chapitre 3

Naissance d’une rumeur

Deux jours après les mystérieux évènements survenus au musée des Beaux-arts, les spéculations farfelues autant qu’extravagantes continuent d’agiter les esprits les plus perméables aux divagations en tous genres. Si la presse locale a rapidement apporté des éléments précis et avérés sur la nature de l’incident lui-même, l’absence d’informations sur la localisation de l’éléphant empaillé, comme sur les modalités de sa disparition, entretient un climat d’incertitude, sinon d’angoisse, propice aux hypothèses hasardeuses, aux supputations fantaisistes, aux phantasmes délirants. C’est ainsi dans un climat de singulière tension que la réunion mensuelle du Cercle scientifique de Touraine débute ce soir-là.
A l’initiative du professeur Léandre Porcellet, débonnaire doyen de la Faculté des sciences, encouragé et soutenu dans cette ambitieuse entreprise par son ami Théophraste Formollet, dont l’attachement à tout ce qui ressemble de près ou de loin à de l’éducation populaire est de notoriété publique, les soirées mensuelles du Cercle scientifique de Touraine, association présidée par le même Porcellet, s’étaient fixées pour objectif rien moins que « présenter l’ensemble des connaissances et découvertes scientifiques de manière à les rendre accessibles à toutes et à tous quel que soit son niveau d’érudition, d’éducation ou de curiosité ». Le travail de l’association, constituée de chercheurs, enseignants et autres érudits, réunis par un attachement commun au savoir rationnel et par l’impérieux désir de le partager avec le plus grand nombre, consistait essentiellement à préparer une soirée-débat qui se déroulait le troisième mercredi de chaque mois, au Grand Théâtre, en accès libre et gratuit (dans la limite des places disponibles). Les sujets les plus divers y étaient abordés, couvrant l’ensemble des domaines scientifiques, des mathématiques à la chimie organique, de la chirurgie vasculaire à la géologie, de l’éthologie à la mécanique ondulatoire.

Persuadé qu’aucun concept, aucune recherche, aucune hypothèse, ne saurait résister, non pas à la « vulgarisation » (terme que Porcellet avait en horreur, le jugeant péjoratif voire rabaissant), mais à une adaptation qui saurait le rendre accessible au dernier des ignares, les organisateurs mettaient un point d’honneur à diversifier autant que possible leur programmation, accueillant systématiquement et avec enthousiasme toutes les propositions, quand bien même elles concernaient le plus abscons des sujets. « Si c’est bien expliqué, affirmaient-ils, c’est compréhensible. Il n’y a pas d’élèves idiots, il n’y a que des professeurs incompétents. » Pratiquement, ces réunions se déroulaient toutes de la même manière : Porcellet faisait une courte introduction, présentant en quelques mots le thème retenu ainsi que les membres de l’association à l’initiative de la soirée, puis, lorsqu’il y en avait, les invités. Un film était ensuite projeté, après lequel les différents intervenants apportaient précisions ou éclaircissements, et répondaient aux éventuelles questions du public. Celui-ci, que Porcellet et ses amis souhaitait le plus varié, était composé, lors des premières séances, exclusivement d’étudiants, auxquels vinrent se joindre progressivement une bonne proportion de bourgeois curieux, et plus encore de bourgeoises curieuses. La plupart, Porcellet n’était pas dupe à ce sujet, venaient avant tout pour se montrer (leurs effectifs doublèrent quasiment lorsqu’un journaliste des Nouvelles Tourangelles commença à couvrir l’évènement et augmenta d’autant lorsqu’un collègue photographe l’accompagna), mais les organisateurs, débordant d’optimisme, restaient persuadés que dans l’esprit de ces mondains se cachait sans doute un véritable intérêt, pas toujours conscient, qui peut être trouverait là à être stimulé. Les ouvriers quant à eux, sans doute du fait d’une sorte de gêne sociale mal placée ou d’un a priori tout aussi infondé, étaient clairement sous-représentés.
