Un attentat de première classe
Passé le premier effet de surprise, les deux hommes, comme un seul, se lèvent d’un bond, non pour fuir (ce n’est pas vraiment le genre de la maison) mais, bien au contraire, pour se précipiter au devant du danger, porter secours à celui qui en a besoin et pourchasser le crime avant qu’il ne frappe la veuve ou l’orphelin ou les deux. Malheureusement, l’obscurité alliée aux tremblements du train, fragilise leur équilibre et, dans la précipitation de leur courageux élan, leurs crânes se rencontrent en un choc, aussi brutal qu’inattendu, qui les envoie rouler, à demi assommés, sur leurs banquettes respectives. Une seconde leur suffit cependant pour se remettre de cette collision imprévue et, dans un égal sursaut, ils se redressent sans attendre. Mais, les mêmes causes produisant les mêmes effets, leurs têtes se percutent à nouveau et les voilà qui basculent en arrière, tels des pantins désarticulés et groggy. Pourtant, ni la douleur, ni le ridicule de la situation, ne semblent pouvoir les détourner de leur devoir de justiciers. Avec un empressement moindre mais une détermination inentamée, Fandor, résolu à éviter un troisième télescopage, décide de rejoindre la porte en passant, non par l’allée centrale manifestement trop encombrée, mais par la banquette qu’il sait déserte. A quatre pattes, il entame alors une progression prudente qui évoque plus le grouillement du cafard que le trot de l’étalon, et, lorsque, le train sortant enfin du tunnel, la lumière revient dans le compartiment, constate que Juve, ayant opté pour la même stratégie de déplacement, se trouve dans une posture identique à la sienne. D’inattendu, le spectacle de ces voyageurs en complet de tweed, grotesquement accroupis sur les banquettes de moleskine et arborant à cet instant l’air affligé du plus complet ahurissement, pourrait devenir embarrassant si quelqu’un venait à en être le témoin. Bien heureusement il n’en est rien et, un second cri, tout aussi strident que le premier, donne aux deux hommes l’occasion de se sortir de cette situation vaudevillesque. Bondissant sur ses pieds, Juve, suivi de prés par Fandor, s’élance dans le couloir vers le compartiment voisin, dont il repousse la porte, au moment même où s’en échappe un nouveau cri, pour y découvrir une scène des plus singulières : une femme d’une grande laideur assène, à tour de bras, des coups de parapluie sur la tête d’un jeune-homme en proie à une extrême agitation qui, tout en tentant de se protéger derrière ses coudes, braille des slogans libertaires, tandis qu’à leurs côtés, une masse inanimée est étalée en travers de la banquette.
– Que se passe-t-il ? lance Juve d’un ton autoritaire dont l’ambition première mais illusoire est de ramener un semblant d’ordre dans ce chaos.
L’irruption du policier surprend la femme au parapluie qui, l’espace d’un instant, ralentit le rythme de ses moulinets. Profitant de cette accalmie sans doute passagère, le jeune-homme se rue vers la porte du compartiment et, bousculant sans hésiter les deux hommes, s’apprête à quitter précipitamment les lieux en poussant un définitif : « Vive l’anarchie ! »
– Pas si vite l’ami ! s’écrie Fandor, agrippant le fugitif par la manche.
A cet instant, le train s’engage dans un nouveau tunnel et, à la faveur de la soudaine obscurité, le jeune homme se dégage de l’emprise du journaliste.
– Ah ça non, peste Fandor, tu ne t’en tireras pas ainsi.
Lancée en avant, sa main rencontre le revers d’une veste que ses doigts saisissent fermement.
– Je le tiens, crie Fandor.
– Ne le lâche pas, répond Juve, le gredin essaie de me bousculer pour passer.
– Te calmeras-tu !? s’agace Fandor tandis que son homme se débat comme un diable pour se libérer.
– Bas les pattes ! rugit Juve en essayant de repousser le fugitif à l’intérieur du compartiment.
Sentant le tissu lui glisser entre les doigts, Fandor lâche tout à fait la veste pour tenter de trouver un point d’attache plus solide. Ses doigts frôlent alors un objet froid et métallique que, malgré l’obscurité, il reconnaît immédiatement comme étant un pistolet.
