chapitre 9

On escamote une boiteuse

La façon dont le professeur Porcellet, homme de science et de savoir, pétrit avec obstination sa foisonnante barbe témoigne de l’angoissante incompréhension qui, depuis le trépas de son collègue et ami, n’a cessé de tarauder son esprit plein de sagesse rationnelle. Angoissante incompréhension que son entretien avec Juve ne fait qu’attiser plus encore, si cela est possible. Le policier, de son côté, semble traversé par de semblables interrogations, dont il vient de formuler, à l’aide de questions habilement orientées, les tenants. Mais il a, n’en doutons pas, des aboutissants, une idée déjà si claire qu’elle confine à la certitude, et s’il fronce pareillement les sourcils, ce n’est pas pour d’identiques raisons. Porcellet cherche encore la clé du mystère. Juve sait déjà qu’elle porte un nom : Fantômas. Il en a vu l’évidente signature dans chaque détail de la scène de crime plus sûrement que si le monstrueux criminel avait pris la peine d’y abandonner des cartes de visite dument estampillées à son macabre nom (quelque chose comme : Fantômas, méfaits en tous genres, ou bien : Fantômas, expert en crime et destruction, ou encore : Fantômas, seul maître à bord après le diable). Ce qui l’intéresse et le tracasse, pour sa part, ce n’est donc plus désormais de comprendre comment, mais bien pourquoi. Il connaît suffisamment le terrible criminel pour savoir que le spectaculaire assassinat du théâtre n’est qu’une pièce isolée d’un puzzle qu’il lui reste à recomposer et dont la figure finale ne saurait représenter qu’une scène de carnage et de désolation.
Les deux hommes pourraient rester longtemps ainsi, debout, dans le laboratoire de Krapoutchov, à se gratter la barbe ou à se friser la moustache. Des coups secs frappés contre la porte viennent opportunément les sortir tout à la fois de leurs méditatives pensées et de leur pileux tripotage. Avant que Porcellet n’ait eu le temps de réagir en invitant l’auteur du martèlement à s’introduire dans la pièce, le battant de bois tourne sur ses gonds et l’austère secrétaire fait son entrée.
– Une personne demande à voir le… commissaire Juve, annonce-t-elle d’un ton glacial, en prenant soin de ne pas regarder le policier.
– Une personne ? s’étonne celui-ci.
– Oui. Une personne, confirme la femme sans tourner la tête.
– Quelle personne ? insiste Juve.
– Une dame.
– Vous a-t-elle donné son nom ?
Les lèvres de la secrétaire se pincent.
– L’ai-je précisé ? grogne-t-elle en faisant un effort patent pour contenir un agacement dont l’origine demeure obscure.
Juve n’est pas homme à perdre son sang-froid mais l’attitude résolument hostile et incompréhensiblement discourtoise de la secrétaire commence à lui faire monter au nez une moutarde assez forte.
– Merci mademoiselle Cussaique, intervient Porcellet qui, pressentant une inévitable dégradation de la situation, préfère prévenir une pénible empoignade verbale.
La dite-mademoiselle tourne les talons et sort de la pièce dont elle referme la porte avec une ostensible brutalité.
– Intéressant tempérament, commente Juve laconiquement.
– Je vous prie d’excuser ma secrétaire, dit Porcellet, elle nourrit une sorte de, comment dirais-je ?; ressentiment à l’égard des représentants des forces de l’ordre.
– Une pétroleuse ? s’étonne Juve sur un ton qui mêle surprise et ironie.
– Pire : un cœur brisé.

