chapitre 4

Sur les rails

En ce matin du vendredi 19 juin 1914, la gare d‘Austerlitz grouille, comme à son habitude, d’une intense activité. Voie numéro 7, un strident coup de sifflet vient d’annoncer le départ imminent du train pour Tours lorsqu’un jeune homme échevelé surgit au bout du quai. Alors que la locomotive est déjà en mouvement, le coureur se faufile entre les passants qui, venus accompagnés un voyageur, agitent leurs mouchoirs avec une émotion plus ou moins démonstrative. D’un bond d’une singulière audace, il saisit la poignée de la voiture de queue, ouvre la porte sous les protestations impuissantes du chef de gare, et, prenant un ultime appui sur le marchepied, se propulse à l’intérieur du wagon. Ce retardataire qui peine à reprendre son souffle n’est autre que Jérôme Fandor, l’intrépide journaliste du quotidien La Capitale.

Malgré son jeune âge, Fandor avait déjà connu, tout autour du monde, mille aventures plus périlleuses les unes que les autres pendant lesquelles la mort qu’il avait frôlé de très près, et les dangers hallucinants qu’il avait du affronter, étaient bien souvent ses plus fidèles compagnons, à défaut d’être les plus plaisants. Peut être aurait-il pu, comme certains de ses collègues, se contenter de tenir la rubrique des chiens écrasés, mais le destin en avait décidé tout autrement, le jour où il avait jeté en travers de sa route le plus grand criminel que la terre ait porté. Depuis, Fandor avait oublié ce que pouvait être une vie de confort ou de quiétude et s’était voué, aux côtés de son mentor, le policier Juve, à la traque incessante, presqu’obsessionnelle, de ce génie du mal qui toujours leur échappait sans jamais parvenir à les décourager. Dans cette entreprise, Fandor faisait preuve d’une bravoure infinie, ne reculant devant aucun danger et déployant des trésors d’imagination pour tenter de faire triompher la justice. La semaine précédente, ainsi, habilement déguisé en mendiant cul-de-jatte, il avait infiltré un groupe de malfaiteurs sanguinaires qui sévissaient dans les quartiers les plus malfamés de Ménilmontant et qu’il soupçonnait fortement d’être responsables de la disparition mystérieuse de Juve. La bande, composée des pires spécimens de brutes et de pervers que l’espèce humaine pouvait compter, avait pour chef un borgne roux qui les surpassait tous dans ces domaines, surnommé Dédé la chignole à cause de sa navrante manie de transpercer les rotules de ses victimes à l’aide de cet instrument de charpentier. Il n’avait pas fallu bien longtemps à Fandor pour reconnaître dans cette pratique abjecte la cruauté légendaire de son pire ennemi. Il n’avait pas fallu beaucoup de temps non plus à ce dernier pour deviner, malgré l’extrême sophistication du déguisement, la véritable identité du soi-disant infirme. Sur ordre de Dédé la chignole, Fandor fut un soir sournoisement attaqué par ses « compagnons » de rapine auxquels il eu le temps de casser quelques dents avant d’être rossé d’importance, avec une telle férocité qu’il finit par perdre connaissance. Lorsqu’il revint à lui, il était ligoté et bâillonné dans une sorte de caisse qui tanguait étrangement. Il mit d’abord cette sensation de balancement sur le compte des coups de pieds et de poings qui lui avaient été administrés mais, en entendant le vrombissement d’une corne de brume, il comprit bientôt qu’il se trouvait sur un bateau. Il savait que s’il n’avait pas été purement et simplement assassiné, ce n’était pas le fait d’un subit accès de bonté de son bourreau, mais certainement parce qu’un sort plus funeste encore lui était réservé. Comme il n’était pas disposé à attendre sagement de découvrir de quoi il s’agissait, il se mit à rogner avec ce qu’il lui restait d’incisives le bâillon qui lui masquait la