– Prenez garde, s’écrie Fandor à l’intention de son compagnon, il est armé.
– Moi aussi, mais plus pour longtemps, pense Juve qui soupçonne le jeune voyou d’essayer de se saisir de l’arme de service qu’il porte à la ceinture. Pour ne pas ajouter à l’angoissante confusion qui règne dans le compartiment, il ne dit rien de sa crainte et décide que le moment est venu de mettre un terme à cette pénible situation par la force.
– Voilà qui devrait te calmer, annonce Juve en administrant à l’anarchiste un solide coup de poing dans le ventre. De fait, le petit agité s’immobilise instantanément en laissant échapper un râle suffoquant.
Lorsque la lumière revient, Juve découvre Fandor, plié en deux, le souffle court et les yeux luisant. L’expression de satisfaction victorieuse qui illuminait le visage du policier se transforme alors en désolation contrite.
– Désolé mon petit vieux, bredouille Juve, je pensais vraiment que c’était le… enfin l’autre quoi.
– Y’a…pas…d’mal, couine Fandor sans conviction sur un ton qui évoque de façon troublante le gémissement d’un hamster enroué.
Profitant du chambardement créé par l’accidentelle empoignade des deux hommes, l’impétueux anarchiste s’est faufilé hors du compartiment et s’éloigne dans le couloir d’un pas plus que vif.
– Arrête toi ! ordonne Juve, dont la gêne honteuse n’a fait que décupler la colère. Misérable anarchiste !
Les mouvements anarchistes, petits et grands, fleurissaient à cette époque dans tous les coins du pays, portant souvent haut les valeurs libertaires de Proudhon ou de Bakounine, mais les rabaissant également quelques fois lorsque par bêtise ou par ignorance, certains apprentis révolutionnaires se complaisaient dans des croisades sans fondements dont le but ultime était plus à chercher dans l’autosatisfaction de mesquines ambitions individuelles que dans une sincère volonté de transformer le monde et les hommes en améliorant les modes d’organisation sociale. Tours, malgré la modestie de sa superficie comme de sa population, n’échappait pas à ce phénomène et voyait se côtoyer quelques vrais penseurs libertaires, dont certains n’hésitaient pas du reste à joindre la parole à la pensée et le geste à la parole, et nombre de turbulents pseudo-anarchistes. Parmi ces derniers, quelques uns s’étaient constitués en groupuscules plus ou moins entreprenants dont l’action principale était presqu’exclusivement tournée vers une volonté farouche de se démarquer des formations concurrentes.
Les fils de Mandrin, par exemple, qui regroupa au plus fort de sa gloire pas moins de sept personnes dépensaient une énergie considérable pour discréditer les six membres de Révolution auxquels ils reprochaient d’arborer lors des manifestations un drapeau noir bordé de rouge, signe irréfutable à leurs yeux d’une intolérable compromission, alors même que leur étendard à eux étaient intégralement noir. A vrai dire, il était presqu’impossible de savoir exactement ce que revendiquaient ou proposaient Les fils de Mandrin, leurs tracts étant essentiellement orientés vers une dénonciation des fanions bicolores.
Portés par un état d’esprit fort différent, mais pâtissant d’un effectif plus famélique encore, le trio qui constituait le Groupe Révolutionnaire d’Action Sociale ne trouva jamais le moyen de concrétiser le projet que son grotesque nom revendiquait. Créé à l’origine par Victor Cierge et Louise Michou, un couple de tourtereaux exaltés qui n’avaient pas plus de trente six ans à eux deux et refaisaient le monde dans l’intimité de leur chambre mansardée en attendant d’avoir recruté suffisamment de bonnes volontés pour pouvoir enfin passer à l’action, le GRAS fut rapidement rejoint par un certain Paul Groin, rencontré dans un café miteux où la jeune fille avait ses habitudes. Il apparut bientôt que Groin montrait plus d’intérêt pour la silhouette, il est vrai plutôt avenante, de Louise que pour la révolution et Victor, bien qu’affirmant, au moins en théorie, un attachement aux principes de l’émancipation féminine et de l’amour libre, en conçut une certaine amertume. Les débats politiques et autres projets militants furent assez rapidement remplacés par d’interminables discussions visant à déterminer qui aurait le privilège de passer la nuit avec Louise. Celle-ci, n’ayant pas toujours son mot à dire, finit par se lasser des combats de coquelets de ses compagnons et les laissa s’écharper entre eux pour aller voir ailleurs ce qu’il pouvait bien s’y passer. Le seul coup d’éclat public du GRAS fut une rixe à la terrasse d’un café à l’occasion de laquelle Victor cassa deux dents à Paul qui en retour le fit saigner du nez.
