chapitre 6

Enquête dans les cintres

Fantômas !

Le trio de syllabes, inquiétantes et lugubres, résonne telle une menace dans le compartiment. De crainte, cependant, pas plus que de trouble, ne se dessine sur les visages de Juve ni de Fandor. Bien au contraire, les deux hommes s’observent en coin avec, dans leurs regards, de l’impatience pour l’un, de la curiosité pour l’autre. Lors des années passées, chacun a si souvent croisé le chemin du terrible criminel, affrontant alors d’hallucinant dangers et frôlant la mort plus souvent qu’à son tour, que la simple évocation de ce nom, qui suffit bien souvent à plonger dans l’effroi le commun des mortels, ne les impressionne plus, eux, depuis fort longtemps.

Si Fandor est celui qui a le plus récemment affronté Fantômas, Juve reste sans conteste celui qui l’a le plus fréquemment rencontré. Le recensement des innombrables duels qui opposèrent les deux frères ennemis remplirait aisément une trentaine d’épais volumes et les circonstances rocambolesques dans lesquelles ces mésaventures se déroulèrent conduiraient à donner à chacun de ces épisodes des titres aussi farfelus que Le Mort qui tue, Un Roi prisonnier de Fantômas, Le Magistrat cambrioleur, Le Train perdu, Le Jockey masqué, Le Cercueil vide ou encore Le Cadavre géant. Il faut dire que, lorsqu’il s’agissait de commettre une mauvaise action ou de perpétrer une vilénie, l’imagination de Fantômas ne semblait pas connaître de limites. Bien au contraire, les difficultés éventuelles et autres potentiels dangers, loin de décourager les velléités criminelles du bandit, paraissaient stimuler son maléfique enthousiasme. Face à lui, Juve se trouvait rarement démuni et savait recourir aux moyens les plus inattendus pour contrecarrer les sombres projets du criminel, faisant preuve dans cette entreprise d’un courage exemplaire, d’un esprit d’initiative exceptionnel et d’une imagination débordante. Toujours à la recherche de nouveaux subterfuges lui permettant d’approcher Fantômas suffisamment prés pour pouvoir, sinon l’arrêter, tout du moins le mettre hors d’état de nuire, le policier était ainsi passé maître dans l’art du déguisement. Il savait en toutes circonstances, adapter sa physionomie plutôt passe-partout, ce qui en l’occurrence constituait un atout appréciable, pour se transformer à l’aide de quelques accessoires ad hoc en plombier, en banquier, en chauffeur de taxi, en garçon de café, en bedeau ou en vitrier ; en chirurgien-dentiste astigmate, en thanatopracteur unijambiste, en charcutier albinos, en retraité neurasthénique ou en capitaine d’infanterie hémophile ; en vendeur de caleçons longs qui vient de perdre son épouse dans un accident de la route, en chômeur à la recherche d’un billet de loterie gagnant qui pourrait changer sa vie du tout au tout, en professeur de trombone à coulisse préparant une adaptation pour quatuor de cuivres (trombone, trompette, hélicon, cor) de la Sonate au clair de lune, en trapéziste nord-africain frappé d’une subite et foudroyante acrophobie qui l’oblige à envisager une reconversion dans le dressage de caniches nains, en concierge du musée du Louvre doté d’un féroce strabisme divergent et féru d’opéra wagnérien ou en chef cuisinier d’un hôtel étoilé qu’une pénurie inattendue de râble de lapin amène à préparer en catastrophe un civet de chat de gouttière.