Les membres du Cercle scientifique de Touraine, ne pouvant se résoudre à cette injustifiable discrimination qui allait à l’encontre des principes fondamentaux de leur démarche, diffusaient par tous les moyens les informations à destination de ce public, organisant des distributions de tracts à la sortie des ateliers ou multipliant les affichages dans les cafés. Depuis quelques temps, enfin, une catégorie moins désirable de participants avait fait son apparition. Peu nombreux mais redoutablement assidus, leur présence était motivée moins par la soif du savoir que par le goût de la controverse. Ceci n’était pas en soi problématique, l’objectif de ces soirées étant tout autant d’exposer que de débattre, mais le devenait inévitablement lorsque le but de ces contradicteurs s’avéra être de créer des scandales qui n’avaient pas lieu d’être au nom de convictions qui relevaient, bien plus que de la démarche scientifique, de la subjectivité religieuse ou de partis pris politiques discutables. Ces trublions, parmi lesquels se reconnaissaient aisément les visages haineux de nombreux membres des Louveteaux ligériens, perturbèrent ainsi notablement les soirées consacrées à la théorie de l’évolution de Charles Darwin ou aux travaux sur l’interprétation des rêves de Sigmund Freud.

Ironie du sort, en ce soir du 17 juin 1914, le rendez-vous du Cercle scientifique de Touraine est intitulé : « La cérémonie de l’éléphant-papillon dans les îles Andaman ». Personne, bien sûr, dans la foule qui se presse aux portes du Grand Théâtre ne sait sans doute ce qu’est l’éléphant-papillon, mais, quelques jours après la disparition de Fritz, il est aisé d’imaginer l’écho particulier que cette étrange dénomination peut avoir dans l’esprit des tourangeaux. D’autant que le principal intervenant de la soirée n’est autre que le professeur Krapoutchov, entomologiste de renom qui ne compte pas que des amis parmi les « bien-pensants » locaux. Ce qui leur pose problème, ce n’est pas tant la spécialité scientifique choisie par Krapoutchov que le fait qu’il soit, selon eux, « un dangereux bolchevique. »

Né dans la deuxième moitié du XIXème siècle en Ukraine, Piotr Ivanovitch Krapoutchov avait, dans sa vie, deux passions : l’étude des insectes et la liberté individuelle. Etrangement, bien qu’elles n’aient apparemment aucun rapport, elles lui étaient venues simultanément, d’une manière tout à fait inattendue. Un matin ensoleillé, alors qu’il s’amusait, dans le jardin, à observer les fourmis à la loupe, il mit le feu à la queue d’un chat paisiblement endormi dans des herbes hautes. Le pauvre animal, pris d’une bien compréhensible panique, crut trouver dans la fuite désordonnée une chance de salut et se rua dans la maison voisine où il porta les flammes qui lui ravageaient à présent le dos aux rideaux du salon. En quelques minutes, l’incendie se répandit dans tout le rez de chaussée avant de gagner l’étage, puis le toit, avec une égale facilité. Hormis le chat dont la dépouille parfaitement carbonisée serait retrouvée bien plus tard au fond du puits, aucune victime ne fut à déplorer. Pourtant, aussi étrange que cela puisse paraître, le voisin, pas plus que sa famille, ne sembla se satisfaire de cette heureuse circonstance. Bien au contraire, il fit part au père de Piotr de son profond mécontentement, insistant auprès de ce dernier, avec des arguments difficiles à balayer, présentés sur un ton qui tolérait peu la contradiction, pour obtenir une prompte et conséquente réparation. Monsieur Krapoutchov, qui n’était pas un homme violent, fut malgré tout suffisamment ébranlé par cet évènement et ce qui s’ensuivit pour concevoir à l’encontre de son fils, incendiaire involontaire, un certain ressentiment qui ne pouvait qu’entraîner une punition à la hauteur de la faute commise, même si le caractère irréfutablement accidentel de l’incident ne faisait aucun doute. Entre autres sanctions, Piotr, observateur infatigable de la nature et de ses habitants, fut privé de sortie et prié d’aller méditer sur l’étendue de sa bêtise dans un endroit propice à l’introspection. Le pauvre garçon ne sut jamais très bien si cet isolement imposé avait pour but de le frustrer de l’un de ses plaisirs favoris ou de le soustraire à un potentiel courroux du voisinage. Quoi qu’il en soit, il dû passer le reste de l’été enfermé dans la bibliothèque familiale où il trompait son ennui en dévorant les volumes qui en remplissaient les étagères. La curiosité intellectuelle de ses parents ne connaissant pas de