Le parfum de la tante en noir
Après avoir, comme cela avait été convenu, déposé les bagages à l’Hôtel de la Gare, Fandor prend la direction d’un autre hôtel, particulier celui-là, appartenant à la famille de Poulay depuis plusieurs générations et présentement occupé par son unique représentante encore vivante, la susnommée tante Charlotte. « Si je marche d’un bon pas, se dit le journaliste, je peux être là-bas dans un quart d’heure et de retour dans une heure. » Il serait abusif de prétendre que le jeune homme est impatient de retrouver sa parente, et l’élan qui le pousse à la visiter trouve sa source non dans un désir farouche d’entretenir des liens familiaux, que de tenter de grapiller auprès d’une authentique commère locale des informations officieuses, des ragots de seconde mains et autres rumeurs de cabinet d’aisance pouvant servir, après avoir été expurgés de leur inévitable dose d’aigre venin, à faire progresser son enquête en dehors des sentiers officiels. Cet espoir ne pèse pourtant pas bien lourd face à la perspective de se trouver en compagnie de celle que, dans son jeune âge, il avait coutume de surnommer « la vieille sorcière » et il sent bien que sa volonté est plus que jamais écartelée entre l’envie de faire avancer la juste vérité et l’aversion que provoque en lui le souvenir de cette tante assez peu sympathique. Ses muscles semblant souffrir de ce terrible dilemme, l’allure de Fandor évoque ainsi plus volontiers l’indolence de la tortue que la fougue de l’antilope. C’est sans doute ce rythme mollasson qui attire vers lui un personnage titubant, affairé depuis de longues minutes à tenter d’établir des contacts avec des passants qui, agacés, sinon inquiétés, par son attitude étrangement entreprenante, se détournent vivement à son approche. Perdu dans ses pensées, Fandor ne voit pas, quant à lui, s’avancer l’importun jusqu’à ce que les mots de celui-ci, aboyés plus qu’articulés, ne le ramènent brutalement à la réalité.
– La fin du monde ! glapit Lahurie (car c’est bien de lui qu’il s’agit à nouveau).
– Plaît-il ? s’étonne Fandor.
– Êtes-vous prêt ? s’étrangle le bonhomme.
– Prêt pour quoi ?
– Mais pour la fin du monde ! La fin du monde est proche !
– Fichtre, s’exclame Fandor en marquant un temps d’arrêt.
Habitué à être plus ou moins aimablement envoyé balader, Lahurie, malgré l’état de confusion mentale profond dans lequel il s’agite en permanence, est si surpris par l’absence d’hostilité de la réaction qu’il en reste tout d’abord bouche bée.
– Vous dites proche, poursuit Fandor, mais proche à quel point ?
Son intention n’est pas de railler le pauvre illuminé mais de désamorcer une situation qui pourrait devenir embarrassante et, surtout, de retarder encore un peu plus le moment des retrouvailles avec tante Charlotte.
– Euh, je… Proche, très proche, bafouille Lahurie qui ne peut manifestement pas s’engager sur ce point avec une précision supérieure.
– Mais, vous avez une date ? insiste Fandor.
– Non, c’est-à-dire que…
– C’est une affaire de mois ?
– Heu …
– De semaines ?
Lahurie fronce les sourcils tandis que de sa gorge monte un bruit étrange, à mi-chemin entre la plainte et le grognement.
– Pas de jours quand même ?
– LA FIN DU MONDE ! beugle de plus belle Lahurie en roulant des yeux effrayants.