Jamais pris au dépourvu, Juve savait toujours improviser et ne reculait devant aucune difficulté ni aucun danger, se riant des obstacles immédiats comme des menaces à venir, allant jusqu’à risquer sa vie en se mettant lui-même dans des situations un peu plus que périlleuses ou embarrassantes. Il faut dire qu’il avait en face de lui un adversaire qui n’avait rien à lui envier en matière d’ingéniosité transformiste. Sur les traces de Fantômas, Juve se trouva ainsi, au cours de l’une de ces courses poursuites qui formaient l’ordinaire de ses activités professionnelles et quotidiennes, dans une église où, afin de passer inaperçu, il avait dû s’affubler des vêtements sacerdotaux avant de se cacher dans un confessionnal qui constituait alors l’emplacement idéal pour observer les allées et venues. Evidemment, ce qui devait arriver arriva et une paroissienne vint s’installer de l’autre côté de la cloison grillagée dans le but d’y confesser ses péchés.
– Pardonnez-moi mon père, dit la femme d’une voix tremblante qui trahissait un émoi sans doute à la hauteur de ses fautes supposées, car j’ai beaucoup péché.
– Mmmmmh…, grommela Juve pour donner le change sans cesser d’observer les alentours.
– Mon père, continua la femme, j’ai des désirs coupables. Je…
– Mmmmmh ! répéta Juve en tentant de donner à son grognement les apparences d’un encouragement à poursuivre alors même qu’il ne prêtait à la femme qu’une attention distraite.
– Je… je suis secrètement amoureuse d’un des collègues de mon époux. Je suis mariée depuis dix ans maintenant avec un homme très aimant et plein de qualités qui exerce le métier combien respectable d’inspecteur de police.
Entendant ce mot, l’oreille de Juve se mit instinctivement au garde à vous.
– Mmmmmh ? marmonna-t-il à nouveau d’un ton plus intrigué tandis que son regard commençait à dévier de son axe d’observation pour s’orienter furtivement vers la paroi ajourée.
– Il y a de cela quelques mois, je suis allé retrouver mon mari à l’hôtel de police où il m’a présenté un de ses supérieurs avec lequel je n’ai pas échangé plus de deux ou trois phrases de la plus extrême banalité. Pourtant, malgré le caractère résolument anodin de cet échange, j’ai immédiatement senti monter en moi un trouble aussi violent qu’inattendu. Comprenez-moi bien, mon père, je ne suis pas du tout ce qu’il est permis d’appeler une femme frivole. Bien au contraire, comme je vous l’ai dit, je forme avec mon mari un couple des plus solides et je tiens la fidélité conjugale pour l’une des plus grandes vertus qu’une femme se doit de respecter. Cependant, ce serait me mentir à moi-même que de nier l’émoi qui me submergea lorsque le commissaire Juve me serra la main ce jour-là.
Frappé de plein fouet par cette hallucinante déclaration, Juve eut le plus grand mal à contenir le juron qui lui monta spontanément aux lèvres. Plissant les yeux pour tenter de donner à son regard un pouvoir de pénétration plus important à travers l’obscurité d’une part et le grillage de séparation de l’autre, il ne parvint cependant pas à discerner précisément les traits de la femme qui poursuivait sa confession d’une voix hésitante. Son visage presqu’invisible, derrière la voilette de tulle noir qui le couvrait, disparaissait totalement dans l’ombre du rideau tiré où s’enfonçait sa tête, courbée sous le poids de la honte ou du désarroi ou des deux à la fois.
– Le soir même, lors du diner, j’étais incapable de me concentrer sur la conversation de mon époux, mon esprit étant trop bouleversé par le souvenir de cette rencontre. Malgré les efforts que je fis pour donner le change, je ne sais comment Arthur, qui est pourtant, comme sa fonction peut vous le laisser deviner, un fin limier, ne remarqua pas mon état anormalement agité.
