Le cabinet des insectes
– Professeur Porcellet, pour le commissaire Juve, je vous prie.
Assise derrière un imposant bureau de bois sombre recouvert de piles de dossiers parfaitement alignés, une femme à la stricte mise lève sur le visiteur qu’elle n’a pas entendu approcher un regard aussi surpris que sévère. Sur n’importe quelle autre tête que la sienne, l’impeccable chignon maintenant des cheveux poivre et sel soigneusement relevés, aurait témoigné d’un notable souci d’élégance. Il ne faisait ici qu’accentuer, en l’exposant davantage, l’austérité d’une physionomie dont l’absence prolongée de sourire avait rendu les traits arides. L’inflexion singulière de ses sourcils dressés, la fixité inquiétante de ses pupilles rétrécies, la compression inattendue de ses lèvres pincées, tout contribuait à donner à son visage anguleux une expression composée à parts égales de contrariété et d’irritation.
– J’ai rendez-vous, ajoute, d’une voix presque penaude, Juve qui n’est pourtant pas d’une nature à s’en laisser remontrer.
Sans dire un mot, la revêche secrétaire se lève pour aller frapper à une porte derrière laquelle elle disparaît un court instant avant de revenir s’assoir à sa place d’un même pas lent et appuyé.
– Le professeur va vous recevoir dans un instant, dit-elle d’un ton glacial, en se remettant au tri de documents que l’intempestive arrivée de Juve avait interrompu quelques minutes plus tôt.
– Est-ce qu’il me serait possible de l’attendre dans le bureau du professeur Krapoutchov ?
Pour appuyer sa requête, Juve pointe du doigt la porte sur laquelle une plaque de cuivre gravée au nom du défunt savant a été vissée. La secrétaire ne fait même pas semblant de vouloir l’écouter et, sans prendre la peine de lui répondre, garde les yeux fixés sur ses papiers. Agacé plus que vexé par l’attitude résolument discourtoise de l’acariâtre bonne-femme, Juve, qui, pour le principe et parce qu’il a une enquête à mener, n’est pas disposé à se faire une raison, décide, non de réitérer sa demande d’une voix plus ferme, que sa fonction et son tempérament sauraient rendre particulièrement persuasive, mais de siffloter entre ses dents une petite mélodie à l’harmonie incertaine (une version étonnement et, selon toutes vraisemblances, involontairement atonale de Tu sens la menthe de Dranem, air alors à la mode) dont il marque le rythme, à intervalles irréguliers, en percutant l’arrière de ses dents avec le bout de sa langue de façon à produire des triolets de chuintements aigus particulièrement horripilants pour l’oreille humaine. Il n’a pas terminé le premier couplet que la secrétaire lui lance un coup d’œil d’abord étonné, suivi, au milieu du refrain, d’un second, légèrement agacé, auquel succède, à la fin de la reprise, un troisième, clairement exaspéré.
– La porte est ouverte, finit-elle par aboyer.
Malgré l’envie un peu mesquine qu’il en a, Juve ne pousse pas le cynisme jusqu’à la remercier et se contente d’ouvrir la dite porte pour s’introduire dans une pièce qui, plus que d’un bureau, présente l’allure d’un cabinet de curiosités.
Éclairée par une fenêtre unique dont les lourds rideaux de velours pourpre limitent le passage de la lumière du jour, la pièce exigüe est tapissée, sur trois de ses quatre murs et du sol au plafond, de rayonnages où s’empilent quantité de livres, de bocaux, de boîtes et d’objets hétéroclites. Sur le quatrième mur, un gigantesque planisphère a été accroché, sur lequel, fixés à l’aide d’épingles à tête dorée, de minuscules croquis réalisés à l’encre de Chine, représentant toutes sortes de lépidoptères, hyménoptères, coléoptères et autres diptères, ont été répartis en tenant compte, vraisemblablement, de leurs régions d’origine. En dessous s’étend une longue paillasse dont le plateau en carreaux de faïence blanche est encombré de tubes à essais, de béchers, d’éprouvettes graduées, de coupelles et de lamelles ; de flacons à moitié vides, de bouteilles à moitié pleines et de fioles de toutes tailles remplies de liquides aux couleurs variées dont une étiquette manuscrite précise l’exacte nature, éparpillés autour de loupes binoculaires et de bocaux remplis d’insectes plus ou moins vivaces.
Au centre, posé sur un épais tapis persan, une petite chaise de bois patiné est poussée sous un bureau embarrassé de documents de toutes sortes, livres empilés au milieu de carnets et de cahiers, feuilles de papier noircies d’inscriptions manuscrites, tracées d’une écriture fine et déliée, le français et l’anglais s’y mêlant, autour de dessins esquissés à la hâte, dans des paragraphes raturés au milieu desquels surgissent, ça et là, des caractères cyrilliques.