Ernest Lahurie ne s’était jamais remis de la disparition de l’éléphant Fritz auquel, on le sait, il était profondément attaché. Émotivement ébranlé par le funeste évènement duquel il ne parvenait pas à détacher une pesante part de culpabilité, il avait fait dans les jours suivants une sorte de dépression nerveuse aussi fulgurante que profonde qui ne lui avait pas permis de reprendre son travail au musée et l’avait, semble-t-il, plongé dans un état délirant des plus spectaculaires. Après une prostration alitée de deux pleines semaines, il avait subitement retrouvé, un matin, peu avant l’aube, l’usage de la parole et, prenant le coq du père Mathieu de vitesse, s’était lancé dans des vociférations dont la soudaineté et la puissance sonore avaient si violemment surpris ses voisins que ceux-ci avaient précipitamment solliciter l’assistance de la maréchaussée. Enjoint par des agents tambourinant contre sa porte à leur faire accès, Lahurie s’était contenté de brailler de plus belle en ignorant ostensiblement les sommations policières. Il s’agissait moins de sa part d’une volonté délibérée de tenir une position de mutin que le résultat d’un lent et inexorable délire qui avait conduit le pauvre homme à se cloîtrer au fin fond de son cerveau malade. Impatientées autant qu’inquiètes, les forces de l’ordre avaient fini par enfoncer la porte pour découvrir le dément, les cheveux en bataille et le regard halluciné, drapé tel un empereur romain, dans une nappe à fleurs du plus bel effet, arpentant la pièce en gesticulant de manière inconsidérée. Mené de force, mais sans résistance excessive, à l’hôpital le plus proche, Lahurie fut ausculté par un médecin qui ne put que constater le trouble mental du patient et, après avoir jugé de son faible niveau de dangerosité d’une part et de son très important pouvoir de nuisance phonique de l’autre, préconisa une immédiate remise en liberté. « ça finira bien par lui passer » avait-il laconiquement conclut en guise de prescription. Ainsi fut-il fait et Lahurie, dont il est permis de supposer qu’il ne comprenait pas exactement ce qu’il lui arrivait, se retrouva dans la rue où il put donner libre court à ses vagissantes prédictions apocalyptiques. Il n’est pas interdit de penser que, au-delà de l’indéniable traumatisme causé par la disparition de Fritz, l’état navrant de Lahurie trouvait son origine, sinon sa cause, dans une longue et lourde hérédité, nombre de ses ascendants ayant, à des niveaux plus ou moins élevés, eux-mêmes fait preuve de fantaisie comportementales qui pouvaient laisser présumer qu’ils n’étaient pas toujours en complète possession de leurs facultés mentales. Le grand-père de son arrière-grand-mère, un certain Eugène, prétendait ainsi être Napoléon 1er, initiant sans le savoir une grande tradition de démence qui devait donner, par la suite, aux hôpitaux psychiatriques une notable proportion de leurs pensionnaires les plus typiques. Le brave homme, garçon de ferme de son état, qui se promenait en permanence coiffé d’un bicorne en journal plié et la main droite enfoncée dans son gilet loqueteux, prétendait à qui voulait l’entendre qu’il avait, parmi tant d’autres projets mégalomaniaques, l’intention de conquérir l’Egypte et de réformer la constitution, prédictions farfelues qui laissaient son entourage d’autant plus dubitatif que le vrai Napoléon Bonaparte ne devait naître que deux ans plus tard. Son arrière-grand-oncle Ferdinand, quant à lui, était persuadé d’être la réincarnation du pied droit de Saint François d’Assise, ce qui ne l’empêcha pas de faire une très belle carrière de maréchal ferrant, activité dans laquelle, aux dires de ses proches, il se montrait d’un excellent niveau, prouvant à qui en avait besoin qu’il est possible de ferrer un percheron tout en portant un sabot géant en guise de couvre chef. Son cousin Maurice, pour sa part, se prenait, alternativement et selon un calendrier des plus aléatoires, pour sa sœur Marinette ou pour le beau-frère de Jésus Christ. Nul ne savait jamais ainsi très bien lorsqu’il lui adressait la parole, à qui, précisément, il avait affaire et cette incertitude donnait lieu à des situations qui, fort drolatiques pour un observateur extérieur et désintéressé, mettaient bien souvent les nerfs de la dite-Marinette à rude épreuve lorsque son frère se mettait à la suivre comme son ombre, reproduisant avec une effrayante exactitude le moindre de ses gestes et répétant avec le même soin chacun de ses mots, soupirs, bruits de bouche ou borborygmes, avant de se lancer soudainement dans une explication redoutablement argumenté du « soi-disant miracle de la multiplication des pains » dont il prétendait connaître les détails mieux que quiconque compte-tenu des liens familiaux qui, comme il le précisait lui-même d’une voix feutrée qu’il accompagnait de clins d’œil entendus, l’unissaient à son auteur. Le corps médical, parfois consulté, n’avait jamais pu établir avec une absolue certitude ni l’origine ni les causes de ces psychopathologies qui poursuivaient la famille Lahurie d’une manière aussi variée dans leur forme que tenace dans leur répétition. Certains spécialistes affirmèrent qu’elles pouvaient être le fait d’une malformation du bulbe rachidien, d’autres qu’elles étaient sans doute le résultat d’une irrégulière sécrétion de certaines hormones. D’autres encore, plus catégoriques à défaut d’être plus délicats, affirmaient simplement que les Lahurie étaient d’invétérés poivrots et que leurs troubles psychiques, qu’ils n’hésitaient pas à qualifier de « crétinerie congénitale », étaient le résultat d’une consommation excessive et prolongée d’une certaine gnôle artisanale dont les méthodes approximatives de distillation rendaient les effets imprévisibles.