De plus en plus intrigué, Juve tentait d’identifier celui qui, dans son entourage professionnel, pouvait se prénommer Arthur mais force lui fut d’admettre qu’il ne connaissait pratiquement rien de la vie privée de ses collaborateurs ou collègues, qu’il ne connaissait du reste que par leurs patronymes. Il ne lui fut pas non plus possible de se souvenir d’une rencontre avec l’épouse de l’un d’eux. Bien que d’une nature volontiers solitaire, qui le faisait souvent passer aux yeux de ceux qui le côtoyaient, au mieux pour un taiseux au pire pour un sociopathe, il ne fuyait pas pour autant la compagnie des hommes et ne refusait jamais d’accorder un peu de son temps pour échanger quelques mots avec quiconque prenait la peine de lui adresser la parole. Ceci ne se produisait pas très fréquemment, ses collègues, sans le fuir, ne cherchant pas sa compagnie avec acharnement. C’est pourquoi, si l’un d’eux lui avait un jour présenté son épouse (et pour que la jeune femme vienne se confesser précisément ce jour-là, coïncidence dont le caractère proprement extraordinaire ne sembla pas s’imposer à l’esprit de Juve, cette rencontre avait dû se produire récemment car il était peu probable, compte-tenu de son état de trouble apparent, qu’elle eut pu vivre en gardant pour elle seule ce terrible secret plus de quelques semaines), il aurait dû s’en souvenir. Il est vrai qu’il ne prêtait pas à la gente féminine une attention poussée et ne gardait en mémoire les traits d’une femme que si cela présentait un intérêt professionnel. Il aurait ainsi été bien incapable de dire simplement de quelle couleur étaient la chevelure de sa voisine de pallier, qu’il avait pourtant croiser des dizaines de fois, alors qu’il pouvait décrire avec une précision quasi-chirurgicale le nombre, la forme et la disposition des taches de rousseur qui couvraient le visage de Foxy Maggie, serveuse à la chevelure flamboyante d’un pub irlandais, qu’il avait interrogée une unique fois lors d’une enquête qui l’avait entraîné dans les bas-fonds de Dublin. Tandis que Juve était perdu dans ces réflexions, la femme poursuivait son monologue.
– C’est cela, pour moi, le plus terrible. Alors qu’il ne s’est rien passé, bien sûr, avec le commissaire Juve, j’ai l’affreuse impression de tromper mon mari à chaque moment de la journée. Lorsqu’Arthur me fixe, mes yeux sont envahis par le regard perçant de Juve ; lorsqu’il me prend la main, ma paume devient moite sous les doigts vigoureux de Juve ; lorsqu’il m’embrasse dans la nuque, ma peau frissonne au contact de l’abondante moustache de Juve.
– Juve ne porte pas de moustache, s’exclama Juve, les joues empourprées et le souffle court.
Et, avant qu’il ait pu se rendre compte tout à fait du niveau d’égarement dans lequel il s’était laissé, bien malgré lui, emporté, et qui l’avait conduit à trahir son camouflage en lui arrachant ce cri dans lequel l’indignation se mêlait à une sorte de soulagement, il vit la jeune femme bondir sur ses pieds en écartant le rideau du confessionnal.
– Je le sais bien, pauvre nigaud ! cria-t-elle d’une voix subitement et étrangement grave.
Puis elle s’enfuit à travers l’église en laissant échapper un rire tonitruant et dément dans lequel Juve n’eut aucun mal à reconnaître l’une des plus fréquentes manifestations diaboliques de son ennemi juré qui, une fois encore s’était bien moqué de lui. Force est de constater que Fantômas n’était pas dénué d’un certain sens de l’humour, témoin d’une profonde fantaisie débridée. Malheureusement celle-ci était mise, comme chacun de ses actes et sans doute chacune de ses pensées, au service exclusif du crime et de la destruction.

Le rythme du train ralentissant, Juve et Fandor comprennent que leur destination est proche. Sans un mot, réunissant, en même temps que ses affaires, ses projets d’investigations, chacun se lève, coiffe qui son chapeau melon, qui sa casquette, et rejoint l’extrémité du wagon, impatient tout autant de mettre pied à terre que de se lancer dans l’aventure.
– Dormiras-tu chez ta tante ? demande Juve, soupçonnant par avance la réponse du jeune homme.
– Dieu m’en garde ! s’exclame Fandor. Tante Charlotte est sans doute la personne la plus austère et la moins accueillante qu’il m’ait été donné de fréquenter. Je serai presque tenté de dire qu’en comparaison madame Douchette est un modèle d’affabilité chaleureuse.