Germaine Cussaique n’avait pas toujours été l’acariâtre « employée administrative de catégorie 3 » dont Juve, depuis quelques temps, subissait l’humeur glaçante et le ton cinglant. Malgré ce que sa mise austère et sa mine revêche pouvaient laisser croire, elle se trouvait encore dans ce qu’il est convenu d’appeler « la fleur de l’âge » et elle n’était pas loin l’époque où, sortant à peine de l’adolescence, elle faisait, dans sa toute jeune existence, ses premiers pas de femmes (en gros, elle avait à peine 25 ans). Il était certes difficile de le deviner en examinant son visage aux traits sévères, sa coiffure strictement disciplinée et sa tenue vestimentaire qui puisait dans les corsages hautement boutonnés et les larges jupes en drap rêche, dont les teintes s’inspiraient d’un maigre nuancier allant de la cendre à l’anthracite, mais elle avait été, quelques années plus tôt, une élégante et joviale demoiselle dont la coquetterie pleine de fraicheur et l’amabilité pétillante emportaient la fierté de ses parents, l’admiration de ses camarades et la fougue de ses prétendants. Parmi ceux-ci, un jeune inspecteur de police prénommé Gaston avait sa préférence, tant pour ses qualités intellectuelles, toutes en droiture et en délicatesse, que pour son apparence physique, ténue mais rassurante. Il se trouvait que la jeune fille, élevée selon les principes, d’une haute rigueur morale, de la bourgeoisie provinciale par un père magistrat et une mère responsable des bonnes œuvres paroissiales, dissimulait, sous l’enveloppe de la sage vertu, une âme enflammée dont l’ardeur échevelée était entretenue par la lecture clandestine de ces romans d’aventures qui faisaient les choux gras des journaux populaires en mettant en scène les pires crapuleries de bandes d’Apaches sanguinaires aux prises avec des justiciers grisés de bravoure. Cette passion secrète n’était pas pour rien dans l’intérêt qu’elle portait à Gaston qui ne manquait pas, encouragé par les sollicitations pressantes de la jeune fille, de lui narrer par le menu toutes sortes d’anecdotes sulfureuses rapportées par des collègues aux états de service plus conséquents que les siens.
– Voudriez-vous voir mon arme de service ? proposa, un jour, Gaston.
Germaine n’en crut pas ses oreilles : voir une arme à feu faisait partie de ses rêves les plus fous.
Bien sûr, elle avait déjà aperçu, occasionnellement, celle que son père gardait cachée dans le tiroir de son bureau, mais jamais l’occasion ne lui avait été donner d’en observer une de près, ni a fortiori de la toucher.
Profitant du fait qu’ils se trouvaient seuls au salon, Gaston entrouvrit le pan de son veston pour exhiber l’engin, un revolver à percussion centrale et chien rebondissant, tirant cartouche Lebel à balle blindée d’un calibre de 8 mm, avec barillet 6 coups et crosse en noyer quadrillé. Sa taille, modeste, était justifiée par le manque d’expérience de l’apprenti policier qui n’osa pas avouer, par ailleurs, qu’il ne l’avait que très rarement manipulé et n’en avait qu’une maîtrise des plus maladroites. Néanmoins, remarquant l’étincelle dans les yeux de Germaine, il s’enhardit excessivement et tira l’arme de son étui pour la faire tourner avec une pointe de fierté entre ses doigts malhabiles. Des petits cris d’excitation s’échappèrent de la bouche entrouverte de la jeune-fille qui, ayant le plus grand mal à contenir son émotion, avançait vers le canon dressé des doigts tremblants. Le garçon s’obstinait à vanter les performances de son outil bien que sa voix commençât à s’érailler dans sa gorge nouée, quand le coup partit, tout seul. Saisis de stupeur et les tempes bourdonnantes, les jeunes gens se raidirent subitement en ouvrant des yeux effarés. Mais dès que les effets de la détonation se furent apaisés, un autre tintamarre résonna à leurs oreilles, mélange de jappements affolés et de gémissements suraigus, tandis que Choupignon, le yorkshire de la maison, commençait à arpenter la pièce à une cadence qu’il n’était pas abusif de qualifier d’insensée. Le pauvre animal était nonchalamment couché devant la cheminée, plongé dans une molle somnolence peuplée de rêveries sporadiques qui l’entraînaient à la poursuite du chat du voisin, un gros persan arrogant, auquel il se proposait, entre autres, de briser la nuque, lorsque la balle perdue, avant de se perdre dans le tas de bûches qui rougeoyaient dans l’âtre, frôla l’extrémité de son pourtant court appendice caudal. La balistique pichenette ne blessa que très superficiellement Choupignon, mais sa fulgurance, couplée au vacarme de la déflagration, excita considérablement l’agressivité canine et, de cet instant, le cabot, rendu véritablement fou furieux, ne sembla plus avoir qu’un seul et unique projet dans sa vie velue : se ruer sur la première chose qui lui tomberait sous les crocs afin d’y évacuer, par le truchement d’un mâchouillement libérateur, le surcroît de mécontentement qui horripilait présentement l’ensemble de son organisme. Le hasard voulut que la chose en question fût l’entrejambe de monsieur Cussaique. Attiré par le coup de feu, celui-ci s’était précipité vers le salon dont il ouvrit la porte avec une soudaineté qui exacerba les mordantes ambitions du chien. Choupignon bondit donc à la braguette du juge dans laquelle il planta ses crocs avec un dynamisme maxillaire inattendu de la part d’une bête qui ne devait pas peser plus d’une livre. Le magistrat poussa illico un hurlement considérable tout en se mettant à tournoyer pour tenter, avec l’aide de la force centrifuge, de se libérer de l’assaillant.