Déstabilisé par l’attitude de Fandor, Lahurie finit par s’éloigner, profitant du passage d’un couple de bonnes sœurs en cornette pour abandonner le journaliste et tenté sa chance sur une cible potentiellement plus réceptive à ses inquiétants propos. Le journaliste poursuit alors sa route et, la maison de sa tante n’étant plus qu’à cinq minutes de marche, une demi-heure plus tard, se présente devant le portail au-delà duquel se dresse la façade de la propriété des De Poulay. Imposante maison en pierre de taille s’élevant sur quatre étages au milieu d’un vaste jardin soigneusement entretenu, la bâtisse témoigne ostensiblement du rang social de ses propriétaires. Ou, tout du moins, de leur intention d’en faire étalage car pour Charlotte de Poulay, comme pour bon nombre de ses pairs, la façade a toujours été autrement plus importante que les coulisses et la priorité donnée à l’entretien des codes de respectabilité en vigueur dans le milieu de la bourgeoisie provinciale alors même que les valeurs morales qui, au quotidien, s’exprimaient à l’abri des regards, étaient, quant à elles, autrement moins glorieuses.
Si, malgré son absence totale de coquetterie et son absolue indifférence à toute notion d’élégance, madame de Poulay mettait un point d’honneur à n’apparaître en public que vêtue des étoffes les plus chères et coiffée des chapeaux les plus onéreux, elle faisait preuve dans la gestion de son budget domestique d’une austérité qui confinait à la plus sordide radinerie. Elle n’hésita pas ainsi à renvoyer une employée de cuisine sous prétexte que l’épaisseur des pelures de pommes de terre qu’elle venait d’éplucher était de quelques centièmes de millimètre trop importante, ce qu’elle prouva à la malheureuse jeune fille qui n’en crut pas ses yeux à l’aide d’un pied à coulisse d’une très grande précision spécialement acheté à cet effet. L’employée remerciée ne se priva pas d’informer son ex-employeuse du nombre de kilogrammes de pommes de terre qu’il eut été possible d’acheter avec la somme dépensée dans l’acquisition de l’outil de mesure, argument qui ne fit aucunement sourciller madame de Poulay, même s’il est permis de penser que, mesurant la véracité de cette affirmation, elle devait intérieurement bouillonner de rage. Cette radinerie était évidemment moins le fait d’une fragilité de trésorerie que l’expression d’une méchanceté presque naturelle. Tante Charlotte détestait l’humanité toute entière à commencer évidemment, bien que de manière inconsciente, par elle-même, et ce malaise fondamental s’exprimait de la plus agressive des façons en toutes occasions. Jérôme Fandor lui-même fut dans sa petite enfance témoin de l’une de ses manifestations de pingrerie maladive qui le marqua profondément. Il ne devait pas avoir à l’époque plus de quatre ou cinq ans et ses parents, ayant à régler dans un lointain pays une affaire dont l’importance ne permettait pas la présence d’un enfant, avaient été contraints de le confier à la garde de sa tante Charlotte, choix auquel ils ne se résignèrent qu’après avoir, selon une légende familiale persistante, épuisé toutes les autres possibilités, sollicitant leurs proches, amis, connaissances, amis d’amis, employés de maison, voisins occasionnellement croisés, cousine d’un copain de régiment du boulanger du bout de la rue, et même, en désespoir de cause, Jojo, l’orang-outang du Jardin des plantes. Leur seule consolation résidait dans l’espoir qu’au moins, leur fils serait en compagnie d’un enfant de son âge en qui il saurait, peut être, trouver un camarade de jeu. Vain espoir car, si la tante Charlotte avait en effet donné naissance à un garçon qui, les lois de l’hérédité étant aussi implacables qu’impitoyables, pâtit dès son plus jeune âge d’une apparence physique des plus déplaisantes, l’enfant s’avéra être, le poids de l’éducation étant souvent tout