– Madame Douchette ? s’étonne Juve.
– La passagère du compartiment voisin.
– Le regard flasque ?
– Non, les lèvres pincées.
– Douchette comme le Préfet du même nom ?
– C’est sa femme.
– Tiens donc !
– Vous le connaissez ?
– Pas personnellement mais j’en ai entendu parler. Il y a de cela quelques années, il a été mêlé de manière plus ou moins directe à une sombre affaire de mœurs dont je n’ai évidemment pas le droit de te parler. Contente-toi simplement de savoir qu’elle impliquait quelques notables à la morale, en apparence seulement, irréprochable et une certaine Marie Bambette qui, au gré de ses envies ou plus vraisemblablement des attentes de ses clients, se faisait appeler Sady Cruelle, Suzie La Cravache, Armante Religieuse, Lucy Sauteuse ou encore Emma Sculley.
– Chacune avait, j’imagine, sa spécialité…
– Il s’agissait moins de spécialités que de variations sur le même thème, si tu vois ce que je veux dire.
– Ouille, conclut Fandor, confirmant, s’il en était besoin, qu’il voit assez clairement ce que Juve veut dire.
Le train s’immobilise totalement.
– Où es-tu descendu, alors ? interroge Juve en faisant jouer la poignée.
– A l’hôtel de la Gare.
– Quelle originalité, persifle gentiment le policier, et quelle coïncidence : j’y ai également une réservation. Y déposerais-tu mon bagage ?
– Vous avez un rendez-vous ?
– Urgent, oui ! lance Juve en sautant du wagon. Je vais au théâtre, figure-toi.
Fandor n’a pas le temps de ramasser les valises que le policier a déjà disparu au bout du quai.

N’ayant jamais mis les pieds à Tours, Juve décide de se renseigner auprès d’un autochtone du chemin à suivre pour atteindre le théâtre. Justement, lorsqu’il sort de la gare, passe un homme que le policier interpelle sans hésiter.
– Hola mon ami, auriez-vous l’obligeance de m’indiquer où se trouve le théâtre ?
Le passant se retourne avec une brusquerie parfaitement inattendue, révélant un visage ombré d’une barbe hirsute au milieu duquel roulent des yeux exorbités et incandescents.
– La fin du monde ! marmonne l’individu sur un ton qui laisse supposer qu’il ne dispose manifestement pas de l’intégralité de ses capacités mentales, avant de s’éloigner à reculons, répétant en boucle et à mi-voix les mêmes mots angoissés.
« Fichtre ! se dit Juve, si tous les tourangeaux sont de cet acabit, le séjour promet d’être… intéressant. »
Afin de mettre toutes les chances de réussite de son côté, il s’accorde un moment d’observation avant de réitérer sa demande. Un couple, approchant d’un pas tranquille, lui inspire suffisamment confiance pour qu’il se décide à l’interroger.
– Tout droit, répond l’homme en tendant le bras dans la direction indiquée.
– Prenez la rue de Buffon, puis la rue Racine, et vous y êtes ; précise la femme.
– Non, rectifie l’homme, pas Racine, Corneille.
– Certainement pas, gronde soudain la femme, Racine.
– Corneille.
– Racine ! Le Cid.
– Justement : Corneille.
« Rodrigue as-tu du cœur ? »
– Exactement : Corneille.
– Et Racine alors ?
– Les serpents qui sifflent sur nos têtes.
– Tu es sûr ?

Sans attendre la confirmation de l’homme, Juve s’est éloigné rapidement, laissant derrière lui le couple qui, plongé dans la révision des grands dramaturges français, n’a pas même entendu les remerciements qu’il lui a adressés.
D’un pas décidé, il remonte la rue de Buffon à vive allure avant de rejoindre la rue Corneille au bout de laquelle il repère immédiatement la silhouette d’un homme dont le piétinement hésitant et l’absence d’expression faciale expriment magistralement le désœuvrement typique de celui qui est arrivé trop tôt à un rendez-vous.