Juve fait le tour de la pièce, posant sur chaque objet, sur chaque image, sur chaque reliure, entre chaque feuillet et dans les plus petits recoins, son œil de fouine à l’affût.
Prédisposition naturelle ou compétence acquise au cours de ses longues heures d’enquête, l’extraordinaire sens de l’observation de Juve s’alliait depuis des années à des capacités de déduction hors du commun qui avaient forgé au policier une réputation, nullement usurpée mais souvent jalousée, de fin limier. Ainsi, sur une scène de crime, quand d’autres ne voyaient qu’une bête porte fracturée, Juve pouvait deviner, en observant simplement la taille et la répartition des copeaux de bois sur le paillasson déplacé, le déroulement de l’effraction dans ses moindres détails. « Ils étaient deux, un grand costaud et un plus petit assez massif. Le premier est gaucher et a, un temps, exercé le métier de déménageur jusqu’à ce qu’une mauvaise chute ne lui impose, suite à une fracture aggravée du col du fémur, une claudication légère mais permanente. L’autre, bien que chaussant du 43, est d’une stature modeste mais d’une musculature très développée (le type de morphologie que l’on qualifie de « râblée » ou « trapue ») et porte une abondante barbe rousse ainsi qu’un anneau en métal cuivré à l’oreille droite, acheté à un marin chypriote qui lui a assuré qu’il s’agissait d’or pur. Le boiteux s’est d’abord essayé au crochetage de la serrure mais, dérangés dans son entreprise par l’arrivée d’un voisin insomniaque remontant d’une promenade nocturne avec son chien (probablement un fox-terrier d’une dizaine d’années), lui et son complice ont dû trouver refuge dans le cagibi situé au bout du couloir, où la concierge entrepose les ustensiles nécessaires à l’entretien des palliers. En sortant de leur cachette, le rouquin, impatient, a opté pour une méthode plus expéditive et s’est employé à forcer la porte, au moyen d’un pied de biche qui avait précédemment servi à déverrouiller le portail métallique d’un hôtel particulier du 15eme arrondissement. Mais une résistance inattendue l’a contraint à demander à son compagnon de lui prêter main forte en passant ses bras autour de sa taille dans le but d’accentuer, par l’alliance de leurs forces, la pression de l’outil sur le chambranle qui finit par céder, aux alentours de 3 heures et demi du matin. » Un inspecteur, cynique ou moqueur, se risqua à une remarque, fielleuse ou taquine, sur le manque de précision quant à l’heure du forfait mais l’impassible regard aiguisé du commissaire suffit à étouffer instantanément dans l’œuf toute velléité d’insubordination railleuse. L’interpellation, quelques jours plus tard, des cambrioleurs permit aux plus sceptiques, que les hypothèses de Juve faisaient « doucement rigoler » sous cape, de constater que les descriptions physiques qui avaient été faites, tout comme les modalités d’exécution du larcin, étaient rigoureusement conformes aux hypothèses du commissaire. Le seul point sur lequel ce dernier s’était trompé concernait le chien du voisin : il ne s’agissait pas d’un fox terrier mais d’une sorte de bâtard que son propriétaire avait acheté, neuf ans et demi plus tôt, pour un caniche royal. Bientôt, la taille anormalement réduite des pattes de l’animal l’amena à supposer qu’il s’était fait proprement « rouler dans la farine » et qu’en lieu et place du chien de race, qu’il avait « payé les yeux de la tête », on lui avait refourgué ce qu’il est permis d’appeler « un vulgaire corniaud », pour lequel il avait par ailleurs la plus grande affection. Cependant, il raconta, lors d’une longue digression, à l’inspecteur qui recueillait son témoignage, avoir retrouvé un jour, par hasard, le malhonnête vendeur auquel il ne manqua pas de réclamer des comptes, déclenchant une tumultueuse discussion durant laquelle il apprit, entre autres choses, que le père du chien en question était, quant à lui, bel et bien un fox terrier, avant de voir sa demande, sinon de remboursement au moins de dédommagements, se heurter à un refus net et direct dont il se contenta lorsqu’il eut considéré de plus près la musculature exagérément développée de son interlocuteur. L’erreur de Juve n’en était donc qu’une demi. D’autres s’en seraient enorgueillis. Il se contenta, lorsqu’on lui rapporta les faits, d’en prendre bonne note sans se départir de son flegme habituel.