bouche, puis, sur sa lancée, les cordes qui l’immobilisaient. D’un vigoureux coup de pied, il fit sauter le couvercle de sa prison qu’il découvrit être une malle de voyage posée dans la cabine de luxe d’un paquebot. Entendant des pas se rapprocher dans le couloir, prudemment, Fandor referma la malle avant de se cacher dans le cabinet de toilette. Bien lui en prit car les pas s’arrêtèrent devant la porte de la cabine qui s’ouvrit pour laisser entrer deux matelots. Le premier ressemblait à un amas de muscles surmonté d’une face aux traits grossiers, largement traversé par une cicatrice que dissimulait à peine une barbe mal taillée, le tout laissant présumer une probable appartenance à cette catégorie d’individus qui pourrait être qualifier, sans risque de se hasarder à de trop hâtives conclusions, de brute épaisse. Le second, plus chétif mais d’une apparence tout aussi antipathique, présentait quant à lui une tête presque difforme composée d’un front gigantesque, d’une paire d’yeux minuscules, d’un large nez affreusement retroussé et d’une bouche aux lèvres excessivement molles. Tous ces éléments, assemblés au mépris des règles les plus élémentaires de l’harmonie et du bon goût, lui donnait un air particulièrement sournois, qui n’était pas sans évoquer le résultat improbable de l’accouplement contre-nature d’une guenon et d’un pou. Leur attitude et leur façon de parler indiquaient clairement, malgré leurs marinières et leurs bérets à pompons, qu’ils n’étaient pas plus marins que Fandor n’était cul-de-jatte.
– Ouvre ça ; dit le plus petit en désignant la malle. Et assure-toi qu’il est encore en vie.
– A quoi ça sert ; répondit l’autre, puisque dans pas longtemps il ne le sera plus.
– Ordre du patron.
– C’est idiot, non ?
– Si tu veux, tu peux aller lui dire.
La brute épaisse blêmit subitement. Il était plus que probable que toute délicatesse lui était étrangère et qu’une capacité de réflexion très en dessous de la moyenne le rendait peu sensible à la peur. Pourtant, la simple idée d’aller échanger avec son patron du bien fondé de l’une de ses décisions secoua son gros corps de lourdaud arriéré d’un tremblement pathétique. Piteux, il s’accroupit près de la malle.
– Ah bin ça alors ; dit-il. C’est vide.
Il ne se releva pas tout de suite, attendant que son compagnon, vraisemblablement le cerveau de l’équipe, lui apporte, sinon une explication, au moins une information sur ce qu’il devait à présent faire. A la place du conseil qu’il espérait, il entendit un bruit sec suivi immédiatement d’un autre, sourd. Le premier avait été produit par la rencontre brutale entre le crâne du pou simiesque et la crosse du pistolet de Fandor. Le suivant était celui d’un corps inanimé qui s’affaissait sur la moquette. Lorsqu’il se retourna enfin, le gros balafré se trouva nez à nez avec le canon d’un pistolet que Fandor pointait sur lui d’un air menaçant.
– Un geste et ce sera ton dernier ; prévint Fandor.
Moins par crainte que par habitude de se conformer aux ordres qui lui étaient donnés, l’homme resta donc totalement immobile.
– Où va ce bateau ? demanda Fandor.
Le costaud l’observait d’un air abruti.
– Que comptiez-vous faire de moi ? continua Fandor.
La question ne reçut pour toute réponse qu’un sourire narquois.
– Parleras-tu ? s’énerva Fandor.
Il savait bien dans le fond que le type était un dur à cuire qu’il ne parviendrait pas à impressionner ainsi et qui attendait sans doute le moment propice pour le désarmer avant de lui rompre le cou. Le rapport de force lui serait alors inévitablement défavorable et Fandor comprit que, s’il voulait vaincre son adversaire, il devait l’attaquer sur son point faible, en usant de psychologie.
– Fort bien ; dit-il. Dans ce cas je vais aller dire à ton patron que tu trouves ses ordres idiots.