Créé par un certain Jean Colinette, ouvrier typographe aux convictions politiques très affirmées, le Comité d’Intervention Révolutionnaire s’affirmait prêt à renverser le pouvoir en place et à mettre à bas la société bourgeoise, y compris par les armes. La menace avait de quoi inquiétée venant d’un groupe qui disait compter dans ses rangs pas moins d’une centaine de militants tous plus motivés les uns que les autres. Il semblerait pourtant que cette motivation révolutionnaire ait été entravée par un goût exagérément développé pour la clandestinité qui confinait à la paranoïa délirante. Persuadé qu’il faisait l’objet d’une permanente surveillance policière renforcée, et craignant l’infiltration de quelque espion, le Comité d’Intervention Révolutionnaire était organisé de manière redoutablement, et pour tout dire excessivement, cloisonnée. Seul le fondateur du groupe détenait la liste de ses membres qui ne se connaissaient pas entre eux, ne se réunissaient jamais et ne communiquaient d’aucune façon, chacun étant prié d’attendre sagement dans son coin l’appel qui leur indiquerait que le moment était venu de passer à l’acte. Le signal ne vint évidemment jamais. Certains affirment que Colinette ayant fait une mauvaise chute à vélo avait été frappé d’une amnésie partielle qui aurait effacé de sa mémoire, entre autres, les noms des membres du Comité dont, bien sûr, il n’existait aucune liste manuscrite. D’autres prétendent que le même Colinette, ayant un jour hérité d’une assez grosse somme d’argent de la part d’un vieil oncle qui avait fait fortune dans les colonies nord africaines, aurait quitté la ville en « oubliant » malencontreusement de prévenir ses compagnons d’armes. D’autres enfin pensent plus simplement que Colinette était non seulement l’unique membre du Comité d’Intervention Révolutionnaire mais également « un gros mythomane » doublé d’un « fieffé bourreur de mou ».
Mieux organisé et sans aucun doute plus sincère, les membres du Collectif Libertaire Indépendant de Tours inscrivaient quant à eux leur engagement dans une vraie démarche progressiste et, ayant fait le choix de la non violence, organisaient toutes leurs actions de manière à donner en permanence à celles-ci une dimension toute à la fois éducative et prosélyte. Ils multipliaient ainsi les interventions dans les lieux publics, à la sortie des usines ou dans l’arrière-salle des cafés, où ils usaient d’un indéniable talent pédagogique pour faire connaître et comprendre les théories libertaires à des auditeurs qui ne les écoutaient bien souvent que d’une oreille distraite. Rien ne semblait pouvoir combler davantage ces apôtres de la tolérance que l’adhésion volontaire et spontanée d’un nouveau membre, venant gonfler leurs rangs non par dépit ou par dévotion mais par envie de débattre et de progresser. La notoriété et l’influence du groupe dépassa rapidement les frontières de la ville, puis du département pour trouver un écho dans les territoires limitrophes où de semblables associations commencèrent à voir le jour. Le Collectif Libertaire Indépendant d’Orléans fut ainsi le premier à se rapprocher de son homologue tourangeau et, les ambitions internationalistes des uns encouragées par la volonté unificatrice des autres, il fut bientôt décidé que les deux entités n’en feraient qu’une. La fusion des deux groupes devait être officiellement annoncée à l’occasion d’une soirée publique pour la publicité de laquelle un tract fut rédigé. Le Collectif Libertaire de Tours et d’Orléans y était présenté comme « un outil d’émancipation sociale à la disposition de toutes celles et de tous ceux qui, souhaitant œuvrer à leur propre libération plutôt que de confier leur destin à un tiers, seraient prêts à s’en saisir, à le perfectionner, à le démonter si besoin, mais surtout en y prenant plaisir. » Ambition que les rédacteurs du tract avaient résumé en une formule qui se voulait tout à la fois