journaliste sort de la boulangerie tandis que la vendeuse salue la cliente suivante.

– Bonjour madame Pipot. Comment allez-vous ?
– Qui c’est qui est secoué ? interroge madame Pipot.
– Je ne suis pas bien sûre d’avoir tout compris mais ce serait un certain Lahurie.
– Mais secoué par qui ?
– Par Fritz.
– Par Fritz ? Pourquoi par Fritz ?
– La femme de ménage dit qu’il a disparu.
– Qui ça, Lahurie ?
– Non, Fritz.
– Il l’a secoué ou il a disparu ?
La lassitude de la vendeuse commence à devenir aussi importante que la file d’attente.
– Une demi-baguette et un éclair, comme d’habitude ?
Comprenant qu’elle n’obtiendra pas d’informations supplémentaires et sentant monter l’impatience des autres clients, madame Pipot paie sa commande. Alors qu’elle range sa monnaie dans son sac, le client suivant s’approche du comptoir.

– Qu’est-ce que je vous sers ? lui demande Marguerite.
– Qui c’est qui a disparu ?
Sans prendre la peine d’attendre la réponse de la vendeuse, madame Pipot sort du magasin, impatiente de regagner son domicile pour faire part à sa voisine, madame Boulet, de l’incroyable nouvelle. Elle n’a pas parcouru plus de cinquante mètres lorsque justement, heureuse coïncidence, elle rencontre madame Boulet, en train de promener son chien devant la cathédrale.

– Bonjour madame Pipot.
– Oui bonjour. Vous ne savez pas quoi ?
– Dites-moi.
– Fritz n’est plus au musée. C’est la femme de ménage qui l’a vu et Lahurie est sacrément secoué.
– Non ?
– Si ! C’est la boulangère qui me l’a dit.
– Ah bin ça alors !
– Comme vous dites.
Les deux femmes restent, un court instant, pensives.
– C’est pas mal ça, dit finalement madame Boulet.
– Et bin oui, approuve madame Pipot.
– Mais c’est qui au juste Lahurie ?

De proche en proche, la nouvelle fait rapidement le tour du quartier. A midi, monsieur Boulet, le mari de madame Boulet, affirme à Edmond Mallard, le patron du café situé en haut de la rue Colbert, que Fritz s’est tiré du musée avec la femme de ménage après avoir secoué Lahurie. « Ah bin ça alors ! » s’exclame monsieur Mallard en continuant d’essuyer ses verres. En début d’après-midi, le coiffeur dont le salon fait le coin de la rue d’Entraigues et de l’avenue de Grammont, où monsieur Mallard va régulièrement se faire rafraichir la barbe, raconte à qui veut l’entendre qu’« un fritz a tiré sur la femme de ménage du musée après l’avoir secoué comme un ahuri. » « Ah bin ça alors ! Un fritz ? » s’étonne un client. « Oui un fritz ! » affirme le coiffeur en affutant son rasoir.

De rumeurs, la ville n’avait jamais manqué. Peut être parce que ses habitants, sans doute plus pour tromper un lancinant ennui provincial que par réelle bassesse intellectuelle, en étaient, pour un grand nombre, friands, les encourageant, les entretenant, les colportant, lorsqu’ils ne les créaient pas. Il est probable que l’affaire Dreyfus qui, vingt ans plus tôt, déchira le pays tout entier, avait créé dans les villes de moyenne importance telle que Tours, un terrain favorable à l’émergence des ragots et des querelles de clocher. Depuis, en tout cas, les rumeurs fleurissaient avec la régularité du muguet printanier. De toutes, la plus importante fut sans doute l’affaire des disparitions mystérieuses. Sans que l’origine de l’information n’ait jamais pu être clairement identifiée, certains tourangeaux affirmèrent pendant des mois que des jeunes-filles, qui allaient acheter des vêtements dans des magasins du centre ville, étaient enlevées dans les cabines d’essayage à double fond et envoyées en Extrême Orient pour alimenter un trafic de traite des blanches. Personne ne fut jamais capable de citer le nom d’une seule de ces victimes, ni d’expliquer par quelle extraordinaire coïncidence les responsables des magasins visés étaient tous de confession juive, pourtant ni les enquêtes de police, ni celles des journalistes locaux, qui démontrèrent de façon catégorique le manque total de fondement des allégations colportées, ne suffirent à calmer les esprits. Bien au contraire, l’accumulation des démentis ne faisait que conforter les plus acharnés dans l’idée que toute cette affaire relevait d’un gigantesque complot impliquant les tenants du pouvoir politique et financier, aux ordres desquels se tenaient la police et la presse. Un pas fut franchi lorsqu’un samedi après-midi, une vingtaine d’excités se lança à l’assaut de la chemiserie Georgette dont le patron échappa au lynchage in extremis grâce à l’intervention de quelques voisins courageux. Sur place, la police interpella trois personnes, identifiées depuis longtemps comme des fauteurs de troubles notoires et membres des Louveteaux ligériens qui avaient déjà par le passé fait démonstration de leur pouvoir de nuisance. Ils furent condamnés à des peines suffisamment lourdes pour que leurs camarades complotistes se fassent plus discrets. Puis la rumeur se dégonfla aussi subitement qu’elle était apparue. Remplacée dans un premier temps par une autre qui prétendait qu’un grand magasin de meubles, construit en périphérie immédiate de la ville, était en train de s’affaisser lentement mais surement sur ses fondations. Celle-ci ne fit pas long feu. Elle fut suivie par quantité d’autres qui rencontrèrent des succès variables. Une année, c’était le tramway qui, mal conçu, ne pourrait pas remonter l’avenue de la Tranchée, il est vrai fort pentue, et patinerait lamentablement sur ses rails dés les premières gelées hivernales. Une autre, c’était le député Ronan Vodennieu de Braves qui était soi-disant décédé, jusqu’à ce qu’il réapparaisse sur la place de la Mairie deux semaines plus tard, faisant preuve d’une vivacité inattendue pour un macchabée, mais assez naturelle pour quelqu’un qui revient d’un séjour en bord de mer.

Sur un terreau aussi favorable, l’incident du musée des Beaux-arts se diffuse de bouches mal informées à oreilles peu attentives avec une si déconcertante facilité que, avant la fin de la soirée, pratiquement tous les quartiers de la ville bruissent de la terrible nouvelle : un allemand a molesté une femme en plein musée avant de tenter de la tuer d’un coup de pistolet.

à suivre