– Mes couilles ! Mes couilles ! hurlait-il sous le coup d’une indicible douleur qui lui faisait perdre des notions de bienséance pourtant scrupuleusement respectées plus de cinq décennies durant.
Madame Cussaique, son épouse, accourant sur ses talons, découvrit la scène avec une stupéfaction qui la cloua sur le pas de la porte. Partagée entre l’indignation que lui inspirait les propos de son mari, la compassion que lui imposait ses devoirs matrimoniaux et l’attachement qu’elle portait à Choupignon, la femme se mit à vociférer un mélange incompréhensible d’indignations et de protestations.
– Edmond, surveillez votre langage ! hurla-t-elle avant d’ajouter : Choupignon, voulez-vous bien lâcher papa !
Mais Choupignon ne le voulait manifestement pas et monsieur Cussaique, incapable de se débarrasser de son agresseur, s’en alla tituber du côté du couloir, suivi par madame accompagnée par mademoiselle, le trio (sans parler du chien) formant une farandole aussi insolite que chancelante.
– Con de clebs ! Con de clebs ! glapissait l’homme de cette voix de stentor qui lui valait, au prétoire, respect ou crainte, quand ce n’était pas les deux.
– Edmond ! Edmond ! renchérissait sa femme dont les bras s’agitaient au-dessus de sa tête rubiconde, en des gestes désordonnés, dans le probable mais dérisoire dessein d’inciter le mini molosse à lâcher prise.
– C’est quoi des couilles ? C’est quoi des couilles ? criait Germaine en tentant de couvrir les cris des deux autres.
La tonitruante chenille progressa tant bien que mal le long du couloir dans un fracas terrible de meubles percutés, de bibelots brisés et de tableaux renversés, auquel se mêlait invectives et grossièretés diverses, jusqu’à rejoindre la cuisine dans laquelle Marinette Popline, employée de maison, était sagement occupée à écosser des petits pois. Alertée par le volume croissant des cris effrayants, elle avait relevé les yeux de son ouvrage et, lorsque la porte s’ouvrit à la volée pour faire passage au furibond équipage dont elle eut le plus grand mal à comprendre tout d’abord l’assemblage, les écarquilla largement. Sommée par sa patronne de se joindre à la fête, Marinette, dont l’obéissante nature était exacerbée par des dispositions contractuelles plutôt contraignantes, se rua sur Choupignon dont elle saisit, puis tira, les pattes arrière dans le but de le désolidariser des parties intimes de son patron. Celui-ci hurla de plus belle sans que cela n’incite Marinette à relâcher sa tension, bien au contraire. La bonne, malgré une physionomie en apparence fragile, faisait preuve dans son intervention d’une puissance de traction dont la vigueur finit par porter ses fruits puisque Choupignon, sans lâcher prise à proprement parler, se dissocia de son maître en emportant une partie non négligeable de son scrotum. Le détachement fut si soudain que Marinette perdit brutalement l’équilibre et, basculant à la renverse, projeta le chien dans les airs, s’affala sur la table et renversa le saladier d’où s’échappa l’intégralité des petits pois ravis de pouvoir s’éparpiller sur le sol carrelé.