La physionomie du balourd se transforma instantanément. Son visage pâlit, sa lèvre inférieure fut prise d’un incontrôlable tremblement et les larmes lui montèrent aux yeux. Fandor n’eût pas même besoin de répéter ses questions pour que le rustaud mutique se transforme en butor volubile. Il lui apprit alors que le bateau faisait route vers les côtes égyptiennes, que le patron comptait y piller quelques tombes royales, qu’il avait l’intention d’enfermer Fandor dans un sarcophage après lui avoir coupé les mains afin de se faire des gants avec leur peau, ce qui lui permettrait de laisser les empreintes du journaliste sur les lieux de ses forfaits et de le faire accuser à sa place, ce qui serait d’autant plus drôle que Fandor serait mort de faim depuis longtemps dans la pyramide, qu’après avoir exposé ses différents projets le patron avait ajouté: « ce tombeau sera son tombeau » et ça l’avait bien fait rire, que lui n’avait pas compris ce qu’il y avait de si tordant mais pour ne pas le vexer qu’il avait rit aussi. Le monologue semblait interminable et Fandor, estimant qu’il en savait assez, l’interrompit d’un nouveau coup de crosse bien placé. Puis il quitta la cabine et se mit à la recherche du Capitaine. Sur le pont supérieur, un matelot l’informa qu’à cette heure, il devait être dans la salle à manger. Fandor s’y rendit sans tarder. Les passagers, en tenue de soirée, répartis autour de grandes tables rondes, attaquaient les fruits de mer. Fandor repéra celle du Capitaine vers laquelle il se dirigea d’un pas décidé. L’officier était tourné vers sa voisine, forte femme à l’accent slave et aux manières aristocratiques.
– Excusez moi Capitaine, commença Fandor estimant que l’urgence de la situation justifiait une interpellation peu protocolaire.
L’officier se tourna vers lui. Fandor fit un bon en arrière, comme s’il venait d’être frappé par la foudre.
– Vous ! cria-t-il.
Malgré les postiches, Fandor avait reconnu du premier coup d’œil son éternel ennemi sous l’uniforme du Capitaine dont l’identité avait manifestement été usurpée. Celui-ci se redressa si brutalement qu’il fit basculer la chaise de la comtesse polonaise. Alors que la pauvre femme, telle une tortue retournée, gesticulait sur le sol en piaillant, le Capitaine, au lieu de lui venir en aide, s’élança vers Fandor qui le freina en pointant sur lui le pistolet qu’il venait de sortir de sa poche. Dans la salle, l’émotion fut considérable. Les conversations s’interrompirent et tous les regards se tournèrent dans la même direction tandis que, des hommes d’équipage, alertés, accouraient.
– Saisissez vous de lui ; ordonna le Capitaine.
– Ne bougez pas ou je tire ! hurla Fandor pour gagner du temps. Cet homme est un imposteur.
Il savait que les apparences étaient contre lui et qu’il disposait de très peu de temps pour faire la preuve de son honnêteté. D’un geste si vif que le Capitaine n’eut pas le temps de l’esquiver, il arracha la fausse barbe. Un grondement de stupéfaction envahit la salle. Le Capitaine, attrapant un homard au milieu de la table, le lança sur Fandor qui fit un pas de côté pour éviter le crustacé décapode. Déstabilisé, il perdit l’équilibre et s’affala de tout son long sur un bol de mayonnaise. Le Capitaine profita de ce moment de flottement pour s’enfuir. En d’autres circonstances, il aurait sans doute bondi sur Fandor pour l’assommer à coup de talons, mais il avait senti monter une certaine hostilité de l’assistance à son égard et comprit que le nombre jouerait fatalement contre lui s’il se lançait dans un combat au corps à corps. Il sauta de table en table, piétinant la vaisselle, bousculant sans vergogne les passagers horrifiés et n’hésitant pas à projeter des vieillardes emperlousées contre ceux qui tentaient de lui barrer la route. Fandor, après s’être rétabli, le mit en joue, mais, la foule étant au comble de la panique et soucieux de ne pas blesser accidentellement quelqu’innocent, il rabaissa son arme pour se lancer à la poursuite du fugitif qui s’était rué dans le couloir et dévalait les escaliers menant à la salle des machines. Fandor le talonnait, suivi par des sous-officiers et des matelots furieux. Arrivé à fond de cale, le Capitaine s’enferma dans une salle dont il barricada la porte de l’intérieur.