aussi accablant, d’une effrayante laideur morale peu propice au développement de relations amicales basées sur la générosité et la bienveillance, qualités dont il était de fait parfaitement dépourvu. Le balourd, prénommé Adolphe, en hommage à l’exterminateur de communards, faisait l’admiration de sa mère qui prenait tout autant de plaisir à le gâter excessivement que de soin à tourmenter injustement son neveu. Ainsi, lorsqu’elle proposait une friandise aux enfants, faisait-elle en sorte que son fils se serve le premier et suffisamment copieusement pour que le pot à bonbons au moment où il arrivait sous le nez de Jérôme se trouve vide. La justice pourtant, à l’instar de la valeur des âmes bien nées, n’attendit pas le nombre des années et le gros Adolphe devait s’étouffer avec un berlingot le jour anniversaire de ses dix ans. Fandor, qui lors de son séjour forcé chez sa tante, était encore trop jeune pour mesurer ce qu’il peut y avoir de véritablement ignoble dans le fond de l’âme humaine, savait pourtant bien que cette femme était selon les propres mots de sa mère, surpris un soir dans l’entrebâillement d’une porte, « une malfaisante vipère », ne ressentait pas pour autant d’appréhension particulière à l’idée de passer quelques temps en compagnie du vilain Adolphe et de sa non moins hideuse génitrice car la perspective de leur déplaisante proximité était amplement compensée par celle d’une jeune femme de chambre pour laquelle le garçonnet nourrissait une passion aussi brûlante que secrète. Rachel était une toute jeune fille aux grands yeux d’un vert très pâle dont le flamboiement de la chevelure fauve illuminait un visage presque entièrement couvert de tâches de rousseur. Tout en elle, ses gestes comme sa voix, ses regards tout autant que son port de tête, exprimait une beauté intérieure qui en faisait l’incarnation parfaite de la douceur. C’est pour cela sans doute que la tante Charlotte l’avait prise en grippe et saisissait la moindre occasion de la tourmenter, puisque la renvoyer purement et simplement aurait sans doute frustré son insatiable méchanceté. Tout était prétexte pour elle à morigéner la pauvre Rachel qui supportait les injustes reproches comme les aberrantes accusations avec une sorte de placidité résignée entretenue en grande partie par le besoin qu’elle avait de conserver la maigre rétribution mensuelle qu’elle percevait en contrepartie d’un labeur harassant et dont elle envoyait chaque centime à une vieille mère malade dont elle espérait un jour prochain reprendre l’échoppe de fleuriste. Lorsque sa patronne se lançait dans sa quotidienne litanie de récriminations, Rachel se contentait ainsi de baisser les yeux et de laisser filer entre ses lèvres adorables de légers « Oui, madame » ou « Bien, madame » dont le calme contrastait singulièrement avec l’agressivité perfide du ton de son bourreau. Un jour pourtant, à l’heure du déjeuner, alors que Fandor séjournait chez elle dans les circonstances évoquées précédemment, Charlotte de Poulay fit en présence de la jeune servante une démonstration de son incommensurable méchanceté en tenant des propos très injurieux sur la mère du jeune garçon pour laquelle, bien qu’elle fut sa propre sœur, elle ressentait une jalousie terrible dont elle ignorait sans doute elle-même les raisons tant elle était hermétique à toutes formes d’introspection mais qui résidait vraisemblablement dans le fait que la jeune femme, dotée d’un esprit libre dans un corps charmant, trouvait dans l’existence un plaisir diamétralement opposé au sien. Lorsque Rachel lui présenta le plat de pintade aux navets qu’elle venait de rapporter des cuisines, Charlotte de Poulay laissait entendre que sa sœur était une grue et ce terme, dont Fandor ignorait pourtant le sens précis, après d’autres méchancetés tout aussi blessantes, fit venir les larmes aux yeux du