Juve était en vérité, bien plus que ses collègues, y compris les mieux formés ou les plus expérimentés, doté d’une aptitude supérieure dont l’apprentissage ne peut se faire ni de façon théorique dans les écoles de police, ni de manière pragmatique sur le terrain, mais découle de qualités morales acquises dans un environnement familial propice au développement intellectuel, et renforcées, grâce à une curiosité personnelle qui mêlait en toutes circonstances la connaissance précise et structurée des phénomènes physiques ou naturels et le refus des a priori de toutes natures qui, prédisposant l’esprit à telle ou telle interprétation, en limitent les potentialités d’interrogations hypothétiques, par une propension particulièrement affutée à l’analyse déductive.
Ainsi, enfant, alors que la plupart de ses camarades optaient, dans la cour de récréation, pour une pratique footballistique, souvent couronnée de succès au demeurant, essentiellement axée sur la force et la brutalité, stratégie qui les incitait à aborder toutes les configurations de jeu par une succession immuable de dribbles sauvages et de shoot surpuissants en direction, le plus fréquemment, de la zone de but adverse, Juve, quant à lui, savait analyser l’ensembles des paramètres, internes comme externes, pour mener une action dont l’efficacité n’était pratiquement jamais mise en défaut. Prenant en compte tout à la fois les distances respectives du but et des différents joueurs présents sur le terrain, ainsi que leur répartition et leurs vitesses de déplacement, la puissance du vent, la pression de gonflage du ballon ainsi que l’adhérence moyenne du terrain relativement aux conditions d’hygrométrie dans les dernières vingt-quatre heures, Juve, après avoir anticipé la réaction probable de ses coéquipiers et de ses adversaires en se basant sur leurs historiques de jeu sur plusieurs mois, déterminait avec une extrême précision la puissance de sa frappe et l’angle d’impact de son pied sur le ballon qu’il envoyait au fond des cages. Cette approche scientifique lui permettait non seulement de marquer des buts avec un taux de réussite de plus de 99,9956%, mais également, en dosant très précisément ses efforts, de gagner les matchs auxquels il participait sans en faire plus que ce qui lui était strictement nécessaire. Bien souvent, il terminait ceux-ci à peine essoufflé, forçant l’admiration envieuse ou suspicieuse de ses camarades qui, de leur côté, crachaient leurs poumons par morceaux et manquaient se noyer dans leur propre sueur.
De cette disposition, qui ne fit que se développer au cours du temps, Juve ne tire ni gloire ni fierté puisque, quand bien même il voudrait procéder autrement, il n’en serait pas capable. Ce qui du reste n’est pas sans lui gâcher parfois la vie, l’empêchant de se laisser franchement aller aux plaisirs simples de l’existence dont, contrairement au commun des mortels, il ne peut s’empêcher de visualiser en permanence les causes et les conséquences.
Là où le citoyen moyen se contente d’apprécier les reflets étincelants d’une pièce de soie, Juve voit le résultat des glandes séricigènes du bombyx du mûrier (le terme « voit » n’est pas à considérer ici de manière allégorique : Juve visualise réellement le phénomène physiologique qui permet l’élaboration de la matière soyeuse au sein du tube capillaire, son versement sous forme de substance gélatineuse dans le réservoir prévu à cet effet, la soudure des deux fils dans la filière et leur vernissage), puis les opérations de décoconnage, d’étouffage, de dévidage, de moulinage et enfin de tissage avec l’enroulement du fil de chaîne sur l’ourdissoir et le dévidement du fil de trame sur la cannette préalablement à son placement dans la navette. Cette vision, qui tient d’une sorte de synesthésie cognitive, est évidemment instantanée, les images circulant à la vitesse du cheval au galop dans le cerveau de Juve, comme une projection cinématographique dans laquelle les connaissances seraient la pellicule, la mémoire le projecteur et le cortex visuel l’écran. Instinctivement, le commissaire sait les analyser au fur et à mesure de leur défilement pour n’en prélever que celles qui présentent un intérêt pertinent, relativement à la situation en cours.
– Magnifique ! s’exclama un jour Juve alors qu’il était solidement ficelé à un poteau, dos à dos avec Fandor.
Fantômas, dont ils avaient suivi la trace au fin fond d’un territoire hostile, était parvenu, usant d’un piège machiavélique dont il avait le secret, à les capturer tous deux puis à les ligoter ensemble dans le cratère d’un volcan dangereusement grondant.
– L’éruption est prévue dans quatre heures, ricana le criminel. Mais rassurez-vous, vous ne mourrez pas brûlés. Les gaz vous auront asphyxié depuis longtemps lorsque, surgissant des entrailles de la terre, la lave viendra consumer vos bouffis cadavres tels de grotesques allumettes.