– Sortez ! lui ordonna Fandor. Vous êtes coincé.
La seule réponse qu’il obtint fut une terrible détonation. Le bateau se mit alors à vibrer de manière effrayante et avant d’avoir retrouvé sa stabilité commença à pencher en avant. Pour couvrir sa fuite, le scélérat n’avait pas hésité à saborder le navire.
– Sauve qui peut ! hurla Fandor. Nous coulons.
Dans un chaos indescriptible, tous se ruèrent vers l’escalier pour tenter de quitter les lieux avant que le couloir, qui se remplissait d’eau à une vitesse prodigieuse, ne soit totalement submergé. Sur le pont, l’équipage tentait tant bien que mal d’organiser l’évacuation des passagers qui se bousculaient sauvagement pour atteindre le plus vite possible les canots de sauvetage. Fandor frémissait de rage : une fois de plus, le monstre allait lui échapper.
– Comment va-t-il s’en tirer cette fois ? grogna-t-il entre ses dents.
Il ne pouvait se résoudre à abandonner la place, s’attendant à voir le Capitaine faire irruption au milieu de la foule hystérique, se tenant prêt à lui sauter dessus ou à l’abattre si besoin. Dans un fracas terrible le bateau se brisa en deux et s’enfonça d’un seul coup au fond de l’océan. Fandor, projeté dans les eaux glacées, puisa au plus profond de son être l’énergie nécessaire pour rejoindre le canot le plus proche. Les frêles embarcations dérivaient dans la nuit, au milieu des cadavres de malheureux qui n’avaient pas eu le temps de prendre place dans l’une d’elles, ni la force des les rejoindre à la nage. Secoué d’une colère incontrôlable, Fandor se blottit au milieu de naufragés grelottant de peur et de froid. Les pleurs et les gémissements se mêlaient au clapotis des flots. Soudain, au milieu de ce bruissement déprimant, un ronronnement de moteur se fit entendre. Fandor tournait la tête en tous sens, tentant d’identifier l’origine du bruit qui grossissait, lorsque, à une dizaine de mètres à peine, un sous-marin de poche fit surface. Derrière le hublot, la face ricanante du faux Capitaine fut un court moment visible avant de disparaitre dans l’épaisseur de la nuit.
– Nous nous retrouverons ; murmura Fandor d’un ton rageur.

Après avoir remis de l’ordre dans sa tenue vestimentaire quelque peu mise à mal par sa course effrénée et épongé son front couvert de sueur, Fandor se met à la recherche d’une place assise. Dans le premier compartiment, un couple flanqué de trois enfants qui, bien que le voyage ne soit qu’à peine commencé, semblent bien décidés à se laisser aller à toutes sortes d’excentricités bruyantes incompatibles avec le calme auquel il aspire désormais, incite Fandor à pousser plus loin sa recherche. Dans le second, un jeune homme qui a rabattu sur ses yeux une casquette à la propreté douteuse semble sur le point de sombrer dans un profond sommeil.
– En voilà un au moins qui me dispensera des assommantes considérations sur les aléas du trafic ferroviaire ou sur les incertitudes de la météorologie, pense-t-il en posant la main sur la poignée.