percutante et suffisamment mystérieuse pour attirer les curieux : « Secouer le Collectif Libertaire Indépendant de Tours et d’Orléans : ça fait du bien ! » La préparation de cette soirée fut, comme toujours, l’occasion d’un débat très ouvert et nourri qui se concentra particulièrement sur le nom qu’il convenait désormais de donner au groupe. L’appartenance géographique qui apparaissait de manière appuyée semblait, à présent que la tendance était à l’expansion, particulièrement déplacée voire insupportable pour des gens qui ne tiraient aucune fierté du fait d’être nés quelque part. L’idée de changer de nom faisait donc l’unanimité mais, le texte des tracts étant déjà parti à l’imprimerie, on estima qu’il était trop tard pour modifier quoi que ce soit pour le moment. Un camarade, cependant, plus motivé ou moins patient que les autres, annonça qu’il faisait le nécessaire pour qu’au moins la dénomination à rallonge de leur formation n’apparaisse que sous ses initiales. La proposition fut unanimement jugée excellente jusqu’à ce que l’on découvre les documents imprimés dont plusieurs centaines avaient déjà été distribué. La soirée n’eut jamais lieu et les membres du CLITO se séparèrent après ce funeste épisode dont personne ne sut jamais s’il avait été le fait d’un sabotage délibéré ou la conséquence d’une malheureuse erreur d’inattention.
A côté de ces groupuscules souvent éphémères et toujours pittoresques, coexistaient des formations parfois plus informelles encore mais toujours fortement engagées dans des actions d’assistance aux plus nécessiteux que les socialistes de pouvoir prétendaient en théorie défendre mais laissaient en pratique dans la solitude la plus totale et la misère la plus profonde. Discrets, modestes et efficaces, ces individus, parfois regroupés en association bien qu’intervenant souvent de manière individuelle, formaient un cercle silencieux qui ne cherchait ni à convaincre, ni à dénoncer, mais estimait que le bonheur de tous était l’affaire de chacun et agissait en ce sens à la mesure de leurs moyens.
En homme habitué à analyser et à donner des ordres, Juve, après avoir fait un rapide bilan de la situation, s’exclame : « Fandor, occupe-toi des femmes ! Je me charge de la fripouille ! ». Et, sans même attendre la réaction de son jeune compagnon, le policier s’élance à la poursuite du fugitif dans le couloir du wagon, encombré de curieux alertés par le remue-ménage qui vient d’avoir lieu dans le compartiment voisin.
Dans un premier temps, Fandor, qui est sensé venir en aide aux victimes comme le lui a ordonné Juve, tente surtout, après le violent coup de poing qu’il a reçu dans le foie, de retrouver son souffle sous le regard ouvertement méprisant de la vieille voyageuse moche en laquelle il reconnaît la momie antipathique qu’il avait aperçu lorsqu’il cherchait une place libre.
– Vous…êtes…en sécu…rité…à présent, bredouille Fandor entre deux hoquets, en tentant de donner un semblant de crédibilité à sa voix.
La femme ne semble pas porter le moindre intérêt à cette affirmation et ne cesse de toiser le jeune homme que pour venir piquer la grosse dame évanouie avec le bout de son parapluie.
– Eh bien, grogne-t-elle, ressaisissez-vous donc.
La manœuvre, pourtant répétée de manière insistante et rapprochée, ne produisant pas, ou pas assez rapidement, l’effet escompté, la vieille se penche sur la tête de l’inconsciente et, avec un sang froid véritablement effrayant, la gifle à toute volée. La méthode, pour discutable qu’elle soit, s’avère plus efficace que la stimulation parapluiesque car, avant que la troisième salve se soit abattue sur son visage, la grosse dame ouvre de grands yeux éberlués.
– Quand même, commente sans une pointe de compassion la giffleuse, un peu de dignité.
La gifflée se redresse, l’air hagard et les joues écarlates, et réajuste sa tenue avant de venir prendre place sur la banquette, aux côtés de son bourreau.