Puis, comme à son habitude, il se fendit d’un puissant rire démoniaque dont les échos décrurent progressivement tandis qu’il disparaissait à l’horizon.
– Magnifique ! s’exclama donc Juve contre toute attente.
Fandor, qui pour sa part jugeait la situation plutôt catastrophique, pensa d’abord que les vapeurs soufrées qui commençaient à s’élever autour d’eux avaient quelque peu altérées la perception que le policier pouvait avoir de leur condition présente.
– Magnifique, dit-il, le terme me semble excessivement optimiste.
– L’arc en ciel, précisa Juve. Magnifique.
Tournant la tête, Fandor aperçut effectivement au loin un magnifique arc en ciel.
– Oui, dit-il avec une pointe d’amertume désespérée dans la voix. Profitons du spectacle puisque c’est sans doute le dernier arc en ciel que nous aurons l’occasion de voir dans ce monde ci.
– Ce n’est pas le spectacle qui est magnifique. J’ai passé l’âge de m’extasier devant des bandes de couleurs courbées résultant du triple phénomène couplé de réfraction, réflexion et dispersion de la lumière solaire. Il y a arc en ciel parce qu’il y a pluie. Et si je me fie à la direction du vent, je prédis une averse dans le prochain quart d’heure.
De fait, treize minutes et demi après ces prophétiques paroles, les deux prisonniers étaient copieusement saucés par une brève mais violente giboulée dont les effets bénéfiques ne tardèrent pas à se faire sentir. Non seulement la nuée dissipa les nuages toxiques qui commençaient à leur agacer les bronches mais, de plus, l’humidité s’insinua dans les fibres végétales composant la corde qui les entravait, et l’assouplit suffisamment pour que les deux hommes, au prix de quelques contorsions, parviennent petit à petit à se libérer.
– Magnifique, s’exclama Fandor en se remettant sur ses pieds.
Une très légère lueur de satisfaction dans l’œil de Juve lui confirma que celui-ci avait bien sûr prévu et anticipé la succession des évènements aussi bien que leur favorable issue. Sans attendre que le journaliste, qui en avait sans doute l’intention, ne le félicite, il se lança, encore une fois, à la poursuite de son indéfectible ennemi.
Passant en revue les coins et recoins du laboratoire, Juve n’a donc aucun mal à repérer les éléments qui, ayant été le plus récemment manipulés, constituent certainement les sujets de préoccupations principaux du feu professeur Krapoutchov. Dans un mouvement précis et rapide, dont la spontanéité pourrait légitimement laisser dubitatif quant au niveau de conscience volontaire qui l’a motivé, Juve porte ainsi son regard sur une série de dessins d’un même insecte dont l’objective laideur apparente ferait aisément passer, en comparaison, le plus disgracieusement vilain des Pediculus humanus pour une véritable gravure de mode. Le policier reste quant à lui insensible à l’aspect anatomique de l’insecte qu’il se contente de replacer instantanément dans son embranchement (les arthropodes) et sous-embranchement (les hexapodes) puis de classer les croquis dans un coin de sa tête où il ira les piocher dès qu’il aura su leur trouver une place éventuelle dans son actuelle investigation. Poursuivant son inspection, il remarque un flacon à col fin, fermé par un bouchon de liège, qui ne semble pas à première vue se démarquer particulièrement des autre bocaux ou fioles au milieu desquels il est rangé, si ce n’est que la couche de poussière qui le recouvre est moins dense et l’encre de son étiquette, plus fraîche. Ces détails n’échappent pas à Juve qui comprend immédiatement que le flacon n’a pas sa place au milieu d’autres, manifestement plus anciens, et par suite qu’il a sûrement été placé là pour le soustraire à une trop immédiate attention, sans pour autant le dissimuler (selon le principe désormais fameux de ″l’exposition dissimulatrice″, bien connu des enquêteurs depuis la célèbre histoire de la lettre volée dont Juve avait été informée, au tout début de sa carrière, par Dupin lui-même). Au moment où Juve s’apprête à s’emparer du récipient pour l’examiner de plus près, la porte du laboratoire s’ouvre dans son dos.
– Commissaire Juve, je suis désolé de vous avoir fait attendre.
Le professeur Porcellet s’avance d’un pas rapide, en tendant une main franchement ouverte que Juve sert vigoureusement.
– Le tragique décès de mon regretté confrère, poursuit Porcellet, m’accable, entre autres choses, de tracasseries administratives.
Ravi de cette entrée en matière immédiate qui le dispense des navrantes politesses d’usage trop souvent utilisées comme prologue inutile aux conversations engageant deux personnes se rencontrant pour la première fois, conventions sociales totalement informelles mais terriblement assommantes qui l’horripile particulièrement, Juve entame son interrogatoire dans les meilleures dispositions.