À ce stade de malchance et d’avanie, dont l’accumulation défiait assurément les limites de la vraisemblance, un esprit cartésien aurait considéré que la situation ne pouvait davantage tendre vers le pire. C’eut été faire injure aux incommensurables potentialités du sort qui devait, ce jour-là, se trouver spécialement désœuvré tant il manifesta une délirante volonté de s’acharner sur cette malheureuse famille qui ne lui avait, somme toute, rien demandé.
Choupignon s’écrasa au sol en couinant. Madame Cussaique, se précipitant vers lui, roula sur les petits pois. Marinette, après avoir rebondit sur la table, tenta de se rétablir en prenant appui sur le fourneau. Monsieur Cussaique se contentait de pisser le sang en beuglant. Quant à Germaine, elle se tenait la tête à deux mains. Puis, tout s’enchaîna très vite : Madame Cussaique s’effondra sur Choupignon qui, compte tenu de la corpulence un peu plus que généreuse de sa maîtresse, fut littéralement écrasé comme une crêpe, tandis que Marinette envoyait, accidentellement, valdinguer le tisonnier qui dépassait de la cuisinière et, en virevoltant dans les airs, projeta en tous sens nombre de braises incandescentes dont l’une eut la fâcheuse idée de se loger dans la barbe de Monsieur Cussaique, lui donnant instantanément l’allure d’une torche. Germaine, dans un salutaire réflexe et l’intention de circonscrire l’incendie, se saisit d’un verre qui, trainant sur la table, avait été rempli d’eau. Ou du moins de ce qu’elle pensait être de l’eau. Il s’avéra que c’était de l’alcool de poire dont Marinette, puisant frauduleusement dans les réserves de ses employeurs, faisait une consommation régulière, sans doute pour noyer dans l’ivresse la tristesse de sa condition. Le feu, que le Capitaine des pompiers, arrivé sur place avec une extrême diligence mais malgré tout trop tard, n’hésita pas, en dépit d’une longue expérience en la matière qui pouvait laisser présager une belle capacité de distanciation, à qualifier de « saisissant feu de paille », se propagea à une vitesse ahurissante à l’ensemble de la cuisine, puis à la totalité de l’étage et enfin à l’intégralité de la maison dont, seule, Germaine parvint à s’extraire in extremis.
Seule ? Pas tout à fait. Pendant tout le funeste enchaînement de ces déplorables évènements, l’inspecteur Gaston était parvenu, semblait-il, à conserver un flegme notable, mettant possiblement à profit les conseils transmis, lors de sa formation à l’école de police, en cours de « self-control et gestion de crise ». Toujours est-il qu’après avoir tenu, le plus longtemps possible, la position assise, affectant, sans perdre une miette du curieux spectacle qui s’offrait à lui, de ne pas faire le moindre geste qui pourrait y engager sa participation, le jeune homme profita de la sortie de la braillarde équipe pour opérer un stratégique et prudent repli, dont la manœuvre essentielle consistait en une prompte mais discrète auto-extraction par enjambement de la fenêtre ouverte et détalage ultra rapide à travers les massifs de géraniums. Aux dernières nouvelles, il aurait été aperçu dans les faubourgs de Comodoro Rivadavia (province de Chubut, Argentine) où, sous le nom de Juan-Paolo Ramirez et usant d’un accent effroyablement appuyé, il propose aux touristes français des visites commentées de la fabrique locale d’espadrilles en peau de capybara.
Sans être d’une nature abusivement vindicative, Germaine conçut à l’endroit du garçon, qui était à l’origine de la catastrophe et dont l’odieuse fuite avait condamné toute possibilité d’éventuel pardon, une amertume certaine, qui se mua bien vite en franche animosité à l’égard des hommes en général, puis en authentique phobie des policiers en particulier.

– Je vois, dit Juve.
Il y a peu d’empathie dans son intonation.
– Je me demande qui peut être cette personne qui demande à me rencontrer ? s’étonne-t-il en s’approchant de la fenêtre dont il écarte le rideau pour apercevoir l’anonyme visiteuse.
Evidemment, Porcellet est incapable de répondre à cette question qui ne lui est pas formellement adressée.