limites, Piotr avait accès à une diversité d’ouvrages considérable. Il piocha au hasard et la lecture, allégeant sensiblement son châtiment, transforma bientôt sa prison en temple du savoir. De tous les livres qu’il eut l’occasion de découvrir alors, deux, qui pourtant n’avaient apparemment rien en commun, le marquèrent de manière profonde et irrémédiable. « Mémoires pour servir à l’histoire des insectes », publié entre 1734 et 1742, par René-Antoine Ferchault de Réaumur, fit naître en Piotr un intérêt, jusque-là imprécis, pour les coléoptères, les thysanoures et autres mégaloptères. Le tome 4, en particulier, intitulé « Histoire des Gallinsectes, des Progallinsectes et des Mouches à deux ailes », passionna à ce point le garçon qu’il le lut, le relut une bonne dizaine de fois, passant des heures à en observer les illustrations. « L’unique et sa propriété », écrit une vingtaine d’année plus tôt par Max Stirner, forgea quant à lui véritablement la pensée politique naissante du jeune homme, soumis à un régime pénitentiaire qui, pour être objectivement confortable, n’en était pas moins contraignant, le renforçant dans ses convictions que la liberté ne tolérait aucune entrave. Ces deux découvertes eurent une influence considérable sur sa vie future, d’étudiant comme de citoyen, le conduisant à se spécialiser dans l’étude des insectes d’une part et l’amenant à sympathiser avec certains idéaux révolutionnaires de l’époque d’autre part. Si ses premiers écrits sur les papillons lui apportèrent rapidement une reconnaissance de ses pairs, sa participation aux mouvements contestataires d’octobre 1905 lui fut moins profitable et l’obligèrent à faire le choix fort déplaisant de l’exil ou de la prison. Pressentant que les geôles tsaristes seraient vraisemblablement plus inconfortables que la bibliothèque parentale dans laquelle il avait déjà eu l’occasion de purger une peine d’emprisonnement, il profita d’une invitation du professeur Porcellet, grand admirateur de ses travaux avec lequel il avait sympathisé lors d’un colloque scientifique à Vienne, et choisit de quitter sa mère patrie pour la France. Le temps que son ami tourangeau organise son installation au sein de la faculté des sciences (la création d’un département d’entomologie ne se fit pas sans peine), il séjourna quelques mois à Paris où il rencontra une jeune femme avec laquelle il se trouva suffisamment de points communs pour lui proposer de l’épouser, ce que cette dernière accepta. Mais lorsque le couple vint s’installer à Tours, la réputation de « révolutionnaire », totalement exagérée, de Krapoutchov l’avait précédée et, bien qu’il ne participât jamais à une réunion politique, ni ne fit en aucune circonstances état publiquement de ses opinions, certains le considérèrent immédiatement et durablement comme un homme peu fréquentable qui présentait « la double tare d’être à la fois un étranger et un communiste ».

En arrivant devant le théâtre en compagnie de son épouse, le professeur Krapoutchov confie à son confrère et ami son appréhension quant au déroulement de la soirée.
– N’ayez crainte, le rassure Porcellet, il y aura bien quelques roquets friands de scandale dans l’assistance mais ils restent minoritaires. Le savoir scientifique ne doit pas fléchir devant la bêtise d’une poignée d’ignorants.
– Me voilà rassuré, répond Krapoutchov avec un manque de conviction que ne parvient pas à dissimuler son puissant accent slave. En signe de soutien, Porcellet lui administre une vigoureuse bourrade qu’il accompagne de l’un de ses clèbres éclats de rires.
– J’arrive tout juste pour le début du lynchage, lâche, non sans malice, Formollet en s’approchant.
– Voilà bien une parole malheureuse, le gronde gentiment Porcellet tout en serrant fermement la main que lui tend le conservateur. Notre pauvre ami est dans ses petits souliers et nous ne serons pas trop de deux pour lui redonner un peu d’entrain.
Formollet, après avoir salué madame Krapoutchov, se tourne vers l’entomologiste qui tente de masquer les tourments de son esprit derrière un pauvre sourire. Dans ce regard fébrile, Formollet qui connaît bien l’âme humaine et sait reconnaître ce qu’elle peut contenir de bonté, lit sans peine les raisons de l’inquiétude du savant russe. Ce que redoute Krpoutchov, ce n’est pas tant la mise en cause de ses travaux que la perspective de voir Porcellet, qu’il considère comme son ami et son bienfaiteur, inquiété par des détracteurs qui cherchent en permanence les occasions de lui porter préjudice.