garçon ce qui déclencha l’hilarité de son cousin. Il est possible que l’espace mental dans lequel Rachel entreposait toutes les méchancetés, toutes les vexations, toutes les agressions que sa patronne lui faisaient endurer se trouva ce jour là subitement plein à raz bord et que la situation dont elle était témoin, sans pour autant en être la victime, constitua ce qu’il est convenu d’appeler « la goutte d’eau qui fait déborder le vase ». Sans un mot, avec une détermination aussi calme que nette, la jeune fille posa sur le bout de la table le plat qu’elle tenait à bout de bras et comme elle avait coutume de le faire lorsqu’elle était, elle-même, soumise à l’agressivité de son employeuse, serra simultanément les dents et les poings. D’ordinaire, cette crispation musculaire suffisait à lui permettre d’intérioriser sa colère. Ce jour là, elle fit le choix d’en tirer profit de manière plus inattendue et moins introvertie. Profitant de ce que les doigts de sa main droite méticuleusement repliés dans le creux de sa paume constituaient une masse dont la densité et la fermeté matérialisaient à la perfection son état d’esprit du moment, elle expédia son poing en plein dans la face de sa patronne qui emportée tout autant par la puissance du bourre-pif que par la surprise de la réaction inattendue s’écroula sur le tapis, les bras en croix et la conscience momentanément dispersée. Indifférente aux cris qui envahirent instantanément la pièce, Rachel dénoua son tablier avant de le jeter sur le corps inanimé de l’évanouie, vint embrasser Fandor sur les deux joues et quitta la pièce puis la maison sans se retourner. Plus que la scène elle-même, c’est le mouvement de tête par lequel Rachel, quittant la salle à manger d’un pas ferme et lent, libéra tout à fait ses longs cheveux roux de la coiffe qu’elle venait de retirer qui marqua la mémoire du jeune Fandor au point que, des années plus tard, il ait fait de cette image la représentation la plus parfaite et la plus gracieuse du courage. La perspective de se trouver à nouveau dans les lieux mêmes où s’était construit ce souvenir fondateur suffisait non seulement à compenser la réticence qu’il pouvait avoir à visiter sa tante, mais plus encore, puisque depuis la disparition de ses parents il n’était plus soumis à ce sujet à quelque obligation familiale, l’incitait à revenir dans cette salle à manger tel un pèlerin dans quelque grotte miraculeuse.
– Bonjour ma tante, dit Fandor en entrant dans le salon.
Il serait abusif de prétendre que Charlotte de Poulay l’accueille avec joie ou plaisir. Si son visage n’a jamais exprimé aucune de ces émotions, sans doute est-ce parce que la vieillarde ne connaît ni l’une ni l’autre. D’un geste sec, elle fait signe à son neveu de s’asseoir. Tandis qu’une triste domestique voûtée vient déposer sur la table basse un plateau sur lequel ont été disposé deux tasses en porcelaine, une théière fumante et aucun morceau de sucre, Fandor engage une conversation dans laquelle il n’a pas le plus petit espoir de puiser une once de plaisir mais qui pourrait, au moins, lui apporter quelques bribes d’informations locales utiles à son enquête. Après avoir expédié les formules d’usage visant à se renseigner sur l’état de santé de son hôtesse (dont il se bat l’œil avec force), la situation de tel ou tel parents plus ou moins proches (dont il se tamponne copieusement le coquillard), Fandor en vient au seul sujet qui aiguillonne sa curiosité.
– Que pensez-vous, ma tante, des évènements qui se sont produits récemment dans votre ville ?
La bouche de la femme, subitement pincée dans l’expression du plus complet dégoût, est à ce point crispée qu’il parait peu probable qu’un seul mot puisse franchir le barrage des lèvres affreusement déformées.
– Parles-tu de la disparition de ce… monstre ? éructe-t-elle pourtant au prix d’un effort évident.