– Qui peut savoir que je suis à Tours ? poursuit Juve qui réfléchit à voix haute en scrutant l’extérieur.
– Il est probable que la personne en question vous attende dans le hall ou sur le perron, risque Porcellet.
Juve tourne vers lui un visage ramolli par une sorte d’étonnement imprécis.
– Cette fenêtre donne sur la partie Nord du parc, ajoute Porcellet.
L’étonnement de Juve se mue en hébétude impuissante.
– A l’arrière du bâtiment.
Juve laisse retomber le rideau et s’éloigne de la fenêtre pour gagner la porte.
– Je reviens, dit-il en quittant la pièce.
Le policier passe devant le bureau de mademoiselle Cussaique en se gardant de croiser le regard de la menaçante secrétaire qui plonge le nez dans ses dossiers.
Le hall est désert. Juve en explore les recoins lorsqu’un homme, portant un arrosoir à bout de bras, le traverse en sifflotant.
– Holà mon brave, l’interpelle Juve. Avez-vous croisé quelqu’un ?
Le jardinier s’immobilise pour fixer sur le policier un regard ahuri.
– Quelqu’un ?
– Oui.
– Qui ?
– Une femme.
– Si j’ai croisé une femme ?
– Oui, s’impatiente Juve.
L’homme fronce les sourcils. Il est difficile de savoir s’il prépare sa réponse ou s’il hésite à la formuler.
– Oui, j’ai déjà croisé une femme, répond-t-il prudemment.
– Ce n’est pas ça, grogne Juve. Je veux dire : dans le quart d’heure passé.
– J’ai vu mademoiselle Cussaique.
– Non mais, ici ! là ! dans le hall !
– Ah bin, non.
Juve fulmine en s’éloignant.
– Par contre, poursuit le jardinier en se dirigeant vers la sortie, il y’en a une qui attend dehors.
Juve profite de l’ouverture de la porte pour se précipiter sur le perron.
A une cinquantaine de mètres, dans l’allée centrale, la silhouette d’une femme tout de noir vêtue se détache sur le gravier blanc de l’allée qu’elle piétine nerveusement. Il s’approche lentement, prenant le temps nécessaire pour observer chaque détail physionomique ou comportemental de l’inconnue. Quelque chose qu’il ne sait pas encore précisément définir trouble de suite le commissaire. Un balancement irrégulier, un chaloupement spasmodique, sorte de dandinement involontaire ou de boitillement mal maîtrisé. Comme si l’un de ses talons était cassé. A moins que ce ne soit la surface irrégulière de l’allée, la répartition discontinue des cailloux sur lesquels les chevilles se tortillent et les semelles glissent. Juve est si mystérieusement troublé par la sensation qu’il ressent face à l’attitude de la femme et dont il ne sait déterminer l’origine, qu’il est désormais impatient de découvrir son visage et son identité. L’inconnue se retourne, l’aperçoit qui s’approche, s’immobilise. Il hâte le pas. Sa route est coupée par une brouette contre laquelle il vient buter.
– Hébé, attention ! grogne un jardinier d’un ton plus bougon qu’inquiet.
Juve le fusille du regard avant de tenter de contourner l’outil dont la benne déborde de fumier. Mais, à gauche, il se trouve nez à nez avec un autre jardinier, occupé à ratisser des brindilles sur la pelouse et, à droite, un troisième, accroupi auprès d’un massif rosier dont il taille les branches basses, l’empêche également de passer. Pestant intérieurement, Juve prend soudainement conscience de l’outrancière densité des jardiniers alentours.

