Cours-tu en frère ?

Attablé au fin fond d’un bistrot quasi désert, Jeff s’est laissé emporter dans une histoire fort habilement tournée de jumelles et d’étoile.

 

Des jumelles, genre sœurs-gémellaires ? Difficile à dire à ce stade du récit. Jeff en a lu, quoi, deux pages, trois maxi. Autant dire qu’il n’est qu’au début de l’introduction puisque le bouquin en compte 2015. Un pavé, comme on dit. De ceux qu’on attaque quand on est immobilisé dans un fauteuil pour les trois mois à venir. Par exemple, tu dévales une rue, pentue comme celle où tu logeais à Barcelone, pour te rendre au boulot. Tu es en retard alors tu forces l’allure et, au loin, ta sœur t’interpelle parce que tu as oublié ton stylo. Elle t’en lance un que tu ne parviens pas à attraper au vol. Le crayon roule dans le caniveau, aux pieds du chanteur Daniel Guichard, qui passe ici par hasard et se baisse pour le ramasser. À ce stade, tu ne t’es pas encore pété le tibia mais ça ne saurait tarder. C’est du moins ce que tu raconteras à ta fiancée lorsqu’elle viendra te rendre visite, un soir. Tu lui donneras tous les détails de l’affaire, lui décriras l’incident dans ses moindres détails, mais bientôt tu ne pourras faire autrement que remarquer son air absent, son regard perdu dans le vide. Ton aventure est-elle à ce point négligeable ou est-ce toi qui ne sait pas la relater avec ce qu’il conviendrait de relief ? Quoi qu’il en soit, le troubadour s’y reprend à trois fois (oui, trois !) pour récupérer le bic qui lui glisse entre les doigts. Il finit par te le tendre et tu le remercies avec une insistance un poil outrée, tout en hésitant à lui faire comprendre que tu l’as reconnu. De toute façon, tu ne vas pas lui demander un autographe, ni lui proposer de faire un selfie. D’ailleurs, tu n’as pas de portable, juste un appareil argentique avec un objectif long comme une baguette moulée. Donc voilà, la question est réglée. Il n’y a pas lieu de couper les cheveux en quatre : tes tergiversations internes n’ont simplement pas lieu d’être. Mais ça ne s’arrête pas là. Car à présent, ta sœur t’envoie à suivre une étoile de shériff – mais quel est donc ce travail qui nécessite de tels accessoires ? te demandes-tu sans doute – que tu n’arrives pas plus à saisir tant il semble que tu aies deux mains gauches (tout en étant droitier, évidemment, sinon cette bête expression n’a plus aucun sens). Le bel emblème doré se met à rouler sur la chaussée, produisant de cristallins cliquetis à chaque percussion de l’asphalte par l’une des pointes des cinq branches, tandis que les rayons du soleil couchant viennent frapper en plein centre l’objet tourbillonnant, pile à l’endroit où sont gravés deux caractères joliment calligraphiés.

– Ah bin ! pense Jeff. Oui, bien sûr, les deux lettres, ce seraient les… ses… comment ?
Il se gratte l’occiput, lève les yeux au ciel.
– Initiales C’est ça : initiales.

Tu te lances à sa poursuite au milieu des voitures et jusque dans une ruelle où un homme à sa fenêtre décrit, à l’attention de son épouse alitée, le déroulement des évènements. La femme appartient peut-être à une communauté qui voue une haine farouche aux commentateurs de faits divers car elle envoie son mari balader sans le moindre ménagement et le ton, entre eux, dépasse immédiatement un niveau bien supérieur à celui du thermomètre pourtant proche du seuil caniculaire. Il n’est pas abusif de dire, à ce stade, que du torchon s’élève des flammes excédant, en nombre et hauteur, celles qu’il est possible de trouver dans les régions les plus équatoriales de l’enfer. Une telle animosité te laisserait interdit, pantois, interloqué ou stupéfait, si tu avais le temps de t’y attarder. Ce qui n’est pas le cas compte tenu de ta quête qui commence carrément à t’enquiquiner copieusement. Vraisemblablement conscient de la faible probabilité de voir son point de vue s’imposer dans la querelle qui l’oppose désormais ouvertement à sa compagne, le type feint d’ignorer celle-ci en t’adressant des conseils pour choper à coup sûr la fuyante et bringuebalante breloque. Sa voix est calme, son intonation apaisante, ses mots choisis avec un soin notable. La bienveillance porte indubitablement les propos de l’expert dont la carrure pointe subrepticement sous un tricot de peau en coton clair. « Comme ci… Comme ça… » lance le bonhomme à la volée. Il a l’air sûr de lui et évoque le cas d’un gars qui, dans une identique situation, aurait pu s’en sortir s’il avait suivi ses instructions – auxquels, disons-le sans détour, tu ne comprends rien. Au pire il te faudrait réunir quelques amis, leur présenter les éléments fournis par ton guide improvisé et les enjoindre à en débattre, pour établir leur éventuelle efficacité. Même si tu trouvais la ressource nécessaire pour convier les dits-proches, à supposer qu’ils soient immédiatement disponibles, le délai nécessaire à leur regroupement chez toi imposerait un début de concertation, dans le meilleur des cas, en pleine nuit. Tu es tout prêt d’abandonner ta chasse quand le gugusse surgit sur un vélo dont les roues ont été remplacées par… des étoiles de shériff. Non mais c’est carrément le délire quoi ! En crois-tu tes yeux ? Nullement. Et si ta fiancée était à tes côtés, elle en serait identiquement ébahie, écarquillerait surabondamment ses mirettes et trépignerait d’impatience pour que tu lui cèdes les jumelles dont tu t’es muni afin d’en avoir le cœur net. Mais voilà, elle n’est pas là, ta dulcinée. Tu es seul avec ta stupeur. C’est à cet instant précis que, va savoir comment, tu te pètes la guibole. Immobilisation totale. Rien d’autre à faire sinon lire.

 

Plongé dans ses pensées, Jeff n’a pas entendu approcher Lisa. Par-dessus le livre qu’il ne referme pas immédiatement, il lui lance un regard agacé lorsque, prenant place sur la banquette de moleskine, Lisa annonce avec un entrain horripilant : « Il m’en arrive une pas banale. »