– Monstre si l’on veut, commente Fandor.
– Moi qui l’ai plus d’une fois côtoyé, s’emporte la femme, je peux t’assurer qu’il n’avait rien d’humain.
– C’est un peu ce qu’il est permis d’appeler « une bête sauvage ».
– C’est cela, une hideuse bête sauvage.
– Hideuse ? Vous dites ça à cause de son énorme appendice ?
Madame de Poulay manque de suffoquer.
– Que… Quoi… Qui ? bafouille-t-elle tandis que son visage s’empourpre exagérément.
– Son appendice nasal, insiste Fandor en faisant mine d’allonger son propre nez. Sa trompe.
– Je ne te parle pas de ce stupide éléphant !
– Et de qui d’autre ?
– Mais de ce misérable métèque !
– Aaaaaah ? Vous parlez du professeur Krapoutchov ?
La vérité est que Fandor a depuis le début compris le malentendu et ce n’est que pour tourmenter sa tante qu’il l’a délibérément entretenu.
– Professeur ? C’est un titre bien trop honorable pour une fripouille de son espèce, un esprit tordu et répugnant qui sous couvert de pseudo recherches scientifiques s’abandonne aux plus abjectes dépravations.
S’il est un domaine dans lequel tante Charlotte ne se montre pas avare, c’est bien celui de l’invective et de la médisance, surtout lorsque ceux-ci peuvent être agrémentés d’un trait de racisme. Un torrent d’injures aigres et de jugements venimeux se met ainsi à s’écouler de la vilaine bouche de la vieille femme pendant d’interminables minutes qui pourraient très rapidement devenir insupportable pour Fandor si son attention ne se trouvait subitement parasitée par une pensée puissamment invasive. Bien que rien dans les propos de sa tante ne puisse le justifier, l’image de son défunt oncle s’impose à lui d’une manière aussi inattendue que mystérieuse, car s’il est une personne à laquelle le jeune homme ne pense jamais spontanément, c’est bien le Colonel de Poulay.
Emile de Poulay, mari de Charlotte, était, comme avant lui son père, son grand-père, le père de son grand-père et le grand-père de son arrière-grand-père, un officier supérieur qui arborait, avec la même fierté, sur sa poitrine, des décorations qu’aucun faits d’armes avérés ne justifiaient, et sous son nez, une moustache qu’il entretenait avec un soin méticuleux pour ne pas dire obsessionnel. Moins à l’aise que son père, Général de cavalerie, sur le dos d’un cheval et n’ayant pas autant que son grand-père, Contre-amiral, le pied marin, Émile avait choisi l’infanterie, corps au sein duquel ses talents de fayot plus que son courage lui avait permit de se hisser au rang de Colonel. Il serait abusif de prétendre que le Colonel de Poulay ait laissé dans les annales militaires une trace notable mais les circonstances de sa mort lui permirent, à son corps défendant, d’acquérir dans un cercle, certes restreint, d’officiers amateurs de galéjades, une notoriété fugace mais non négligeable. Lors de manœuvres d’entrainement dans les Ardennes, le Colonel de Poulay passait en revue un régiment de tirailleurs sénégalais lorsqu’il fut la proie de fulgurants maux de ventre dont les manifestations gazeuses annonçaient indubitablement l’inévitable et prochaine survenue de ce que les enfants ont coutume de nommer « le Général caca ». Certains, tentant après coup de reconstituer l’enchaînement des évènements qui devaient conduire le Colonel de Poulay à sa perte, prétendirent que cette violente crise de météorisme intestinale annonciatrice d’une non moins incontrôlable diarrhée, aurait été le fait d’une ingestion, en excessive quantité, de champignons dont la comestibilité serait sujette à caution. D’autres, mieux renseignés sans doute, affirmèrent que l’officier supérieur avait, entendant les premiers coups de canon de la manœuvre en cours, ressenti une brutale émotion, que quelques uns ne se privaient pas de qualifier de « méchante trouille », qui se serait exprimée, suivant une sorte de logique psychosomatique, sous forme de crampes hypogastriques conduisant à une incontrôlable détente des sphincters annaux. Quoi qu’il en soit, Émile de Poulay, trahi par son propre système digestif au moment le moins opportun, dut trouver dans l’urgence une excuse à peu près plausible pour justifier un éloignement subit et hâtif. L’allure à laquelle il s’enfonça sous les bois situés à une centaine de mètres de son point de départ lui aurait sans doute permis de