Après le décès du maire Jean Goth, dont les officielles causes accidentelles furent un temps remises en question par certains journalistes qui tentèrent d’établir un lien entre la disparition de l’édile et la découverte de son éventuelle implication dans le scandale du Canal de Panama, un scrutin municipal installa à la mairie un certain Serge Celesta, membre de l’Alliance Républicaine de Raymond Poincaré, qui, à peine élu, préféra occuper, à la Capitale, un poste plus rémunérateur dans une instance législative plus prestigieuse et céda sa place à un non moins obscur Christobald Charcutier. Le dit-Charcutier ne fit pas une impression suffisamment forte aux tourangeaux pour que ceux-ci choisissent, lors des élections suivantes, de le reconduire dans ses fonctions, lui préférant Emile Daumenne, tête de liste du PIVERT (Parti Indépendant de la Vie, des Espaces Ruraux et de la Terre), « l’ami des bêtes et des plantes, mais aussi des roches » comme il aimait à se présenter. Dès sa prise de fonction, Daumenne se mit à dos une bonne partie de ses administrés en prenant des mesures qui avaient tendance à contrarier leurs petites habitudes. Ses deux premières décisions furent ainsi de fermer le pont principal qui traversait la Loire à la circulation des fiacres afin d’en limiter le nombre dans le centre-ville, et par suite celui des déjections équines afférentes, et de renforcer la végétalisation et le fleurissement de la ville. Pour ce faire, il multiplia par dix le nombre d’employés municipaux affectés aux espaces verts, lançant des hordes de jardiniers à tous les coins de rue. Bien que les intentions du maire furent portées par les intentions les plus incontestablement excellentes, leur réalisation conduisit à divers excès objectivement indéfendables, et lorsqu’un citoyen porta plainte contre Daumenne après s’être brisé le col du fémur en s’asseyant sur un banc public en buis taillé dont les branches cédèrent sans la moindre difficulté sous son poids, au demeurant tout à fait raisonnable, l’élu fut bien obligé d’avouer publiquement, lors d’un houleux conseil municipal, qu’il y était « peut être allé un peu fort ».

– Quand je pense qu’ils sont payés avec nos impôts, grommelle Juve qui oublie que ses propres émoluments proviennent eux aussi de fonds publics.
Lorsqu’il parvient enfin à sortir du troupeau de jardiniers, il reprend sa progression vers l’inconnue qui, le voyant approcher, s’apprête à relever la voilette masquant encore son visage. Juve est de plus en plus troublé par l’apparence de cette femme, sans savoir pourquoi, et ce trouble ci mêlé à cette incompréhension là commence à mettre un esprit comme le sien en ébullition. Chez tout autre, il aurait été possible de soupçonner un enfièvrement confus ou furtif. Mais Juve, lui, se montre si invariablement insensible au charme féminin que d’aucuns ont pu parfois s’interroger sur l’efficience de sa physiologie endocrinienne, voire sur son appartenance réelle à l’espèce humaine.

Non seulement le commissaire Juve a toujours été célibataire, mais personne ne lui a jamais connu ni aventure, ni liaison, ni fiancée, et sa préférence ne va pas plus aux individus d’un genre similaire au sien. Il se trouve, simplement, qu’il n’a pour les affaires amoureuses, et plus si affinités, pas le moindre intérêt. Interrogé à ce sujet, il affirmerait sans mentir, qu’il considère tout cela comme une perte conjuguée de temps et d’énergie. Il est vrai que, dans l’exercice de ses fonctions, il a pu constater les navrants débordements auxquels conduisent parfois les élans sentimentaux ou sensuels, et le fait est que des crimes passionnels, des jaloux assassins et des meurtrières érotomanes, il en a vu plus souvent qu’à son tour. Toutefois, s’il se tient loin des tourments du cœur et du caleçon, c’est moins par défiance ou prudence que par manque total de désir ou de besoin. Cette disposition, qu’il n’entretenait pas plus qu’il n’en souffrait, lui permit plus d’une fois de se sortir de situations dans lesquels des collègues, moins intègres d’un strict point de vue émotif, se seraient laissé aller à de regrettables compromissions.
Fantômas l’apprit, du reste, à ses dépens. Le bandit, cela est de notoriété publique, avait voué son existence entière à l’accomplissement du mal et jamais il ne se sentait plus complètement comblé que lorsqu’il avait pu tourmenter un tiers, quel qu’il fut, à tel point que le dicton tristement fameux : « le malheur des uns fait le bonheur des autres » aurait pu lui tenir lieu de devise pour peu qu’on eût pris la peine de le modifier de la façon suivante : « le malheur de tous fait le bonheur de Fantômas ». Juve tenait, dans ce jeu de massacre, une place privilégiée qui en faisait la cible favorite du criminel pour qui tous les moyens étaient bons dès lors qu’ils permettaient de nuire avec la plus grande efficacité possible au policier.