Les deux femmes observent alors Fandor, assis en face d’elles, l’une avec le regard froid de la hyène, l’autre avec celui stupide de la vache. Le journaliste, qui a le plus grand mal à se remettre du terrible coup reçu dans le ventre, se masse la boudine en retenant ses gémissements. L’observation inquisitrice des deux femmes ne fait qu’accroitre un embarras qu’il espère pouvoir dissiper en rompant un silence de plus en plus sinistre.
– Pas trop de bobos ? demande-t-il en s’apercevant immédiatement de la stupidité de sa question, aussi bien dans sa formulation que dans son contenu.
De fait les deux femmes ne prennent simplement pas la peine de lui répondre, la hyène se contentant de hausser un sourcil d’un air considérablement hautain tandis que la vache persiste à afficher le masque de la plus parfaite absence de vivacité.
– Fandor, enchaîne le journaliste pour se rattraper, Jérôme Fandor.
La hyène pince les lèvres en écarquillant les yeux dans une expression mêlée d’ulcération et de colère rentrée. La vache, plus habituée sans doute aux échanges verbaux spontanés échappant à l’écrasant corsetage des a priori bourgeois, ce que d’aucun appelle la politesse, sort de sa molle apathie, laisse un semblant de sourire déformer son visage et se risque à agiter les bourrelets épais qui lui servent de lèvres.
– Emilienne Bouline, annonce-t-elle en serrant la main que Fandor leur tend.
Sa bouche restée entrouverte, son regard se tourne vers sa voisine, s’attendant ou espérant que cette dernière l’accompagne dans sa démarche en se présentant à son tour. Il n’en est rien. Le pauvre visage d’Emilienne Bouline est alors la scène d’un abominable combat d’expressions mêlées et antagonistes qui témoignent de l’effrayant dilemme qui doit à cet instant faire bouillonner son cerveau simple, le tiraillant sans ménagement entre la perspective glaçante de se faire copieusement morigéner par sa maîtresse et le désir irrépressible de converser avec un beau jeune-homme, occasion qui ne lui est sans doute pas offerte aussi souvent qu’elle pourrait l’espérer.
– Je suis la dame de compagnie de madame Douchette, finit-elle par murmurer en indiquant d’un imperceptible mouvement des yeux vers la gauche de qui il s’agit.
Suzanne Douchette non contente d’être la femme du Préfet Douchette et la présidente de la Ligue de Défense Catholique de Touraine, était également, bon sang ne saurait mentir, la fille de Jean-Marie La Gache, le fondateur des Louveteaux Ligériens. Celui-ci s’était illustré, dans sa jeunesse, lors des campagnes de colonisation de l’Algérie, par sa profonde stupidité, sa redoutable cruauté et son hallucinant manque d’efficacité. Autoproclamé « spécialiste du renseignement », il déployait des trésors d’imagination pour mettre au point des méthodes d’extorsion d’informations aussi vicieuses qu’inefficaces qui laissaient penser à nombre de ses compagnons de combat qu’il cherchait moins à servir sa patrie qu’à satisfaire un sadisme profondément ancré au fond de son esprit malsain. Il faisait ainsi une utilisation très personnelle d’un bâton qu’il avait baptisé Eugène, en hommage à Eugène Triquette, l’inventeur de la matraque plombée, avant de lui donner l’amusant (selon lui) sobriquet de Gégène. Alors qu’il prétendait avoir perdu son œil gauche lors d’un combat à mains nues l’opposant, dans une rue sombre d’Alger, à une dizaine d’autochtones qui, après lui avoir tendu un piège odieux, l’auraient molesté d’importance sans parvenir cependant à en venir à bout, des rumeurs persistantes affirmaient que La Gache s’était éborgné accidentellement en maniant Gégène avec un entrain quelque peu excessif qui avait fini par briser la trique en deux, lui projetant une méchante écharde en plein visage. Lassés par les méthodes très impopulaires de La Gache qui, de surcroit, ne donnaient aucun résultat, ses supérieurs commencèrent à se montrer sévères à son égard et évoquèrent la possibilité d’un retour anticipé en métropole assorti d’une réorientation de carrière vers un poste qui leur semblaient mieux approprié à ses compétences et se situait plus proche des latrines du Ministère de la guerre que des champs de bataille. Vexé comme un pou, La Gache affirma alors qu’il avait mis au point un outil qui allait révolutionner les méthodes d’interrogatoires et prouver au monde quel génie il était en ce domaine. Doté d’un esprit dont la lourdeur débordait d’inculture assumée pour ne pas dire satisfaite, il pouvait se montrer d’une saisissante