prétendre, en d’autres circonstances, à une place sur le podium (sans doute pas la plus haute tant il est difficile de déployer toute la puissance de sa foulée tout en serrant les fesses, mais au moins celle d’un médaillé de bronze, ce qui est plutôt amusant si l’on considère que c’est précisément pour en couler un qu’il pressait ainsi le pas). Après s’être avancé au milieu de fougères dont la hauteur était suffisante pour constituer un paravent végétal, il tomba le pantalon et s’accroupit pour se soulager enfin. Malheureusement, alors qu’il venait à peine d’initier le processus de vidange intestinale, lui parvinrent des voix dont l’augmentation progressive mais régulière du niveau sonore indiquait assez clairement qu’un groupe d’au moins trois hommes avançait droit dans sa direction. Craignant d’être découvert dans une position aussi inconfortable qu’embarrassante, le Colonel de Poulay tenta de trouver un moyen de dérouter les importuns sans que son identité puisse en être dévoilée. Évidemment, il n’était pas question pour lui de s’exclamer, comme l’aurait sans doute fait un individu moins soucieux de sa supposée apparence sociale : « Hola ! Passez donc votre chemin. Quelqu’un, par ici, est en train de déféquer et souhaiterait conserver une certaine intimité pour mener à bien son entreprise. » Ce à quoi les promeneurs auraient sans doute répondu : « Autant pour nous mon vieux, nous n’avions pas remarqué votre présence. », avant de se dérouter prestement. Au pire, l’un d’eux aurait cru bon d’ajouter : « Bon sang les amis ! Ça coince à mort ! », et l’affaire en serait restée là. Mais le Colonel de Poulay faisait sans doute partie de cette catégorie d’individus qui considèrent que le fait d’évacuer à intervalles plus ou moins réguliers les résidus solides de leur digestion constitue une atteinte profonde à leur respectabilité, susceptible de dégrader gravement la perception qu’ont de leur rang social des personnes qui ne produisent pourtant pas moins de fèces qu’eux, et plutôt que d’opter pour la solution objectivement la plus simple, il choisit de dissimuler tout à la fois sa présence et son activité en imitant les grognements du sanglier, espérant vraisemblablement que ceux-ci effraieraient les promeneurs. Mal lui en prit car les trois hommes étaient justement des chasseurs de sanglier qui, sans l’ombre d’une hésitation, épaulèrent leurs fusils chargés avant de cribler l’officier d’une quantité de chevrotine suffisante pour le faire passer instantanément de vie à trépas. Il est difficile de déterminer si cette mort fut plus triste que grotesque, si difficile en vérité que, bien des années plus tard, certains officiers peu charitables continuent à perpétrer la mémoire de cet évènement, exprimant à gorge déployée l’hilarité que fait naître en eux son évocation, dans le but manifeste de parvenir un jour à trancher cette question.
– Qu’est-ce qui pue donc tant ? se demande Fandor qui comprend subitement que l’image mentale de son oncle lui a été imposée, suivant un chemin d’associations plus ou moins inconscientes, par une stimulation olfactive des plus déplaisantes.
Tandis que sa tante, nullement dérangée semble-t-il par l’odeur pestilentielle, poursuit son monologue détestable, Fandor essaie d’identifier l’origine de la pollution odorante.
– Se pourrait-il qu’en plus elle refoule du goulot ? se demande-t-il avec effroi.
L’hypothèse est bien vite balayée lorsque, la sorcière interrompant provisoirement sa funeste logorrhée pour s’hydrater le gosier d’une gorgée de thé, Fandor constate que l’odeur persiste et s’intensifie. Un rapide et discret coup d’œil à ses semelles de chaussure lui permet d’écarter l’éventualité d’un écrasement de déjection canine qu’il aurait rapporté de la rue. Tandis que la vieille reprend son monologue auquel Fandor ne prête plus la moindre attention, tout absorbé qu’il est par sa tentative de localisation du foyer pestilentiel, c’est un indice sonore qui vient en aide à l’apprenti détective sous la forme d’un agaçant raclement qui évoque au premier abord le passage d’un peigne sur un paillasson. L’auteur en est, en fait, un gros chat persan, qui, après avoir déposé deux belles crottes sous un fauteuil, s’obstine à gratouiller le tapis dans l’espoir insensé de recouvrir ses déjections.