Fantômas, s’étant ainsi mis en tête d’attirer Juve dans un piège machiavélique à l’aide d’un appât de type féminin, eut recours aux services de Victorine Phalangette, une demi-mondaine de ses connaissances, femme de petite vertu mais d’une grande beauté et dotée d’une attractivité animale quasiment irrésistible. Une bonne dizaine de princes russes, dont le tempérament impétueux en matière de commerce amoureux est légendaire, s’étaient ainsi donné la mort devant sa porte qu’elle leur conservait close, et il se disait que le richissime Marquis catalan Gilberto Del Montagneros, se serait volontairement crevé les yeux avec une fourchette à moka à l’issue d’un repas où il avait la Belle pour voisine de table, déclarant juste avant de perpétrer son geste aussi spectaculaire que grotesque : « Quan hem vist coses tan boniques, res és millor que es vegi. » ce qu’il est permis de traduire, approximativement, par : « Quand on a contemplé de si belles choses, plus rien ne vaut d’être vu. » Personne ne sut très bien de quelles choses il parlait exactement, et de folles conjectures coururent à ce sujet, les esprits les plus candides estimant qu’il pouvait s’agir de la paire de fossettes que Victorine Phalangette avait fort gracieuse ; les moins délicats laissant entendre que la clé de cette fausse énigme était plus vraisemblablement une toute autre sorte de paire, logée dans le décolleté outrageusement plongeant que la donzelle avait agité sous le nez de l’hispanique aristocrate d’un bout à l’autre de la soirée.
Selon un plan élaboré avec soin, la femme devait donc attirer Juve dans un coin sombre et isolé en lui faisant miroiter la possibilité de s’y livrer à l’exclusive contemplation, voire palpation, de certaines parties de son anatomie habituellement dérobée, au moins partiellement, à la vue. Au moment où Juve s’apprêterait à se livrer aux savoureuses mais immorales activités proposées, Fantômas surgirait de nulle part pour envoyer le policier, non au septième ciel, mais au paradis des fonctionnaires de police.
Le jour dit, Victorine Phalangette se posta sur le chemin que devait emprunter Juve et, dès qu’il arriva à sa hauteur, lui adressa un regard des plus langoureux. Quatre passants proches, apercevant l’œillade, percutèrent, l’un, un lampadaire, l’autre, une poubelle, le troisième, une automobile annonçant pourtant son approche à l’aide d’un avertisseur sonore violemment croassant, le dernier, un boucher-charcutier prenant l’air devant sa boutique dont la nuque, qu’il portait anormalement large, rosit ardemment. Juve, quant à lui, passa devant la femme sans lui prêter la moindre attention. Décontenancée, Victorine ne se laissa pas pour autant déstabiliser et rattrapa l’homme devant lequel elle se mit à marcher en faisant onduler sauvagement ses hanches étroitement enserrées dans une robe en soie rouge vif. Un long cri accompagna la chute de trois couvreurs qui, perchés sur un échafaudage, avaient brusquement perdu l’équilibre après que leurs regards soient, par hasard, tombés sur la lascive silhouette. Juve, quant à lui, perdu dans ses pensées, posa sur la croupe sinueuse un œil dans lequel l’indifférence le disputait à l’atonie. Piquée au vif, Victorine commença à comprendre qu’il allait lui falloir, selon l’expression consacrée, « sortir le grand jeu ». Elle posa son pied droit sur le marchepied d’un fiacre qui stationnait le long du trottoir et, soulevant très haut son jupon sur sa cuisse au galbe parfait et à l’opalin épiderme, entreprit de réajuster sa jarretière au grand air. Une clameur considérable fit trembler les vitres d’un débit de boisson situé de l’autre côté de la rue contre lesquelles vinrent se presser une dizaine de visages extatiques dont la rougeur suante disparut bien vite derrière un écran de buée qui se condensa sur le verre avec une confondante rapidité. Juve, quant à lui, passa simplement son chemin d’un pas tranquille en consultant la montre qu’il venait de tirer de la poche de son gilet, sans adresser à la femme ni à sa jambe la plus petite attention. Repiquée au vif, celle-ci était sur le point de se laisser aller des extrémités verbales aptes à préciser la nature de son amertume tout en soulageant, autant que faire se pouvait, l’humiliante blessure de son amour propre, lorsque le policier fit volte-face et, revenant sur ses pas, avança vers elle. Se ressaisissant, Victorine Phalangette força la lubricité de son sourire naturellement voluptueux, tout en battant des cils avec une ostentatoire malice. Une meute de chiens errants s’enfuit précipitamment au milieu d’un concert de glapissements surexcités, en même temps que le chapeau d’une borne d’incendie s’élevait dans les airs sous l’insoutenable pression d’un geyser indomptable.