– Nous en avons vu d’autres, tente de le rassurer Formollet. Et ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort.
– Voilà une bonne parole, s’esclaffe Porcellet. Mais l’heure n’est pas à la philosophie, fut-elle moustachue et germanique, et si nous ne voulons pas être en retard, il faut y aller.
Et le petit groupe, qui s’était déplacé progressivement jusque dans le hall du théâtre, s’élance dans l’imposant escalier de marbre. Alors que madame Krapoutchov s’accroche au bras que lui tend Formollet, et, après avoir donné à son époux, un baiser empli d’une réconfortante tendresse, elle entre dans la salle comble qui gronde de conversations mêlées. De son côté, Krapoutchov suit Porcellet qui l’entraîne dans les coulisses. Après que le régisseur-plateau leur a confirmé que tout était fin prêt et qu’il n’attendait plus que son signal pour donner l’ordre au projectionniste de lancer le film, Porcellet s’avance au centre de la scène. Son entrée est saluée par des applaudissements dont la durée et l’intensité laissent deviner un public circonspect, sinon hostile. Ceci ne déstabilise pas Porcellet, ni ne le surprend.

Depuis quelques jours, un certain nombre de messages lui ont été adressés de manière plus ou moins directe pour tenter de le dissuader d’organiser cette soirée. « N’y a-t-il pas suffisamment de brillants cerveaux dans la patrie d’Alexis Carrel pour aller donner la parole à quelque étranger ou autre révolutionnaire ? » se concluait ainsi une lettre anonyme glissée quelques jours plus tôt dans la boîte aux lettres des Porcellet et contenant nombre d’arguments au ton un peu plus que virulent, rédigés dans un style qui oscillait en permanence entre l’insulte et la menace. Si Léandre Porcellet se moquait ouvertement de ce qu’il qualifiait d’« insignifiantes et grotesques productions de cerveaux confus tournant le dos à la lumière », Elise, son épouse, estimait que la situation n’était pas absolument risible et insistait fermement pour que la police en soit avertie.
– Laissons ces pauvres bougres tranquilles, répondait Porcellet. Ils ont bien d’autres chats à fouetter et d’éléphant à retrouver.

C’est malgré tout avec une pointe d’appréhension que Porcellet, d’ordinaire plutôt à l’aise dans ce type d’exercice, se présente devant le public qui progressivement fait silence. Mais bien vite, sa vigoureuse nature combative reprend le dessus lorsque, balayant le parterre et les balcons du regard, il reconnait dans la salle plus de visages aimables et de mines attentives que de faciès mauvais.
– Mes chers amis, laissez-moi tout d’abord vous remercier d’être encore une fois venus si nombreux pour découvrir les merveilles de la science. Si la curiosité peut effectivement en certaines mesquines circonstances être considérée comme un vilain défaut, elle doit être, entre ces murs, accueillie comme la marque des esprits féconds qui, en comprenant mieux le monde et ses mécanismes, n’ont pas d’autres souhaits que de contribuer à son édification. Ce soir, je vous invite à un voyage en terre lointaine, à la rencontre d’animaux petits et grands dont le plus surprenant pourrait bien, une fois de plus, être l’homme lui-même. Je vous demande d’accueillir celui qui nous servira de guide lors de cette expédition, le grand entomologiste Piotr Krapoutchov, auquel je laisse le soin de vous présenter le film que nous allons tout d’abord vous proposer.
Krapoutchov, qui s’avance sur scène d’un pas hésitant, est accueilli par le public, sans enthousiasme excessif. Il n’y a sans doute dans la salle, qui compte très exactement 913 places, dont les trois quarts sont occupés, pas plus d’une douzaine d’individus véritablement inamicaux et peut être autant dont l’état d’esprit pourrait être qualifié d’« a priori négatif ». Pourtant, contre toute logique, cette minorité suffit à imposer sa méchante humeur à une majorité bienveillante ou neutre. La passivité du plus grand nombre est bien souvent le plus efficace allié de la détermination d’une poignée de malfaisants.