Alors qu’il s’apprête à ouvrir la porte, son regard se pose sur le visage de l’une des occupantes de la banquette opposée. Sec, anguleux et d’une austérité glaçante, ce facies présente l’apparence saisissante d’un parchemin mal conservé sur lequel auraient été collées deux billes d’acier glacé accompagnées d’un jeu de lèvres recroquevillées au-delà de l’imaginable, donnant à ce qu’il est bien difficile de qualifier encore de bouche la saisissante apparence d’un croupion de gallinacé constipé. L’ensemble, surmonté d’une chevelure aussi grise que terne, tirée en un chignon dont pas une mèche n’aurait l’audace de dépasser et qui semble avoir été arrangé afin de repousser le plus loin possible la moindre marque d’élégance, est posée sur un corps entièrement voué à la raideur, empaqueté dans une robe dont le manque de fantaisie s’harmonise parfaitement avec l’expression du visage mais dont la qualité de l’étoffe comme de la coupe laisse supposer que sa propriétaire appartient à une classe sociale qui ne connaît pas le besoin. Assise à ses côtés, une femme aux joues rebondies, grêlées de tâches de rousseur, et à la mise bien plus modeste, sans doute une dame de compagnie, arbore une mine exceptionnellement morne qui, comparée à celle de sa voisine, apparait cependant extraordinairement joviale. Fandor, dont le courage et la témérité ne sont pourtant plus à démontrer, éprouve à cet instant une si désagréable sensation mêlée d’angoisse et de répulsion, qu’il abandonne sur le champ l’idée de demeurer ne serait-ce qu’une seconde supplémentaire en compagnie de la sorcière momifiée.
– J’ai connu des molosses plus avenants ; pense-t-il en s’avançant vers le compartiment voisin, occupé par un unique voyageur presqu’entièrement dissimulé derrière son journal.
– Voilà qui fera l’affaire ; estime Fandor en faisant glisser la porte.
Le salut qu’il adresse à l’homme, absorbé dans la lecture d’informations sans doute suffisamment importantes pour lui faire oublier toute notion de savoir-vivre, ne reçoit pas de réponse. Fandor prend place en face de lui et, le paysage qui défile derrière la vitre ne présentant qu’un intérêt des plus restreints, décide de jeter un œil sur le journal déployé devant lui. Il s’agit de l’édition du jour du Petit parisien, quotidien concurrent de La Capitale, qui estime nécessaire de faire apparaître sous son titre la prétentieuse et sans doute abusive affirmation : « le plus fort tirage des journaux du monde entier ». Cette vantardise publicitaire a de quoi agacé Fandor sans pour autant le dissuader de prendre connaissance des titres. Il apprend ainsi que le violent orage qui s’est abattu sur Paris quelques jours plus tôt a fait de nombreux dégâts qu’un obscur gratte papier se propose de détailler en page 5 ; que l’Empire Allemand et le Royaume Uni ont conclu un accord sur la question du chemin de fer de Bagdad, les britanniques proposant une participation financière en échange de la promesse que la ligne n’atteigne pas le golfe Persique ; ou encore, que le 18 juin, le cycliste suisse Oscar Egg a établi un nouveau record du monde de l’heure au vélodrome de Buffalo, à Paris, en parcourant 44,247 kilomètres.
– Fichtre ; se dit Fandor sans grande conviction.
En dernière page pourtant, un court article ravive son attention et le tire de la torpeur dans laquelle le roulis du train et le manque de sollicitation intellectuelle commençaient à l’entraîner. « Mort mystérieuse d’un entomologiste dans un théâtre de Tours » Fandor, qui quelques instants plus tôt pestait intérieurement contre la prétention nauséabonde du journal, regrette à présent de n’en pas posséder un exemplaire. Hésitant à solliciter le voyageur qui n’a toujours pas daigné lui adresser un mot ni un regard, il se penche en avant pour tenter de déchiffrer les caractères dont la petitesse et les vibrations du papier produite par les soubresauts du wagon rendent la lecture très difficile.