– Je regrette d’avoir à vous poser des questions qui vous paraitront redondantes par rapport à ce que vous a forcément déjà demander le commissaire Chapot, commence-t-il, mais…
– Chapot est un incompétent, le coupe brutalement Porcellet.
Non seulement Juve ne se formalise aucunement de cette inconvenante interruption mais, appréciant à sa juste valeur la franchise du bonhomme, il est enchanté d’apprendre qu’ils partagent tous deux la même opinion sur Chapot, même si, pour sa part, il aurait plus spontanément utilisé le qualificatif « abruti ».
– Vous n’aurez aucun mal à mener cette affaire bien mieux que lui, ajoute Porcellet, et je compte bien vous apporter mon aide la plus complète.
– Le professeur Krapoutchov, commence Juve, était un expert dans son domaine mais…
– Vous vous intéressez à l’entomologie ?
– Pas le moins du monde, répond Juve en commençant à s’interroger intérieurement sur l’attitude qu’il lui conviendra de tenir dans l’éventualité d’une troisième coupure de parole.
Un sourire un peu sec lui semble, pour le moment, un premier avertissement sans frais suffisant.
– Le professeur Krapoutchov, reprend-t-il, était un expert dans son domaine mais ses théories ne faisaient pas l’unanimité.
– Je ne lui connaissais aucun ennemi, assure Porcellet qui anticipe la question du policier avec une vivacité d’esprit que celui-ci ne peut s’empêcher d’apprécier en son for intérieur. C’était un homme passionné, au tempérament puissant et au verbe haut, qui n’hésitait jamais à défendre ses positions avec vigueur, quel que soit son contradicteur. Je ne vois aucun chercheur qui aurait pu lui en vouloir au point de commanditer son assassinat, que ce soit par rapport à la nature de ses travaux ou à propos d’un différent. Pourtant, ils sont nombreux les vieux caciques de l’Académie à avoir subit sa verve emportée, et je vous prie de croire que tous ne l’ont pas accepté avec détachement, ni sans rancune.
L’année précédente, une terrible polémique avait ébranlé l’Académie des sciences lorsque le professeur Adolphe Jambonette, qui dirigeait le département de botanique depuis de très très nombreuses années (il était lui-même déjà très très âgé) et avait vue l’arrivée de Krapoutchov du plus mauvais œil, affirma que la communication que le savant russe fit quelques jours auparavant devant les membres de la commission de recherches s’appuyait sur des faits non seulement erronés, mais, de plus, délibérément falsifiés. La communication en question portait sur l’observation faite par Krapoutchov d’une espèce particulière de mouche du vinaigre que le savant avait découverte presque par hasard lors d’un piquenique en compagnie de son épouse.
Le couple s’était arrêté sur les bords d’un étang situé sur le lieu-dit de Berde, dans l’extrême Sud-Est lochois, et Krapoutchov s’apprêtait à croquer à pleines dents dans une côtelette de porc lorsqu’un cri déchira le calme campagnard.
– по бороде Махно !
Madame Krapoutchov savait que lorsque son mari invoquait la barbe de Nestor Makhno, à plus forte raison dans sa langue maternelle, c’est qu’il se trouvait confronté à une révélation scientifique de la plus haute importance. Elle ne fut donc pas excessivement surprise, en se tournant vers lui, de le trouver figé au milieu d’un bouquet de roseaux tel un chien d’arrêt devant sa proie.
– Ollanche, dit-il avec cet inimitable accent des steppes ukrainiennes.
– Je ne crois pas, répondit-elle en observant le ciel parfaitement dégagé.
– Niet. Pas ollache. Ollanche. Entlle collail et bllique. Ollanche !
Elle s’approcha et découvrit, au bout de la côtelette pointée avec obstination sur un épi staminé ondulant dans le vent léger, un minuscule insecte aux gros yeux vivement colorés. Rien ne lui aurait fait plus plaisir à cet instant que de partager l’enthousiasme manifeste de son mari mais elle n’était pas absolument certaine de bien comprendre en quoi la présence d’une vulgaire mouche, quand bien même elle serait dotée d’une paire d’yeux orange, justifiait un tel déploiement euphorique et comme, par ailleurs, il lui répugnait plus que tout de tromper son mari, y compris par bienveillance, en feignant une émotion qui ne lui appartenait pas, elle se contenta de hausser un sourcil d’un air interrogatif.
– Aaaah, orange, dit-elle après avoir cherché en vain une remarque plus pertinente.
– Da. Ollanche. C’est follmidôble !