– L’étude des insectes, commence Krapoutchov après avoir salué le public d’une voix trébuchante, est une entreprise vertigineuse mais au combien exaltante. Vertigineuse parce que les insectes constituent la classe animale qui compte le plus grand nombre d’espèces. Et il serait tout aussi présomptueux que déraisonnable, pour un scientifique de prétendre les connaître toutes. Exaltante parce que le champ des possibles est presqu’infini au regard d’une vie humaine, et ce qui pourrait sembler désespérant constitue au contraire la promesse d’une entreprise qui dépasse de beaucoup les limites de ce que certain nomme une carrière. Ce que je construis, quelqu’un l’a commencé et un autre le poursuivra. Mais trêves de philosophie de comptoir, et venons-en à notre sujet du soir : le papillon-éléphant.
A l’énoncé de ces mots, la salle est parcourue d’un frisson perceptible. Les têtes se redressent et les regards s’éclairent.
– Il y a de cela une dizaine d’années, John Front, un collègue britannique, spécialiste des lépidoptères, me fit découvrir une très étrange espèce de papillon dotée d’une trompe dont la forme évoque irrésistiblement l’appendice nasal de l’éléphant. Au lieu d’être roulée en spirale, celle-ci est en effet recourbée vers l’extérieure. Cette particularité anatomique, qui ne se retrouve chez aucune autre des 160 000 espèces de papillons connues, n’est que la première des extraordinaires caractéristiques du papillon-éléphant. La seconde est qu’il ne se peut observer qu’en un point unique de la planète, sur un territoire très restreint, pas plus grand que notre ville. Cette région se trouve au centre de l’île de North Sentinel, l’une des îles Andaman situées dans le golfe du Bengale, au large de l’Inde. La troisième est que l’éléphant-papillon entretient avec la population locale, une tribu de chasseur-cueilleur appelée les Sentinelles, vivant en totale autarcie, un rapport très étroit puisqu’il apparaît que le rythme de vie des humains s’est totalement calé sur celui du papillon. Chaque état de développement de ce dernier – l’œuf, la chenille, la chrysalide puis l’imago, c’est-à-dire le papillon tel que nous nous le représentons couramment – fait l’objet d’un rite ou d’une cérémonie spécifique. Lorsque nous nous sommes rendus sur place l’année dernière avec le professeur Front, nous avons pu observer, au prix d’un effort considérable tant les Sentinelles refusent tout contact avec le monde extérieur, cette interaction permanente entre l’insecte, que nous étions venus étudier, et l’homme que nous avons découvert. Nous en avons rapporté un film que je vous propose de découvrir à présent, avant de vous apporter des informations plus précises et répondre aux questions que peut être vous souhaiterez me poser.
D’un signe de tête discret, Porcellet donne le signal au projectionniste qui, de sa cabine, attendait de mettre en route son appareil. Instantanément, la grande salle est plongée dans l’obscurité et le titre du film s’affiche sur l’écran. Porcellet se retire dans les coulisses tandis que Krapoutchov, resté seul sur scène, se tourne à demi vers l’écran afin de commenter le film. Après une courte séquence introductive montrant les abords de l’île, entrecoupée de cartons explicatifs qui apportent un certain nombre de précisions géographique, historique ou géologique, les premières images du papillon-éléphant apparaissent. L’animal est d’abord saisi dans son milieu naturel, voletant de fleur en fleur, avant qu’une présentation plus détaillée en soit faite, les gros plans succédant aux textes explicatifs.
– La pellicule noir et blanc, précise Krapoutchov, ne rend évidemment pas honneur à la beauté du papillon-éléphant dont les ailles sont extrêmement colorées. Certains individus peuvent présenter jusqu’à dix-huit nuances de bleu différentes sur chaque aile.
Il faut attendre une dizaine de minutes avant que les spectateurs ne découvrent les indigènes. Le cadrage comme la qualité de l’éclairage laissent supposer que l’opérateur a dû se dissimuler pour parvenir à les filmer dans leurs activités quotidiennes, ce que confirme Krapoutchov, précisant les efforts d’ingéniosité et de prudence accomplis pour approcher au plus près cette tribu qui défend souvent agressivement son intimité.
– Voici à présent ce que nous avons appelé « la cérémonie de l’éléphant-papillon », annonce Krapoutchov. Elle a lieu lorsque le papillon sort de son cocon et constitue vraisemblablement le moment le plus important de la vie sociale de la tribu.