« Mercredi 17 juin, lors d’une soirée organisée par le Cercle scientifique de Touraine dans le théâtre de la ville, le professeur Krapoutchov, entomologiste d’origine russe, avait été invité à présenter ses travaux à un public venu nombreux pour l’écouter. La salle ayant été plongée dans le noir, pour les besoins d’une projection cinématographique, une partie de l’assistance, choquée semble-t-il par certaines images qui lui était proposées, manifesta si bruyamment son mécontentement que les organisateurs, afin de calmer les esprits, ordonnèrent de rallumer les lumières. C’est alors qu’apparut, gisant dans une flaque de sang, le corps sans vie du professeur Krapoutchov, étendu au milieu de la scène. Malgré la présence sur place du Commissaire Chapot, qui a immédiatement procéder à une exploration des lieux, les circonstances qui ont pu conduire à ce terrible drame, n’ont pu être déterminées. Une enquête est en cours qui permettra peut-être de préciser le caractère accidentel ou criminel de ce mystérieux incident. »

Le journaliste du Petit Parisien ne disait pas, tout simplement parce qu’il l’ignorait, ce que le commissaire Chapot avait découvert en faisant le tour du théâtre : rien. Pas le moindre indice ni la plus petite trace de quoi que ce soit. Après avoir examiné tous les recoins des coulisses autour du cadavre de Krapoutchov, après avoir interrogé toutes les personnes qui s’étaient trouvées à proximité de la victime au moment des faits, il était arrivé à la conclusion qu’il n’avait simplement aucune idée de la façon dont le crime avait pu être commis. La possibilité d’un écrasement accidentel de la tête de Krapoutchov fut rapidement écartée. Dans cette hypothèse, « l’élément de compression », pour reprendre l’expression du policier, aurait forcément été retrouvé sur ou prés du corps, ce qui n’était pas le cas. L’acte délibéré, exécuté par un ou plusieurs individus, ne faisait donc aucun doute. Pourtant, à peine une dizaine de minutes séparaient le moment où Porcellet, dernière personne à avoir vu la victime vivante, avait enjoint son ami à trouver refuge derrière le rideau et celui où le cadavre de ce dernier fut découvert. Pendant ce très court laps de temps, Krapoutchov était resté seul dans son coin. Le régisseur plateau, seul employé présent sur les lieux, qui d’ordinaire tenait son poste côté cour, à l’endroit même où s’était isolé Krapoutchov, se trouvait à ce moment dans la cabine de projection. Le ou les meurtriers ne pouvaient venir que de deux endroits. Soit de la salle, ce qui était totalement impossible puisque plusieurs membres du Comité scientifique au milieu desquels se dressait l’imposante silhouette de Porcellet, faisaient barrage de leurs corps pour repousser l’assaut des spectateurs les plus agressifs dont pas un n’avait pu se faufiler. Soit des coulisses, ce qui n’était pas plus envisageable puisque les seules portes qui y donnaient accès étaient celle qui menait aux loges, solidement verrouillée et ne présentant aucune trace d’effraction, comme le constata Chapot, et celle qui permettait d’apporter le matériel sur scène, obstruée ce soir là par d’imposants éléments de décors destinés à une représentation théâtrale prévue le lendemain. Ne restait donc plus que l’éventualité d’une intrusion par les combles.
– Y a-t-il des ouvertures vers l’extérieur par ici ? interrogea Chapot en désignant l’espace, au dessus de lui, où se perdait un entrelacement de perches, de câbles et de passerelles.
– Il y a trois vasistas donnant sur les toits, répondit le régisseur qui l’avait rejoint sur scène et lui servait de guide.
– Et comment peut-on les atteindre ?
– Il n’y a que deux accès : l’échelle de la cour ou celle du jardin.
– Montrez moi ça ; ordonna Chapot.
Le régisseur l’accompagna jusqu’au pied de l’échelle la plus proche, sur laquelle le commissaire s’engagea avec une vivacité inattendue de la part d’un homme de sa corpulence.
– Vous êtes sûr de vouloir grimper là-haut ? s’étonna le régisseur.