– Je m’attendais à trouver le commissaire Chapot, s’étonne Juve présentant la paume ouverte de sa main droite.
– Il a été retenu, bredouille Chapie en saisissant entre les siens les doigts qui lui sont tendus.
– Une séance photo ? ironise Juve.
– Inspecteur Chapie, précise Chapie sans parvenir à dissimuler totalement un sourire entendu.
– Allons-y, inspecteur.
Chapie, suivi de près par Juve, pousse la porte du concierge auquel il présente sa carte de police.
– Pas la peine de vous déplacer, précise Chapie, je connais le chemin.
Empruntant le grand escalier de marbre, les deux hommes atteignent rapidement la salle qu’ils traversent pour rejoindre la scène.
– C’est ici que ça s’est passé, dit Chapie en désignant au sol une tâche sombre laissée par le sang répandu du professeur Krapoutchov.
Tandis que Juve s’accroupit pour examiner la scène du crime, Chapie lui explique par le menu le déroulement de la soirée, n’omettant aucun détail, décrivant précisément l’enchaînement des évènements, le contenu des images projetées, les réactions de la salle et le chahut qui s’ensuivit. Tout en prêtant une oreille des plus attentives à son collègue, Juve, qui a terminé le minutieux examen du sol, lève les yeux vers les cintres pour y poursuivre sa recherche de potentiels indices. C’est alors que, dans la pénombre, quelque chose retient son attention, quelque chose de suffisamment intriguant pour que, d’un geste de la main dans la fermeté duquel s’exprime pleinement la puissance de sa détermination comme de son autorité, il fasse taire Chapie.
– Par où faut-il passer pour monter là-haut ? demande Juve sans se soucier du pléonasme et en pointant un doigt dans la direction où se porte son regard.
– Bin faut prendre l’échelle qu’est là, répond laconiquement un homme que personne n’a vu venir ni entendu approcher.
– Vous êtes ? demande Juve en dévisageant l’intervenant.
– Raymond Radis. Et vous ?
– Monsieur Radis est le régisseur des lieux, précise Chapie avant que Juve, qui n’en avait pas l’intention, n’ait eu le temps de répondre.
– Vous venez pour le meurtre du russe ? interroge Radis.
Juve opine de la tête.
– J’ai tout vu, précise Radis sans y être invité. J’étais aux premières loges quand on a trouvé le cadavre et je peux vous dire que ce n’était pas joli joli. Il avait la tête complètement écrabouillée. Comme de la bouillie. Non plutôt comme de la purée. Mais une purée que l’on aurait écrasée à la fourchette et pas au presse-purée, parce qu’il y avait comme des morceaux plus gros dedans.
– Cette échelle-là ? demande Juve en posant le pied sur le premier échelon.
La réponse de Radis, vexé du manque d’intérêt manifeste que le policier porte à ses propos, sonne comme un grognement plus que comme un mot articulé, mais confirme qu’il agit bien de cette échelle-là.
Sans plus attendre, Juve commence son ascension.
– Vous êtes sûr de vouloir grimper là-haut ? s’étonne le régisseur.
– Me croyez-vous incapable de monter sur une échelle ? lâche Juve qui s’est déjà hissé jusqu’au sixième échelon.
– Non monsieur, répond le régisseur.
– Peut être me prenez-vous pour une mauviette ? continue Juve pour taquiner le régisseur, en atteignant le huitième échelon.
– Non monsieur, assure le régisseur.
– Ou alors avez-vous quelque chose à cacher ? insinue malicieusement Juve.
– Certainement pas, s’indigne le régisseur.
– Alors quoi ? demande Juve en poursuivant son ascension.
– C’est que…, commence le régisseur.
– C’est que quoi ? crie Juve presqu’hors de portée de voix.
– C’est que ça monte au moins à trente mètres, précise le régisseur.