Krapoutchov lui expliqua longuement, par la suite, en quoi la couleur des yeux de l’insecte, absolument inédite à ce jour, lui conférait un caractère qu’il qualifiait donc et à juste titre de formidable.
– Je l’appellellai « la mouche à Bellde », s’emporta Piotr.
– Je ne vous le conseille pas, répondit laconiquement la femme.
– Et poullquouô ?
– D’abord parce qu’il conviendrait de dire « mouche de Berde » et non « mouche à Berde ». Ensuite parce que, comment dire, enfin…
Madame Krapoutchov était très sincèrement attachée à son mari et ce n’était pas sans une certaine réticence qu’elle envisageait de ternir le plaisir qu’il ressentait à sa découverte. Pour autant, il ne lui paraissait pas judicieux de laisser Piotr s’engager, du fait d’une méconnaissance bien légitime des subtilités de la langue française, dans une voie qui risquait de l’exposer à des moqueries autrement plus blessantes que la déception qu’elle hésitait à lui infliger. Avec une diplomatie admirable, elle lui expliqua donc pourquoi l’appellation « mouche à Berde » était imprudente. Lorsqu’il finit par comprendre, Krapoutchov éclata d’un rire tonitruant tout en serrant dans ses bras son épouse en signe de gratitude. Puis il recueillit dans un bocal de cornichons, dont il vida l’intégralité du contenu dans son estomac, plusieurs spécimens de la mouche afin d’en poursuivre l’étude dans son laboratoire. Comme toute Drosophila melanogaster qui se respecte, celle-ci montrait une attirance certaine pour le vinaigre, et plus généralement pour les matières volatiles issues de la fermentation. Mais Krapoutchov remarqua très rapidement que la couleur des yeux était due à une mutation génétique induite, en quelques générations, par un élément chimique contenu dans la production si particulière de la vinaigrerie artisanale de l’étang de Berde au sein de laquelle un secret de fabrication fort bien gardé permettait l’obtention d’un vinaigre au goût très spécifique (le secret de fabrication, qui consistait à placer un ragondin crevé dans les cuves de fermentation, fut découvert presque par hasard lors d’une visite des service sanitaires qui ordonnèrent la fermeture immédiate de la fabrique, mettant fin à une tradition locale de plusieurs siècles). En faisant varier le régime alimentaire des drosophiles dont il étudia avec soin les transformations phénotypiques, Krapoutchov finit par mettre en évidence l’action d’une protéine azotée dans la fragmentation et la recomposition de certaines séquences chromosomiques. C’est le résultat de ces recherches qu’il présenta à ses pairs de la commission de recherches. C’est lui aussi dont Jambonette lui contesta la paternité, affirmant que Krapoutchov n’avait fait que reprendre et s’approprier les travaux d’un autre entomologiste du nom d’Edmond Jambonette, qui se trouvait être accessoirement et par une curieuse coïncidence son frère cadet. Celui-ci était arrivé selon Adolphe Jambonette aux mêmes conclusions et il accusait Krapoutchov de s’être approprié ses résultats avant que son frère n’ait eu le temps de les publier lui-même. Il en voulait pour preuve une lettre manuscrite retrouvée dans la poubelle du laboratoire dans laquelle le savant russe commentait les travaux de son homologue et confessait être bien en retard dans ses recherches par rapport à lui.
Jambonette n’usa point de la moindre précaution oratoire, pour accuser publiquement « son distingué confrère » (faux compliment énoncé d’une voix dont le chevrotement était dû, pour moitié, à l’importante dose de sarcasme que son auteur y avait injecté, et pour l’autre moitié à son âge fort avancé) d’avoir trafiqué ses résultats en subtilisant les travaux d’un autre et exhiba aux yeux de tous le document froissé qui apportait « la preuve irréfutable de la malhonnêteté et de l’incompétence du russe ». L’accusation était grave, son impact fut considérable. En quelques jours, une fièvre polémique gagna l’Académie dont les membres se divisèrent, avec une insoupçonnable férocité, en « krapoutchiens » et « anti-krapoutchiens ». Les anicroches qui se multiplièrent et les disputes qui devinrent quotidiennes s’étendirent à tous les services, des laboratoires aux salles d’enseignements, de la bibliothèque à la cantine, des chercheurs aux enseignants et des étudiants aux personnels administratifs. La réunion la plus anodine, commencée dans un climat de franche cordialité, se transformait bien vite en redoutable foire d’empoigne dès que l’un de ses participants avait l’imprudence d’évoquer « l’affaire » et les témoins de ces accès de violence incontrôlables ne pouvaient rien faire d’autre que déclarer d’un air dépité et impuissant : « ils en ont parlé ». Tout semblait accuser Krapoutchov, au point qu’il se trouva à deux doigts d’être démis de ses fonctions et chassé de l’Académie. Pourtant, une investigation discrète menée par Porcellet permit de révéler que la lettre faisant office de pièce à conviction était un faux très habilement réalisé par un obscur laborantin du nom de Ferdinand Asterezy, à la solde de Jambonette, pas Adolphe, Edmond, qui avait contrefait l’écriture de Krapoutchov. Sa motivation était moins pécuniaire qu’idéologique, le complice partageant avec le commanditaire une égale détestation des étrangers en général et des socialistes en particulier. Eu égard à l’honorable ancienneté du professeur Jambonette au sein de la glorieuse Académie des sciences (et, accessoirement, au fait qu’il était l’un de ses plus importants contributeurs financiers), le Conseil d’administration jugea inutile de procéder à son exclusion et estima que les excuses qui avaient été présentées par des proches du coupable à Krapoutchov, et que, magnanime, il avait accepté, suffisaient à considérer l’incident comme clos. – Même Jambonette, dit Porcellet, qui est pourtant l’une des pires harpies rancunières que je connaisse, ne se serait pas abaisser à un tel acte de vengeance.