– Me croyez-vous incapable de monter sur une échelle ? lâcha, d’un air méprisant, Chapot qui s’était déjà hissé jusqu’au sixième échelon.
– Non monsieur ; répondit le régisseur.
– Peut être me prenez-vous pour une mauviette ? continua Chapot sur le même ton, en atteignant le huitième échelon.
– Non monsieur ; assura le régisseur.
– Ou alors avez-vous quelque chose à cacher ? grogna Chapot qui commençait à s’essouffler.
– Certainement pas ; s’indigna le régisseur.
– Alors quoi ? rugit Chapot dont l’allure était de moins en moins véloce.
– C’est que… ; commença le régisseur.
– C’est que quoi ? brailla Chapot, transpirant à grosses gouttes.
– C’est que ça monte au moins à trente mètres ; précisa le régisseur.
A la lumière de cette information, Chapot, qui se trouvait alors à cinq mètres à peine au dessus du plancher, interrompit subitement sa progression.
– Trente mètres ? s’exclama-t-il, prenant conscience du chemin qu’il lui restait à parcourir.
Il jeta un rapide coup d’œil vers le sol pour constater que Porcellet et Formollet s’étaient rapprochés du régisseur et l’observaient avec des mines sceptiques. Un affreux dilemme s’imposa alors à lui : soit il rebroussait chemin et courait le risque de passer aux yeux de tous pour un pleutre, soit il poursuivait son ascension et courait celui de souiller son pantalon.
– Trente mètres ? répéta-t-il.
Il réfléchit un cours instant à la suite qu’il convenait de donner à une entreprise qui lui apparaissait de plus en plus comme hasardeuse, puis se résigna à redescendre.
– Trente mètres ; insista-t-il en reprenant contact avec la terre ferme. Qui pourrait donc, en si peu de temps, parcourir trente mètres en équilibre sur une échelle, dans le noir complet, broyer la tête d’un homme avant de repartir par le même chemin ?
La question, toute rhétorique, n’attendait pas vraiment de réponse.
– Aucun homme n’est capable de faire ça ; conclut alors Chapot.
– Et si ce n’était pas un homme ? suggéra le régisseur sans parvenir à dissimuler totalement l’inquiétude que cette effrayante bien qu’improbable éventualité faisait naître en lui.
Personne ne jugea nécessaire de répliquer.

– Etrange histoire n’est-ce pas ?
La remarque fait tressaillir Fandor qui, perdu dans ses pensées, prend subitement conscience qu’il vient d’être surpris en flagrant délit de lecture clandestine. Embarrassé comme un enfant découvert les doigts dans le pot de confiture, il se redresse vivement et tente de donner le change en s’absorbant dans la contemplation soudaine d’un troupeau de vaches.
– Etrange histoire, non ? répète le voyageur assis en face de lui en repliant son journal.
La voix fait à nouveau sursauter Fandor, non plus parce qu’il en perçoit la charge de reproche, mais parce qu’elle lui est singulièrement familière.
– Juve ! s’exclame-t-il avec une intonation dans laquelle la surprise est aussitôt dépassée par la joie.
– Fandor ! répond Juve sur le même ton.
L’instant d’après, les deux hommes, debout au milieu du compartiment, tombent dans les bras l’un de l’autre pour se donner une chaleureuse accolade.
Juve et Fandor se connaissaient depuis des années. Plus d’une fois, Juve avait sauvé la vie de Fandor. Et plus d’une fois celui-ci avait aidé celui-là à se sortir de situations périlleuses.
Les démonstrations d’affection passées, Juve et Fandor reprennent leurs places respectives.
– Qu’allez-vous donc faire à Tours ? demande Fandor.
– Il se trouve que je suis en mission spéciale pour tenter d’élucider une affaire des plus mystérieuses.
– De quoi s’agit-il ?
– Tu l’as lu toi-même à l’instant
– Vous voulez parler de la mort de ce savant russe ? Il n’y a donc pas assez de policiers en Touraine pour que vous soyez ainsi envoyé en renfort ? Ou peut être ne sont-ils pas suffisamment compétents pour mener à bien ce genre d’enquêtes ?