– Trente mètres ? s’exclame Juve, prenant conscience du chemin qu’il lui reste à parcourir, dans ce cas il vaut mieux que j’accélère la cadence.
Arrivé à la hauteur voulue, le policier rejoint une passerelle suspendue sur laquelle il s’avance sans hésiter.
– Vous avez trouvé quelque chose ? s’enquiert Chapie.
– J’avais vu une ombre qui me semblait bizarre, répond Juve, mais en fait ce n’est qu’une corde mal attachée qui se balance dans le vide.
– Aaaaargh !
– Vous dites ? demande Juve.
– Moi rien, répond Chapie, c’est Radis qui a fait Aaaaargh.
– Yeeeerk ?
– Non pas Yeeeerk, Aaaaargh.
Aaaaargh ? Pourquoi Aaaaargh ? Vous ne vous sentez pas bien mon vieux ?
– Vous avez prononcé le… le mot, dit le régisseur.
– Le mot ? Quel mot ?
– Celui que vous avez dit en dernier, là.
– Quoi ? Vide ?
– Non, avant.
– Attachée ?
– Encore avant.
– Corde ?
– Aaaaargh !
– C’est ça ? Corde ?
– Mais arrêtez bon sang !
Présentant un visage aux traits décomposés, typique du supplicié sur le point de confesser toutes les fautes possibles et imaginables, y compris celles qu’il n’a pas commises, le régisseur, après avoir enfoncé profondément ses deux index dans ses deux oreilles à raison d’un index par oreille, secoue la tête avec l’énergie du désespoir.

Juve, dont la vie se résumait à une lutte permanente contre le crime en général et contre Fantômas en particulier, n’avait jamais de temps à accorder aux activités dites de loisir. S’il s’était rendu au Louvre, l’année passée, c’était uniquement parce que Fantômas y avait dérobé, en plein jour, un tableau de maître, remplacé sur sa cimaise par une très habile reproduction que le bandit avait réalisée lui-même en utilisant le sang d’une de ses victimes en guise de pigment magenta. La dernière fois qu’il était allé au cinématographe, c’était pour y contrecarrer les plans diaboliques de Fantômas qui, profitant de l’extrême inflammabilité du nitrate de cellulose, composant principal de la pellicule, projetait de faire griller l’ensemble du public comme autant de « petits cochons de lait », pour reprendre sa propre expression, simplement pour se débarrasser du mari de sa maîtresse d’alors qui se trouvait dans la salle. Et s’il venait au théâtre, c’était, non pas pour y écouter une pièce ou une opérette, mais pour enquêter, par exemple, sur le meurtre d’un savant russe exilé dans le caractère mystérieux duquel il voyait fatalement la signature de Fantômas. Peu familier ainsi des traditions en cours dans les milieux du spectacle, c’est donc en toute innocence et sans la moindre malice qu’il avait utilisé le mot « corde ». Le monde du théâtre grouillait de superstitions qu’il aurait été difficile à Juve de deviner et dont les origines ne sont pas toujours clairement établies. Certains prétendent ainsi que l’interdiction qui est faite de prononcer dans un théâtre le mot « corde », auquel il faut préférer « guinde » ou « fil » ou « bout », viendrait de ce qu’il désigne un objet de malheur utilisé par des comédiens qui, à force d’insuccès, sont poussés au suicide par pendaison. Bien souvent du reste, les interdits qui s’imposent dans l’enceinte d’un théâtre sont directement liés à de supposés mauvais sorts qui pèseraient sur les auteurs ou les interprètes dont l’avenir et la notoriété dépendent en permanence des réactions des spectateurs ou des critiques. Ainsi, s’il est interdit de souhaiter « bonne chance » à un acteur ou à un membre de la production, sous peine d’attirer sur lui le malheur, sans doute parce que le succès est moins une affaire de chance que de talent et de coïncidences d’éléments divers qui font qu’un artiste rencontre au bon moment le bon public, il est d’usage en guise d’encouragement d’user du mot « merde ». Cette tradition serait liée au fait que, les spectateurs se faisant déposer en calèche devant l’entrée du théâtre, opération pendant laquelle les chevaux ne manquent pas de déposer leur crottin sur le parvis, la quantité d’excréments, directement proportionnelle au nombre de paossages, présageait du niveau de remplissage de la salle. De la même manière, siffler sur scène ou en coulisse est absolument défendu car cela, prétendent les gens du métier, attirerait les sifflets du public. L’explication qui peut sembler farfelue pour les non-initiés, trouva cependant une tragique et implacable démonstration avec une autre sorte de vent organique et sonore. Au tout début du XXème siècle, époque que d’aucun