– Un motif politique alors ? risque Juve.
– Piotr avait, dans ce domaine aussi, des opinions tranchées et était prêt, croyez-moi, à les défendre. Mais il ne pouvait ignorer que tout soupçon d’activisme lui aurait valu une immédiate extradition vers son pays d’origine où, malgré les liens d’affection qu’il lui conservait, il n’avait aucune envie de retourner, sachant trop bien qu’il y aurait, jusqu’à la mort, croupi au fond d’une prison tsariste.
– Un mari jaloux ?
Porcellet éclate d’un rire rugissant qui fait vibrer les vitres du laboratoire.
– Piotr n’était pas un homme à femmes, dit-il lorsqu’il est parvenu à reprendre son souffle. D’ailleurs il ne fréquentait quasiment personne et sortait très peu, au grand dam de son épouse, Marguerite, une française qu’il avait rencontrée à Vienne, lors de sa fuite de Russie. On ne le voyait quasiment jamais en ville, ni a fortiori dans les réunions mondaines. Il est possible qu’il ne connût pas d’autres rues à Tours que celles qui menaient de son domicile à son laboratoire. Connaissez-vous Fritz ?
La soudaineté et l’incongruité apparente de la question surprennent Juve.
– Fritz ? L’éléphant qui s’est volatilisé ?
– Celui-là même. Une gloire locale, assurément. Et bien Piotr a vécu deux années à Tours avant de découvrir son existence.
Juve se frotte le front, pensivement.
– Sur quoi travaillait-il au moment de sa mort ?
– Il m’est difficile de vous répondre avec précision. Le professeur Krapoutchov parlait très peu, voire jamais de ces travaux en cours. Autant, lorsqu’il était parvenu à établir quelques solides conclusions, il pouvait se montrer extraordinairement dissert et avait à cœur de les partager avec le plus grand nombre, autant pendant la phase des postulats et des expérimentations, il se faisait discret sinon secret. Moins par crainte d’éventuels espions que par souci de ne pas se laisser influencer dans ses orientations. Les rapports de confiance mutuelle que nous avions su créer au cours des années m’ont permis de faire partie des très rares personnes avec lesquelles il pouvait, exceptionnellement, échanger quelques informations. Ainsi, il y a une dizaine de jours, il m’a confié qu’il était sur le point de faire une découverte très importante et il a ajouté : « le plus amusant est que l’on cherche parfois bien loin ce qu’on pourrait trouver à portée de main ». Puis, la veille de sa mort, son exaltation semblait être retombée.
Porcellet s’interrompt un moment, pris par une émotion qu’il n’a pas vu venir et que l’évocation prolongée d’un ami disparu n’a fait qu’accroitre graduellement, jusqu’aux limites du supportable.
– J’avoue, reprend-t-il après s’être à plusieurs reprises raclé la gorge, ignorer les raisons de cette déception Je suis tellement désolé qu’elle constitue l’un des ultimes souvenirs que je conserve de lui.
– Vous êtes précisément le dernier à avoir parlé au mort vivant, dit Juve.
– Au mort-vivant ? s’étonne Porcellet.
– Non, au mort… vivant. Au mort avant son trépas, si vous préférez. Au trépassé encore vif. Au…
– Oui, je crois que j’ai compris.
– Bien. Pouvez-vous me dire ce que vous avez vu ou entendu au moment du crime.