– Il se trouve que je connais vaguement le commissaire Chapot et j’ai pensé qu’il pourrait avoir besoin d’aide.
– Vous avez pensé ? Vous êtes donc ici de votre propre chef ?
– Disons que l’affaire m’intéresse et que j’ai un peu de temps libre.
– Vous n’êtes pas tellement le genre d’individu à avoir ne serait-ce qu’un peu de temps libre.
Juve ne répond pas immédiatement à cette remarque pleine de sous entendus et laisse Fandor l’observer avec malice.
– Et quoi ! dit-il, feignant de se fâcher. C’est un cas vraiment singulier. Imagine un peu la chose : un homme est assassiné sauvagement devant plusieurs dizaines de personnes sans que l’on sache comment, ni avec quoi, ni par qui.
– Pourtant il l’a bien été par quelqu’un.
– Qui sait ?
– Ne me dîtes pas que vous croyez aux forces surnaturelles à présent. Vous pensez que ce pourrait être l’acte d’un… fantôme ?
Les deux hommes échangent un sourire de connivence.
– Et toi, qu’est-ce qui t’amène en Touraine ? interroge Juve en faisant mine de vouloir changer de sujet.
– Je vais rendre visite à une vieille tante.
Juve, qui ne connaît que trop bien le jeune-homme, sent que cette réponse énoncée sans grande conviction, cache une partie de la vérité.
– Ce n’est pas vraiment l’envie de retrouver ma tante qui motive ce voyage ; avoue finalement Fandor. En fait, ce que j’aimerais surtout retrouver c’est…
La confession de Fandor est interrompue par l’intrusion du contrôleur. Juve, mécontent de voir prolonger ce suspens qui n’a que trop durer, lui tend son billet en maugréant. Après que celui-ci ainsi que celui de Fandor ont été poinçonnés, il se retourne vers ce dernier sur lequel il pose un regard lourd d’impatience.
– Tu disais ? C’est ?
– Un éléphant.
– Tu vas en Touraine pour retrouver un éléphant ? Un ami de longue date sans doute ?
Un même rire franc secoue le policier et le journaliste.
– Savez-vous que le musée des beaux-arts de Tours compte, parmi ses nombreux trésors, un éléphant empaillé ? dit Fandor en reprenant son sérieux.
– Tu me l’apprends.
– Et bien, figurez-vous que cet éléphant a disparu il y a quelques jours.
– Disparu ? Tu veux dire que quelqu’un l’aurait volé ?
– Sans doute. A moins qu’ayant bénéficié d’une naturalisation redoutablement efficace, il soit subitement revenu à la vie et ait ressenti le pressant besoin d’aller se dégourdir les pattes.
– Va savoir. N’avons-nous pas été témoins nous-mêmes de choses autrement plus extraordinaires ?
Fandor ne répond pas mais son silence vaut acquiescement.
– Ne trouves-tu pas étonnant qu’en l’espace de quelques jours, deux évènements aussi inattendus puissent se produire au même endroit ?
– Extraordinaire, en effet.
– Sauf si…
– Sauf si ?
– Sauf si les deux évènements sont liés.
– Vous voulez dire que la disparition de l’éléphant et le meurtre du savant auraient un lien.
– C’est effectivement ce que j’entendais par : liés.
– Vous envisagez, par exemple, qu’ils pourraient avoir été commis par les mêmes personnes ?
– C’est un bon exemple. Par les ou… LA même personne.
– Vous pensez à quelqu’un en particulier ?
– A ton avis ?
– A mon avis, nous pensons la même chose.
– Évidemment…
– C’est encore…
– Un coup…
– De…
A cet instant précis, le train s’engage dans un tunnel, plongeant le compartiment dans l’obscurité et, avant que Fandor ait pu finir sa phrase, un cri terrifiant se fait entendre.

à suivre