L’odeur ne semble pas indisposer le moins du monde la tante ultra prolixe. Sans doute parce qu’elle a pris l’habitude de vivre dans un espace partagé dont elle ne relève plus la malodorante atmosphère. Peut être aussi parce que la puanteur de ses propos couvre celle de la production féline.
– Comme me le faisait remarquer mon amie Madame Douchette, il fallait bien s’attendre à ce que ce genre de choses finisse par se produire.
Les mots accrochent l’oreille de Fandor qui s’était jusque là quelque peu éloigné des paroles de sa tante pour laisser son esprit errer entre les souvenirs de son défunt oncle et ceux autrement plus plaisants de Rachel dont il tentait de retrouver les traces dans les recoins de la pièce. D’abord parce qu’il est surpris que sa tante connaisse des mots comme « amie », ensuite et surtout parce que ses réflexes de journaliste savent lui faire deviner, dans une phrase apparemment anodine, un potentiel indice.
– Comment ça ? demande-t-il pour encourager sa tante qui n’en a pas besoin.
– A force de fourrer son ignoble nez partout, on finit forcément par s’attirer des ennuis. Je sais de source sûre que le bolchevik s’est plusieurs fois introduit, le plus discrètement du monde, dans le musée, pour aller faire je ne sais quoi autour de l’éléphant.
– Vous ne savez quoi ?
– Des observations ou des relevés, que sais-je ? Quel intérêt d’aller étudier un éléphant empaillé ? S’il avait une telle passion pour les pachydermes, il n’avait qu’à aller vivre en Afrique avec les sauvages de son espèce.
– Je croyais qu’il était entomologiste ?
– C’était surtout un dépravé, un mécréant et pour tout dire un communiste. Il n’a eu que ce qu’il méritait.
Fandor comprend qu’il n’apprendra rien de plus de la part de sa tante dont la machine à insultes, momentanément ralentie, reprend un plein régime de production, et commence à chercher un moyen de se soustraire à la compagnie de la vieille bique. Le prétexte lui en est fort opportunément fourni par la soudaine irruption au milieu de la pièce d’un pavé de bonne taille qui, après avoir fait voler en éclats la vitre de la fenêtre donnant sur la rue, vient s’écraser sur la théière à moitié vide. Tante Charlotte pousse un hurlement de surprise. Fandor, habitué aux rebondissements inopinés comme aux brusques coups de théâtre, bondit à la fenêtre cassée pour tenter d’identifier l’origine de l’attaque. Dans la rue, un jeune-homme, dans la silhouette duquel il reconnaît sans hésitation le terroriste ferroviaire, en proie à la plus vive agitation va de maison en maison pour projeter dans les fenêtres à sa portée des gros cailloux ramassés dans le caniveau, aux cris de « A bas la bourgeoisie ! », « A mort le fric ! » et autre « Vive l’anarchie ! »
– Ah le gredin ! s’exclame Fandor en sautant par la fenêtre sans prendre le temps de saluer sa tante qui se remet péniblement de ses émotions.
En vérité, l’intention du journaliste est moins de poursuivre le briseur de vitre que de quitter des lieux dont l’atmosphère lui était devenu en tous points irrespirable, mais, pour donner le change, après avoir stabiliser son équilibre sur le trottoir, il se lance dans une course poursuite effrénée qui s’interrompt dès qu’il a tourné le coin de la rue. Laissant le vandale libertaire disparaître au loin à vive allure, Fandor se dirige d’un pas nonchalant vers un café à la terrasse duquel il s’attable avant de commander une absinthe qu’il sirote tranquillement en attendant l’heure de son rendez-vous avec Juve.
– J’espère au moins que son enquête aura été plus profitable que la mienne, pense-t-il.