Attablée au fin fond d’un bistrot quasi désert, Diana s’est laissé emporter dans une histoire fort habilement tournée de justicier et de bonbons.




L’action en débute dans une sorte d’assez moyen château, ou de plutôt gigantesque manoir, imposante bâtisse qui ressemble comme deux gouttes d’eau à celles dans lesquelles le héros – appelons-le, par exemple, Duschnock – a habité à partir de 10 puis 15 ans (un mélange, un mix, un panachage, une imbrication sinon une fusion de ces deux lieux distincts : ici la cuisine de l’un, là une chambre de l’autre, le piano du premier dans le couloir du second, le balcon de grès gris sur lequel somnolait la perruche offerte pour ses 12 ans devant la porte verte qu’il poussa une ultime fois en quittant la maison à 18, et cætera, et cætera). Duschnock y a accueilli, pour la nuit, un sien cousin, la femme d’icelui et la fille d’iceux – mettons, pour simplifier, qu’ils se prénomment respectivement Riri, Fifi et Loulou. Où sont-ils à cette heure ? Mystère. Sans doute à faire la grasse matinée comme des marmottes abouliques, à moins qu’ils ne soient en compagnie de ce type à tête de piaf, comme tout le monde, et touche de pince, comme pas possible, qui pourrait bien être le frère de Fifi, simultanément femme de Riri et mère de Loulou. L’essentiel, pour Duschnock, est qu’ils ne traînent pas dans le salon où il a prévu de petit déjeuner en paix avant de partir au taf. Il décide de diffuser un peu de musique enregistrée, pour accompagner ses tartines de confiture d’abricot et sa tasse de thé earl grey dans laquelle fondent lentement deux morceaux aux contours parallélépipédiques de sucre blanc. Mais, la veille, l’amplificateur de la chaine hi-fi ayant été, au mépris des règles élémentaires de sécurité en vigueur, éteint avant la platine CD, lorsqu’il met l’appareil sous tension la chanson reprend en plein milieu d’un couplet. Pile où elle avait été sauvagement interrompue quelques heures plus tôt. Comme si elle guettait, tapie derrière la porte, le moment de surgir de nulle part, à la manière d’une panthère noire aux muscles méchamment fuselés, à l’assaut des oreilles innocentes. Duschnock sait qu’il n’y peut rien faire. Même s’il voulait l’interrompre, la ballade, il ne le pourrait pas. Techniquement impossible. Obligé, forcé, contraint, qu’il est alors, de l’écouter jusqu’au bout. Pris en otage par la musique. Chopé au colback par la mélodie. Tenue en respect par les arrangements. Résigné, il en prend son parti et, en attendant, jette un œil sur les jaquettes des disques entassés alentours. Dans la pile la plus proche, nombre de galettes sont de la même artiste que celle qui, présentement, chantonne joliment en s’accompagnant aux claviers (une élégante ritournelle mélancolique évoquant une petite fille qualifiée de “curieuse” qui se sent soudain si vieille d’avoir trouvé les choses si froides).
– Ah bin ! pense Diana. Ils vous ont de ces licences poétiques les.. les… comment ?
Elle se gratte l’occiput, lève les yeux au ciel.
– Les écrivains. C’est ça : les écrivains.
Passant en revue les pochettes, Duschnock remarque que celle du plus ancien (non pas celui qui a été enregistré le plus lointainement mais celui dont il a fait l’acquisition il y a très très longtemps de ça) est déchirée. Il soupçonne immédiatement une manœuvre, plus malheureuse que délibérée de sa propre fille – supposons qu’elle réponde au surnom de Boulette – et s’en agace. La photo de l’artiste, une accorte rouquine à qui on donnerait le bon dieu sans confession, la fait apparaître sous les traits forts inattendus d’un fakir bouffi. Duschnock est sur le point de s’en étonner quand Fifi se pointe pour lui demander s’il peut lui donner un bonbon pour Loulou. Sans un mot, il lui désigne une soucoupe remplie à ras bord de mini pastilles au réglisse. À peine son bras, au bout duquel pointe son index tendu, a-t-il fini de se déplier vers la coupelle qu’il se demande si les friandises, du fait de leur taille réduite, ne risquent pas d’être dangereuses pour un enfant en bas âge. Maintenant qu’il a suggéré leur mise à disposition, peut-il revenir sur son offre sans passer pour discourtois ? Voilà qui l’amène à se sentir ligoté par son inconséquente spontanéité. Se tirer de ce mauvais pas lui semble ainsi malaisé, tandis que son épouse – une certaine Marie-Antoinette – débarrasse dans son dos sa tasse vide. Au moment où elle va quitter la pièce pour rejoindre la cuisine, Duschnock l’aperçoit et son regard suit l’angle droit de son bras replié pour s’arrêter sur le mug encore tiède. L’émotion qui le gagne soudainement est pour le moins considérable. Son sang, dans son réseau veineux, ne fait pas plus d’un tour et au cœur de son encéphale affolé un combat titanesque s’engage entre une rage insensée gainée, telle une insolente diablesse, de satin noir et une gratitude émue qui aurait revêtue l’immaculé maillot de l’intrépide justicière. Elle est aimable, Marie-Antoinette, de s’occuper de son gobelet, mais que n’a-t-elle distingué, en son fond, le reliquat non bu de thé mêlé d’anis. Alertée, la jeune-femme montre les ostensibles signes d’une indéniable hésitation. Deux options s’offrent à elle. L’une, qui n’accède pas à un niveau suffisant de sa conscience pour qu’elle s’y abandonne, consisterait à balancer la chope à la tête du goujat. L’autre l’inciterait à prolonger son déplacement initial, intempestivement interrompu par l’interpellation verbale, et à aller déposer dans l’évier, comme elle en avait l’intention avant que son élan ne soit, assez grossièrement, il faut l’avouer, freiné, la timbale aux neuf dixièmes vide (ou déci-pleine, selon le point de vue qu’on adoptera), au risque de se faire morigéner d’importance jusqu’à voir sa fierté finir au tapis, les bras en croix et le souffle coupé.




Plongée dans sa lecture, Diana n’a pas entendu approcher Daisy. Par-dessus le livre qu’elle ne referme pas immédiatement, elle lui lance un regard agacé lorsque, prenant place sur la banquette de moleskine, Daisy annonce avec un entrain horripilant : « Il m’en arrive une pas banale. »