– Excusez-moi mademoiselle, dit Juve. Auriez-vous l’heure ? Je crains que ma montre ne soit arrêtée.
Victorine le regarda d’un air abyssalement hébété. Sa charmante lèvre inférieure pendait mollement contre son délicieux menton et, sur ses yeux, d’ordinaire adorables mais présentement insondablement vitreux, tombaient jusqu’à mi-hauteur des paupières qui perdaient de leur habituelle élégance ce qu’elles gagnaient en lourdeur accablée.
– Mademoiselle ? insista Juve que l’absence de réponse surprit, puis inquiéta. Est-ce que tout va bien ?
Victorine Phalangette ne répondit pas immédiatement à cette question, qu’elle eut tout loisir de méditer longuement lors des années suivantes, quand, entrée dans les ordres sous le nom de Sœur Suzanne, elle se retira jusqu’à la fin de ses jours au fin fond d’un couvent cévenol.

Lorsqu’il aura dépassé le barrage de jardiniers et se sera approcher suffisamment près de la femme, Juve espère bien résoudre l’énigme qui lui retourne le cerveau.
Soudain, une automobile surgit devant le portail où elle s’immobilise en faisant mugir ses freins. Deux hommes vêtus et cagoulés de noir en surgissent tels des diables et, sans sommation, ouvrent le feu dans toutes les directions. Une panique immédiate s’empare des jardiniers qui, dans la plus parfaite confusion se mettent à galoper droit devant eux sans se soucier, ni des éventuels obstacles, ni du sort de leur voisin. Bousculé, gêné, empêché, Juve doit prudemment renoncer à faire usage de son arme qu’il a pourtant dégainé avec une foudroyante promptitude. Impuissant, il voit les deux hommes se saisir de la femme voilée et, tandis que l’un la charge sur son épaule comme un vulgaire sac de pommes-de-terre, l’autre continue à canarder les environs pour décourager toutes velléités interventionnistes. N’écoutant que son légendaire courage, Juve s’élance cependant mais, lorsqu’il atteint l’extrémité de l’allée, il n’a que le temps de voir disparaître au coin de la rue le véhicule qui a démarré en trombe après que les deux kidnappeurs y eurent jeté leur infortunée victime avant de s’y engouffrer à leur tour. Dépité, il retourne sur ses pas et voit Porcellet, blême, venir à sa rencontre.
– Vous n’êtes pas blessé ? s’inquiète-t-il.
Alors que Juve lui fait un signe de la main pour le rassurer, ses yeux tombent sur un mouchoir de dentelle qu’il devine aussitôt être celui de l’inconnue, tombé peut-être de sa manche lorsque la brute s’est ruée sur elle. Il le ramasse et remarque les initiales MK qui y sont soigneusement brodées ainsi que le délicat parfum fleuri qui s’en échappe.
– C’est terrible, dit Porcellet. Pauvre Marguerite.
– Marguerite ? s’étonne Juve. Vous connaissez cette femme ?
– Marguerite Krapoutchov, précise Porcellet. L’épouse de mon regretté confrère.
Juve se retourne et observe la rue déserte comme s’il tentait d’y apercevoir l’automobile déjà loin, plisse ses yeux dans lesquels s’allume une étrange lueur et, tout en portant à nouveau le mouchoir à son nez, murmure entre ses dents : « Marguerite… Krapoutchov ».

à suivre