créativité lorsqu’il s’agissait de faire du mal aux autres. Il fut ainsi le premier à avoir l’idée d’utiliser la dynamo, dés 1868, année de son invention par le belge Zénobe Gramme, pour torturer les prisonniers. Malheureusement pour lui, le courant produit par le générateur était si faible que les détenus sur lesquels il l’utilisa, loin d’en ressentir la moindre douleur, soumis au contraire au plus irrésistible des chatouillements, lui riaient ouvertement au nez. Il en conçut une si terrible honte accompagnée d’une très douloureuse rancune, qu’il n’attendit pas même la réaction de ses supérieurs et décida de rentrer à Paris pour rejoindre les rangs de l’Action Française. Mais sa réputation le suivit jusque là et le Cyclope, comme l’avait surnommé ses camarades, préféra trouver refuge avec femme et enfants en Touraine, où il put donner libre court à sa haine de l’humanité en créant les Louveteaux Ligériens, groupuscule d’agités violents et frustrés, dont l’idéologie était essentiellement fondée sur le rejet de l’autre et la haine du voisin. Maître en la matière, La Gache pouvait se montrer d’une telle éloquence lorsqu’il s’agissait d’exprimer tout le mal qu’il pensait des gauchistes ou des étrangers, qu’il devint bien vite une personnalité notable de la vie politique locale. Élu au conseil municipal, il était courtisé par la droite lorsque ses représentants avaient besoin d’une voix supplémentaire, mais rejeté par les mêmes lorsque ses interventions publiques, qui tenaient toujours plus de l’invective haineuse que de l’argumentaire pertinent, le rendaient par trop infréquentable. Sa fille ainée, Suzanne, montra très tôt une volonté de reprendre le flambeau paternel et tenta de tempérer les ardeurs rhétoriques du Cyclope, persuadée qu’un discours policé permettrait de donner un semblant de respectabilité au parti sans pour autant renier ses convictions, et par suite d’accéder à une plus ample adhésion publique. La Gache évidemment voyait tout cela d’un mauvais œil (le droit), la victoire électorale l’intéressant moins que le combat politique, surtout s’il se pratiquait à mains nues. Lassée des débordements incontrôlés de son père et soucieuse de ne pas faire de tort à son mari qui était sur le point d’être nommé Préfet, Suzanne Douchette, née La Gache, finit par prendre ses distances avec le parti de son géniteur et créa la Ligue de Défense Catholique de Touraine, formation tout aussi réactionnaire dans le fond mais autrement plus présentable dans la forme.
Pendant ce temps, Juve poursuit le jeune anarchiste à travers les couloirs encombrés. Pour protéger sa fuite celui-ci n’hésite pas à lui lancer dans les jambes toutes sortes d’obstacles saisis à la volée dans les compartiments : la valise en carton d’un jeune séminariste qui en touchant le sol s’éventre pour laisser échapper un exemplaire des Onze mille verges relié plein cuir au milieu duquel une photo de Sarah Bernhardt, les cheveux défaits et les épaules nues, a été glissée en guise de marque page ; le manteau de zibeline d’une obèse dame en robe verte qui, endormie dans un coin du compartiment, la bave aux lèvres et le nez frémissant, rêve qu’un fougueux minotaure coiffé d’un casque à pointe la poursuit dans un champ de coquelicots ; un panier de pique-nique remplis de pommes trop vertes, de carottes biscornues, de fourchettes en métal argenté, de salières lilliputiennes, de gobelets en étain ciselé sur lesquels ont été gravés les prénoms Alexandre, Bérénice, Christian et Dorisse, et de tranches de rôti froid qui n’attendent plus qu’une pointe de moutarde forte ; une poussette dont l’occupant a momentanément délaissé la couche pour profiter d’une roborative tétée sous le regard extatique d’un collégien aux pommettes vermillon qui fait mine d’admirer le paysage tout en reluquant le sein de la jeune maman dans le reflet de la vitre ; un caniche, baptisé Kiki, attiré, par les cris des passagers, dans le couloir où il espérait sans doute trouver un compagnon de jeu, et qui s’est vu projeté dans les airs avec une sauvagerie si soudaine qu’elle lui arrache des jappements horrifiés ; une guitare pour gaucher, avec une table d’harmonie en cèdre blond, un manche en acajou verni et une touche en érable rehaussée de nacre, qui vient s’écraser au sol en produisant un bel accord de mi ; et même, plus étrange encore que tous les autres obstacles hétéroclites que Juve, malgré son âge honorable, évite d’un bond souple et vigoureux, un raton laveur.