Porcellet s’accorde un instant de réflexion silencieuse pendant lequel il retire de son nez ses lorgnons cerclés d’or dont il essuie les verres parfaitement propres avec un mouchoir à carreaux, tout en affichant un air des plus méditatifs.
– J’étais sur scène, avec lui, au moment de la présentation. Ensuite, je me suis retiré en coulisses, tout en gardant un œil sur Piotr qui, resté sous l’écran, commentait les images projetées. Le climat était, comment dirais-je, électrique. Je savais que dans le public, se trouvait une poignée d’agités qui n’attendait que d’en découdre et un nombre plus important de fâcheux moins immédiatement agressifs mais tout autant disposés à faire état de leur animosité à l’encontre du professeur Krapoutchov. Dès que les lumières se sont éteintes j’ai senti que la situation pouvait basculer. Des murmures menaçants montèrent immédiatement de la salle, l’obscurité favorisant l’expression publique des lâches. Je serai incapable de vous rapporter le contenu exact des propos tenus et encore plus d’identifier les voix de leurs auteurs. C’est en voyant des ombres s’approcher de l’escalier qui menait à la scène que j’ai réellement commencé à m’inquiéter. Je me suis rapproché de Krapoutchov afin de pouvoir intervenir le plus rapidement possible si jamais quelqu’un venait à monter sur scène. Ce que je craignais ne tarda pas à arriver. Je me suis élancé, avec quelques autres, pour faire barrage aux envahisseurs, et ai conseillé à Piotr de se mettre en retrait. Il s’est éloigné en coulisse sans pour autant que je le perde de vue. Je pense qu’il voulait juste se cacher derrière le rideau tout en restant assez proche pour observer l’évolution de la situation et, le cas échéant, venir assister, malgré le danger, ses confrères. La dernière fois que je l’ai aperçu, il était exactement à l’endroit où nous avons, par la suite, trouvé son cadavre. Je fus pris dans une bousculade que je tentais de contenir tout en demandant que les lumières soient rallumées. Il ne se passa pas plus d’une trentaine de secondes entre le moment où je vis Piotr dans la coulisse et celui où la lumière revint, dévoilant aux yeux de tous son corps mutilé.
– Était-il seul dans les coulisses ?
– Absolument seul. J’en suis certain.
– Réfléchissez bien. Qu’avez-vous entendu pendant ces trente secondes ?
– Rien d’autre que des cris, des insultes, des menaces, et peut-être le déchirement d’un vêtement que l’on empoigne pour freiner la progression de la personne qui l’occupe.
– Pas de bruit de coup ?
– Non. Compte tenu de la détermination des assaillants, les coups allaient inévitablement venir. Mais la vision du corps ensanglanté fit retomber la violence et la perspective d’un pugilat collectif s’éloigna subitement.
– Pas de craquement flasque ? insiste Juve.
– Un craquement flasque ?
– Comme le bruit que ferait une boîte à camembert remplie de gelée de groseille sur laquelle on s’assoirait par inadvertance ?
– Euh, non plus.
– Ou la latte de bois d’un ponton vermoulu qui se casserait en deux sous la pression d’une botte boueuse ?
Porcellet observe le commissaire avec un certain étonnement.
– Ou encore un très gros œuf, comme un œuf d’autruche, qui tomberait d’une étagère pour venir s’écraser sur un carrelage poussiéreux ? Non ? Rien de ce genre ?
Juve semble perplexe. Il tient son menton entre le pouce et l’index de sa main droite et le masse lentement comme s’il voulait en aiguiser la pointe.
– Quel bruit aurais-je du entendre ? demande Porcellet, intrigué. Celui du coup porté à Krapoutchov ? Au milieu des clameurs, il eut été difficile de le percevoir.
– Je sais que vous n’êtes pas médecin légiste mais, vous avez vu la tête du cadavre ?
– Malheureusement.
– Elle était totalement broyée, d’après ce qu’on m’a dit.
– Totalement, je le confirme.
– Vous imaginez, je pense, la puissance du coup qui a dû être porté pour que la boîte crânienne soit ainsi pulvérisée ?
Porcellet acquiesce en opinant du chef.
– Un coup très puissant mais aussi très rapide.
Porcellet opine toujours.
– Pensez-vous que le bruit si particulier produit par un tel choc ait pu se perdre dans le brouhaha que vous évoquiez ?
– Je ne sais pas. Cela parait quand même, effectivement, peu probable.
– Pourtant vous n’avez rien entendu.
– Non.
– Mais vous avez vu la tête écrabouillée.
– Oui.
– Avouez qu’il y a là ce qu’il conviendrait d’appeler un mystère.
Porcellet l’avoue.