considère comme le véritable âge d’or du Music-Hall, Ernest Gigot proposait dans une grande salle de la capitale un spectacle basé sur ce qu’il qualifiait d’« éructations harmoniques » et qui consistait en une interprétation rotée du répertoire classique. L’air des bijoux du Faust de Gounod était le point d’orgue de son spectacle qui s’inspirait essentiellement des compositions lyriques les plus illustres mais n’hésitait pas, à l’occasion, à puiser dans les chansons populaires. Il fallait voir avec quel entrain communicatif, avec quelle joie franche, le public, encouragé par un Gigot rotant à gorge déployée, reprenait en cœur le Prends garde à toi de Bizet ou le Poussons poussons l’escarpolette de Messager. Au fait de sa gloire, Ernest Gigot, qui fréquentait assidument les salles de concert afin d’enrichir son répertoire, eut alors une révélation artistique en entendant la toute première interprétation du Sacre du Printemps. L’audace et la nouveauté de l’œuvre d’Igor Stravinsky le touchèrent avec une intensité si soudaine et une force si profonde que, du jour au lendemain, l’éructomane se découvrit des prétentions avant-gardistes. L’interprétation subitement ne lui suffisait plus, il lui fallait composer, et surtout quelque chose de neuf, d’inattendu. Après des mois de travail acharné, réalisé dans le plus complet isolement, Gigot fit son grand retour sur scène avec une œuvre qu’il n’hésita pas à qualifier de révolutionnaire, le mot apparaissant en lettres de quinze centimètres de hauteur sur les affiches qui annonçaient le spectacle, juste en dessous du titre qui se voulait aussi énigmatique que moderne : L’ascenseur à air comprimé. La pièce était composée d’un seul long mouvement musical construit sur une succession des douze notes de la gamme chromatique dans un ordre qui excluait à la fois toute répétition et tout principe d’harmonie tonale. Dodécaphonique avant l’heure, L’ascenseur à air comprimé avait tout pour rebuter une oreille habituée aux mélodies classiques. Pourtant, malgré sa rugosité sonore et son âpreté rythmique, la composition de Gigot rencontra un succès aussi inattendu que phénoménal. Et ce, dès sa première interprétation. Qui fut également la seule. Gigot avait en effet eut l’idée lumineuse de faire évoluer sa technique instrumentale en faisant se succéder, lors de son interprétation, les parties rotées avec d’autres pétées, l’alternance de ces deux modes d’expression sonore opposés, d’un point de vue géographiquement anatomique, expliquant le titre qui avait été donné à l’œuvre. Cette fantaisie emporta sans aucune difficulté l’adhésion d’un public fidèle à l’artiste qui, comme il le faisait lors des précédents spectacles, mit un point d’honneur à lui faire écho. Bien sûr, l’œuvre n’ayant jamais été interprétée en public, personne dans la salle n’en connaissait la teneur, mais sa construction atypique permettait toutes les improvisations et les spectateurs ne s’en privèrent pas. Tant et si bien qu’à la fin du premier quart d’heure, si l’ambiance était des plus enjouées, l’atmosphère quant à elle devenait irrespirable. Le directeur aurait dû, alors, ordonner prudemment l’ouverture des portes pour permettre un renouvellement salutaire de l’air ambiant et une évacuation du nuage de gaz intestinaux qui ne cessait d’enfler. Enivré sans doute par le taux de remplissage des caisses et, plus encore, par celui du mélange méthane-dioxyde de carbone, non seulement il n’en fit rien mais eut l’idée malheureuse d’offrir au producteur du spectacle qui se tenait à ses côtés dans la loge d’honneur un gros cigare cubain afin, précisa-t-il, de « fêter dignement le début d’une fructueuse et durable collaboration ». La collaboration en question ne fut ni fructueuse ni durable puisqu’elle s’interrompit brutalement au moment précis où, impatient d’allumer son havane, le producteur gratta une allumette. L’explosion fut si puissante que certains habitants de Bourg-la-Reine, commune située à près de vingt kilomètres du théâtre, affirmèrent l’avoir entendu aussi nettement qu’une porte qui aurait claquée juste dans leur dos. Du bâtiment, il ne resta qu’un mur, des spectateurs, rien. Ce tragique incident, qui entraîna la disparition immédiate et définitive des spectacles de pétomanie, semble être à l’origine de l’interdiction qui est faite à quiconque, depuis ce triste jour, de flatuler sur scène ou en coulisse dans les salles de spectacle.

