Attablé au fin fond d’un bistrot quasi désert, David s’est laissé emporter dans une histoire fort habilement tournée d’os et de métro.




Dans le métro, c’est toi qui y est. Peut-être même dans le métro de la capitale britannique. Pourquoi ? Comment ? Mystère. Précédemment tu étais dans la rue, en compagnie de quelques proches (des proches avec lesquels tu entretiens une proximité assez étroite, genre d’ordre matrimonial ou parental). Toi, tu dois partir travailler et te diriges donc vers une station de transport en commun souterrain afin de rejoindre le lieu visé. Mais là, bing, ne voilà-t-il pas que tu t’aperçois que tu as oublié ta besace. Tu te retournes et l’aperçois au pied d’une sorte de grande stèle verticale aussi minérale que sombre. Pile à l’endroit où se trouvait ton épou(se)x. Cel(le)ui-ci s’est éloigné(e) en compagnie de sa mère avec laquelle i(el)l(e) devise d’une manière si ostensiblement insouciante que tu ne peux t’empêcher de penser que ce n’est pas ni très prudent, ni très sympa, d’avoir ainsi abandonné tes affaires (en l’espèce un sac à dos et le pochon en papier kraft d’un magasin spécialisé dans la vente de bandes dessinées) sans surveillance. Quelqu’un de malintentionné pourrait s’en approcher et les marteler à l’aide d’un fémur de bonne taille. Lorsque tu es tout proche de les récupérer, ta belle-mère tourne le coin de la rue et t’adresse un tonitruant « à ce soir ! » ou un rugissant « Bonne journée ! » Tu pestes et maugrées, grognes et vitupères, tout en t’engageant dans l’escalator qui t’entraînes vers les entrailles de la cité où tu te lances à la recherche d’une borne automatique de vente de titres de transport. Mais là, rebing, ne revoilà-t-il pas que tu constates que tu ne disposes pas d’argent liquide en quantité suffisante pour procéder à l’achat escompté. Comble de malchance : ta carte de crédit ne fonctionne pas. Il ne s’agit pas d’un souci lié à un approvisionnement insuffisant de ton compte bancaire, non. C’est bel et bien la puce électronique de ta mastercard qui est manifestement hors service. Tu te mets alors à arpenter les lieux en tous sens. Pendant ce temps, deux touristes à l’apparence dite “féminine“ et originaires du levant se positionnent devant le même distributeur de billets avant de l’observer avec une attention soutenue. L’une est complètement tatouée au niveau de la région lombaire et jusqu’aux hanches. Tu le constates, non au prix d’une observation sournoise et déplacée de type “reluquage en loucedé“, mais tout simplement parce que son tee-shirt, il est vrai assez court, pas carrément un crop top mais pas loin non plus, se relève lorsqu’elle se penche en avant sur les commandes de la machine et dévoile quasi-intégralement la zone encrée. Qu’une femme comme elle (sic) soit ainsi bariolée, griffonnée, raturée te semble pour le moins étonnant.
– Ah bin ! pense David. Je vois le truc. Ça doit faire comme des… les… comment ?
Il se gratte l’occiput, lève les yeux au ciel.
– Les mots croisés. C’est ça : les mots croisés.
Tu n’as rien contre les tatouages. Les gens font bien ce qu’ils veulent de leur peau. Ta surprise est plutôt liée au fait que la personne concernée arbore par ailleurs une allure plutôt sage, classique, sérieuse, plus cosmonaute que biker quoi. Et donc ? Enfin bref. Tu en es là de tes réflexions, en définitive assez réacs, quand une hôtesse d’accueil très apprêtée (style : vendeuse d’articles de luxe qui n’hésite pas à péter plus haut que son cul) perçoit ton désarroi. Tu en profites pour l’interroger sur le prix d’un ticket, tout en craignant de passer pour un minus s’il s’avérait que tu ne disposes pas de la quantité de fric voulue. Parce que bon voilà, on est d’accord, autant le dire franchement : tu n’as pas plus de trois pièces en poche. La bêcheuse sort de son stand et t’accompagne jusqu’à l’appareil immaculé, sphérique, couvert de diodes clignotantes, de translucides hublots ovoïdes, de ports de connexion aux lèvres entrouvertes et aux replis mystérieux. Elle pose les doigts fins de sa main soigneusement manucurée (ongles impeccablement limés et méticuleusement vernis d’une couche de rouge spectaculairement écarlate) sur ton épaule. Cela pourrait apparaître comme un geste d’affection, la manifestation d’une gentillesse spontanée, si la gonzesse n’était fagotée de telle sorte que tout en elle, et presque malgré elle, transpire le dédain écrasant et l’accablante condescendance. Et bien, pas du tout, en fait. Là, tu t’es bien foutu le doigt dans l’œil car la bienveillance de ton accompagnatrice n’est en rien feinte. Tu en prends conscience avec une certaine honte que tu tentes de ravaler sans prendre la peine de te demander pourquoi tu ne parviens simplement pas à concevoir qu’une personne élégante, séduisante, soignée, puisse te prêter attention. Il faut dire que tu n’as plus trop de temps pour t’abandonner à l’introspection analytique : à force de baguenauder comme un explorateur interplanétaire, tu t’es mis méchamment en retard. Et en plus, il te faut encore récupérer tes gosses, scotchés devant une télévision accrochée dans un coin. Le programme diffusé ne semble pas toutefois des plus passionnants (filmées en gros plan, les mains d’un homme-grenouille fixent, à l’aide d’une machine à coudre, une large bande de toile blanche au bord d’un tissu). Étonnant, certes. Inattendu, pourquoi pas. Mais passionnant, c’est peu probable. Pourtant, les mioches n’en perdent pas une miette et écarquillent si intensément leurs mirettes que tu n’oses pas leur annoncer que l’heure du départ est venue. Dans ta tête, tu calcules le temps nécessaire pour atteindre votre destination. Vous devez y être à telle heure, le documentaire dure 1H21, ça devrait le faire. Tu n’as plus qu’à patienter. Tel le vieillard alité qui l’attend, sa mort.




Plongé dans sa lecture, David n’a pas entendu approcher Hal. Par-dessus le livre qu’il ne referme pas immédiatement, il lui lance un regard agacé lorsque, prenant place sur la banquette de moleskine, Hal annonce avec un entrain horripilant : « Il m’en arrive une pas banale. »