– Arrête toi, hurle à moult reprises le policier en brandissant son pistolet.
Mais ses sommations n’ont pas plus d’effets que les « Au nom de la loi » qu’il ajoute à l’occasion.
Le fuyard fait preuve d’une agilité et d’une vélocité que rien ne semble pouvoir entamer.
– Tu ne m’échapperas pas longtemps, pense pourtant Juve, considérant que, le wagon de queue étant proche, le jeune homme se trouvera bientôt dans un cul de sac.
– Et peut être même que je vais te mettre la main dessus plus tôt que prévu, ajoute-t-il, toujours pour lui-même, en apercevant au loin un imposant contrôleur qui écarte les bras pour barrer la route à l’anarchiste.
Celui-ci pourtant, loin de se laisser impressionné par la robuste silhouette de l’agent des transports ferroviaires, fonce, sans hésiter un seul instant et la tête la première, dans sa grosse bedaine, l’envoyant rouler au sol. Déséquilibré, il s’affale lui-même de tout son long dans le couloir en jurant comme un charretier.
– Te voilà fait comme un rat, commente Juve avec satisfaction.
Mais avant qu’il ait eu le temps de s’approcher suffisamment pour attraper le coquin par le col, celui-ci s’est redressé et, dans un geste d’une audace insensée, ouvre la porte du wagon et se penche à l’extérieur.
– Tu es fou, lui hurle Juve, tu vas te briser la nuque.
Faisant fi de la mise en garde, le jeune homme saute sur le ballast où il fait un roulé boulé des plus spectaculaires. Lorsqu’il rejoint la portière, Juve n’a que le temps de le voir se relever et s’enfuir en boitillant. Par réflexe, il le met en joue, tout en prenant soin de viser bien au dessus de sa tête, mais un train arrivant en sens inverse lui masque subitement sa cible. Juve referme la porte du wagon en marmonnant un « Misérable ! » sur un ton dans lequel il serait bien difficile de mesurer la part de dépit et celle d’admiration. Après avoir aidé le malheureux contrôleur, qui s’agite sur le dos tel une tortue roulant sur sa carapace, à se relever, il rejoint le compartiment où Fandor commence à peine à reprendre ses esprits.
– La canaille m’a échappé, commente le policier à l’attention de son jeune ami.
Puis, se tournant vers les deux femmes, il ajoute : « Comment allez-vous mesdames ? »
– Tout va très bien, répond Fandor en se redressant vivement et en repoussant Juve dans le couloir. Ces personnes n’ont plus besoin de nous.
Juve est tout d’abord surpris, pour ne pas dire choqué, par l’empressement de Fandor qui confine à la grossièreté. Puis son regard tombant sur la mine particulièrement antipathique de la Douchette et son sang se glace dans ses veines. Sans plus insister, il suit alors le journaliste jusqu’à leur compartiment.
– Quelle aventure, lance Fandor en reprenant sa place.
– Tu l’as dit, commente Juve en faisant de même.
– Ces anarchistes sont décidément partout.
– Celui-ci ne manquait pas d’énergie en tout cas.
– L’adversaire qui nous attend à Tours est sans doute d’une autre trempe, cependant.
– Je te crois ! Tu veux parler de…
– Oui, comme vous, de…
Les deux hommes se regardent un instant du coin de l’œil avant de s’exclamer en cœur : « Fantômas ! »