Parfaitement ignorant de toutes ces traditions plus ou moins folkloriques, Juve poursuit ses observations avec cette rigueur tranquille qui constitue l’un des traits principaux de son caractère.
– Une corde c’est une corde quoi, bougonne-t-il entre ses dents, exprimant ainsi moins un accès de mauvaise humeur que son rejet viscéral des sottes certitudes irrationnelles.
Avant de redescendre, nouant la corde autour de la rambarde de la passerelle, il remarque à son extrémité trois traits sombres parallèles dont il ne peut, malgré l’examen minutieux qu’il en fait, identifier ni l’origine ni l’utilité.
– A quoi sert cette corde ? demande Juve, terminant sa descente, à Radis qui se met à grogner comme s’il venait de poser un pied nu sur un hérisson.
Juve soupire.
– Comment appelez-vous ça ? s’agace-t-il.
– Une guinde, râle le régisseur.
– Alors je répète ma question : à quoi sert cette guinde ?
Le regard sombre de Radis exprime, sans la moindre volonté de dissimulation, le niveau élevé d’hostilité qu’il ressent vis-à-vis du policier. Il est probable qu’à cet instant il soit obligé de faire sur lui-même un effort certain pour trouver la force de répondre à la question alors qu’il préfèrerait sans doute écraser son poing sur le nez de son interlocuteur. Pour autant, la crainte instinctive que lui inspire un représentant des forces de l’ordre dans l’exercice de ses fonctions et celle, plus conjoncturelle, de voir son éventuel acte de violence en entraîner un autre, en retour, qui pourrait le placer en situation d’infériorité physique suffisante pour conduire à ce que les spécialistes du combat à mains nues qualifient de « raclée », l’incite à réfréner ses pulsions agressives.
– Cette guinde sert à lever un décor. L’une de ses extrémités est fixée sur le haut du panneau, l’autre est lestée à l’aide d’un sac de sable qui fait contre poids.
– Je vois, commente Juve d’un air pensif.
– Un indice ? interroge Chapie.
– Pas le moins du monde, répond Juve.
Quelques minutes plus tard, les deux hommes sortent du théâtre. Alors que Juve s’apprête, sans plus de formalité, à prendre congés de l’inspecteur, un éclair lointain, comme tombé du ciel, taquine son œil droit.
– Quel est ce clocher ? demande-t-il.
– C’est la cathédrale.
– Vous avez des cloches en or massif ou quoi ?
Chapie qui, de son côté, n’a pas remarqué le phénomène lumineux, ne comprend évidemment pas le sens de cette question si inattendue qu’il faut quelques secondes à son cerveau pris au dépourvu pour formuler une demande d’explication. Il n’a pas le temps de poser une question : Juve s’est déjà éloigné et marche d’un pas ferme en direction de la Faculté des Sciences.

à suivre