Sur l’écran, des danseurs effectuent une sorte de ronde très précisément chorégraphiée qui semble les entraîner progressivement dans une transe de plus en plus incontrôlable, pendant laquelle ils miment plus ou moins le vol du papillon, tandis qu’un éléphant fait de bois et de feuilles de figuier, décoré de fleurs multicolores, circule de l’un à l’autre comme pour constituer des couples. Soudain, le déguisement est déchiré et une femme totalement nue surgit du pachyderme végétal, roulant vers le ciel des yeux révulsés tandis que son torse est la proie de spasmes effrénés.
Dans la salle la réaction est immédiate. Les rires gênés qui avaient accompagnés les premiers pas des danseurs sont immédiatement remplacés par des cris d’indignation. Le chahut se répand comme une trainée de poudre, certains criant au scandale tandis que d’autres les somment de se taire. Bien vite, la voix de Krapoutchov, qui a abandonné son commentaire pour inviter les spectateurs à faire preuve de modération dans leurs réactions, est couverte par les cris et les invectives qui fusent de toutes parts. Des femmes au bord de l’hystérie tournent de l’œil en hurlant. Entre ces murs, contre lesquels résonnent d’ordinaire les chants lyriques ou les vers du répertoire classique, les noms d’oiseaux se mêlent aux grossièretés dans une incontrôlable cacophonie. Un groupe de Louveteaux ligériens s’élance des rangs du fond, la bave aux lèvres et le geste obscène, hurlant au « pornographe », au « métèque », au « bolchévique », et se précipite vers la scène avec l’intention manifeste d’en faire descendre Krapoutchov. Celui-ci est tout prêt à défendre la position mais Porcellet, bien vite rejoint par ses amis du Cercle scientifique, se lance à son secours et lui conseille fermement de battre en retraite. Krapoutchov rejoint donc les coulisses.
– Mes amis, mes amis ! hurle Porcellet de sa voix de stentor, espérant ramener le public à un semblant de calme.

Le chaos, à cet instant, atteint une telle puissance que ses mots, malgré la fermeté du ton sur lequel ils ont été formulés, restent sans effet. Alors que des ombres surexcitées commencent à se hisser sur la scène, Porcellet comprend que l’obscurité joue contre lui.
– Lumière, ordonne-t-il dans un cri à l’intention du régisseur. Remettez la lumière !
A la clarté des lampes, l’agitation désordonnée de la salle perd soudain en intensité, comme si certaines réactions haineuses avaient plus de mal à s’exprimer au grand jour. Porcellet, qui identifie désormais clairement ses assaillants, s’avance vers eux en fronçant les sourcils d’un air dissuasif, sinon menaçant. Le bonhomme est ce qu’il est permis d’appeler un solide gaillard, un vrai costaud nourrissant une passion presqu’équivalente pour la savate, qu’il pratique en amateur depuis de nombreuses années, que pour les sciences. Il n’est pas besoin de connaître les détails de sa biographie pour s’en apercevoir : l’air déterminé et la musculature saillante qu’il affiche à cet instant suffisent à refroidir les velléités belliqueuses des provocateurs qui semblent soudainement montrer moins d’empressement à vouloir aller à l’affrontement physique.

Un hurlement explose soudain, si puissant et terrifiant à la fois qu’il impose instantanément le silence. Au premier rang, une femme, la bouche grande ouverte, les yeux écarquillés, le visage blême, pointe l’un de ses doigts gantés vers les coulisses. Passé le moment de surprise, tous les regards se tournent dans la direction indiquée. Glissant sur le sol avec la lenteur épouvantable d’une coulée de lave écarlate, une large flaque de sang se répand peu à peu sur le plancher ciré. Porcellet s’élance et, avec vigueur, écarte le pendrillon de velours sombre qui trempe dans la mare dégoulinante. L’abominable spectacle qui s’offre à lui le paralyse : là, étendu sur le sol, Krapoutchov gît, immobile.
– Un médecin ! Faites venir un médecin ! crie Porcelletet en s’accroupissant sur le corps inanimé.
La tête du savant russe est totalement broyée, chaque os semble en avoir été brisé en une multitude de morceaux et baigne à présent dans un mélange effrayant de tissus sanguinolents et de cheveux éparpillés.
Au premier rang, madame Krapoutchov, muette et livide, tombe évanouie dans les bras de Formollet qui la porte prestement loin de ce spectacle glaçant.
– Que personne ne bouge, hurle le commissaire Chapot.

Le policier n’est pas un habitué des soirées du Cercle scientifique et son intérêt pour les sciences est du reste des plus limités. S’il est présent dans la salle, ce soir, c’est parce qu’Elise Porcellet, sans en avoir averti son époux, lui a fait part de ses inquiétudes suite aux menaces dont ce dernier a fait l’objet.
Quelques directives autoritaires suffisent à envoyer les policiers en civil qui l’accompagnent aux endroits voulus, avec ordre de ne laisser personne sortir du théâtre. Pendant ce temps, un spectateur, faisant état de son statut de médecin, fend la foule agglutinée devant la scène, mue par l’impulsion contradictoire de la curiosité malsaine et du dégoût profond. Avant même de rejoindre le corps, le médecin sait déjà qu’il n’y a plus rien à faire.
– Comment est-ce possible ? balbutie-t-il en s’approchant. Comment ? En si peu de temps ?
Porcellet lève vers lui un regard rempli de tristesse, de désarroi et d’incompréhension.
– Je ne l’ai quitté des yeux que quelques instants, dit-il, la gorge nouée.
– Tous les accès sont bloqués, affirme Chapot qui les a rejoints. L’auteur de ce crime n’ira pas loin.
– L’auteur de ce crime ? Mais qui est capable de faire ça ?
– Il faut reconnaître que la chose est peu banale, commente le commissaire comme pour lui-même. Je me demande avec quelle arme il est possible d’obtenir un tel résultat ? Un marteau ? Ou plutôt une masse ? Mais il faudrait alors porter un nombre considérable de coups. Ce qui laisserait supposer que le meurtrier est extrêmement rapide. Combien de fois faut-il frapper une boîte crânienne pour la réduire à cet état selon vous, docteur ?
Le médecin, d’abord interdit, regarde désormais Chapot d’un air effaré, sans trouver bien sûr, les mots pour lui répondre. A ses côtés, Formollet fixe le policier d’un air de plus en plus menaçant.
– Mais peut être étaient-ils plusieurs ? poursuit Chapot sans attendre la réponse. Dans ce cas, il fallait qu’ils soient incroyablement bien coordonnés. Un ou deux pour empêcher la victime de bouger et une bonne demi-douzaine qui frappe sans discontinuer de manière puissante et rapprochée. Et tout ça dans l’obscurité… C’est peu vraisemblable. Nous les aurions forcément remarqués.
Chapot, qui a cru bon d’accompagner ses réflexions à voix haute de gestes illustratifs des plus évocateurs, relève la tête en se massant le menton d’un air pensif. Son regard croise celui de Formollet, le visage empourpré par la colère. Si les membres du Cercle scientifique ne s’étaient précipités sur le professeur, tentant qui de le raisonner, qui de le maîtriser physiquement, il est plus que probable qu’un second assassinat se produirait à l’instant même.
– Ou alors, continue Chapot sans prendre apparemment conscience du danger auquel il s’expose, ni mesurer l’incroyable manque de délicatesse dont il fait preuve, il n’y a eu qu’un seul coup mais un coup extraordinairement puissant. Comme un poids de plusieurs tonnes qui serait tombé de là…
Le commissaire lève les yeux vers les cintres, perdu dans ses conjectures solitaires. Ses mots ne sont plus à présent qu’une suite de sons inarticulés dont le volume sonore décline au fur et à mesure qu’il s’éloigne dans les coulisses. Une terrible torpeur paraît avoir gagné la salle. Après que les marmonnements du commissaire Chapot se sont totalement perdus au loin, le silence est presque total et personne, semble-t-il, ne sait plus trop ce qu’il doit faire, dire ou penser. Seul le ronronnement du projecteur se fait encore entendre et, tandis que sur l’écran, le papillon poursuit son vol au milieu de la jungle, certains ne peuvent détacher leurs regards de ce qui fut la tête du professeur Krapoutchov et qui n’est plus désormais qu’une effroyable bouillie de chair, comme si elle avait été écrasée par la patte d’un gigantesque et furieux éléphant.

à suivre