Attablée au fin fond d’un bistrot quasi désert, Vic s’est laissé emporter dans une histoire fort habilement tournée de surprise partie et d’autographe.
Le titre est du reste, sur ce point, diablement explicite, pour ne pas dire carrément transparent, quant au contenu du texte qu’il introduit : La surpat’ des fans de paraphes.
Découpé en chapitres calibrés avec une absolue régularité quantitative, il narre les aventures d’un groupe d’individus réunit chez un hôte ou une hôtesse – la précision n’est pas donnée à ce sujet sans que cette indétermination, pour délibérée qu’elle soit, semble destinée à établir une volonté de marquer la réfutation d’un système de classification genrée de type binaire – avec lequel toutes et tous entretiennent un lien qui familial (direct ou par alliance), qui amical, qui de voisinage, qui de partage d’espace professionnel (un ou une collègue, quoi). La bamboche (il s’agit d’une soirée dansante) bat son plein lorsqu’arrive en fanfare une tante fantasque accompagnée de son fiancé et de Jean-Luc Godard. LE Jean-Luc Godard. Pas un homonyme, genre le boucher-charcutier de la place du marché, ou l’autre, là, qui avait vendu une voiture à moitié rouillée au beau-frère de la cousine de Machin-Chouette. Non. Jean-Luc Godard, le réalisateur de cinématographe. Celui-ci se montre très discret, réservé, renfermé, limite taciturne, et, malgré l’admiration que l’hôte ou l’hôtesse (appelons-le Z, pour simplifier et éviter les fastidieuses répétitions) lui porte depuis des lustres, il ou elle n’ose pas lui adresser la parole. Ce qui ne l’empêche pas de l’observer du coin de l’œil avec une insistance un peu plus que soutenue. Dison-le clairement : en dépit de ses efforts pour maintenir le niveau d’hospitalité auquel tout invité est en droit de prétendre, Z n’a d’yeux que pour Godard et il faudrait être singulièrement stupide ou naïf pour ne le pas remarquer. Il n’y a guère que tata et son petit ami pour n’y pas prêter attention, absorbés qu’ils sont à roucouler dans un coin en se susurrant d’aberrants mots doux : Je t’ai rencontré par surprise ; je ne me suis pas rendu compte que ma vie allait changer pour toujours ; je t’ai vu, là, debout, je ne savais pas que tu m’intéressais ; il y avait quelque chose de magique dans l’air ; les rêves sont ma réalité, la seule chose de vraiment féérique ; les illusions sont choses communes ; j’essaie de vivre dans le rêve ; il semble que c’est ma destinée ; et autres fariboles du même tonneau qu’ils répètent à l’envie : Les rêves sont ma réalité, une sorte de réalité différente ; je rêve d’aimer dans la nuit parce qu’aimer semble une bonne chose, bien que ce ne soit qu’illusion ; si tu existes vraiment chéri, ne résiste pas ; montre-moi une nouvelle façon d’aimer et dis-moi que c’est vrai ; montre-moi comment faire car je ressens quelque chose d’exceptionnel pour toi.

– Ah bin ! pense Vic. Les rêves seraient leur réalité ? Et même la seule sorte de réalité ? Quand la folie va leur passer, je te fiche mon billet qu’ils découvriront comment peut être une chose réelle, quand on a tout rangé, tout nettoyé. Une fois qu’on a fait le ménage, le… le… comment ?
Elle se gratte l’occiput, lève les yeux au ciel.
– Le ravalement. C’est ça : le ravalement.
Pendant ce temps, Jean-Luc Godard s’est approché d’un tableau où sont mêlées photos de famille et photos de cinéma. Il en montre certaines du doigt en exhibant une mine comme qui dirait dubitative. Z lui précise que ce cliché a été pris sur le tournage d’un de ses films, et celui-là sur le bac qui relie La Rochelle à l’île d’Oléron (Z, enfant, y pose, tout sourire, en compagnie de sa sœur). Il serait abusif de prétendre que Godard montre un signe notable d’intérêt mais, pour autant, il ne tourne pas non plus les talons et reste un moment figé à fixer le panneau de son regard morne. Interprétant cet immobilisme asthénique, sans doute passager, comme une opportunité, sinon un encouragement, Z sort de la bibliothèque un exemplaire du Godard par Godard (640 pages, éditions Cahiers du Cinéma, 1985 – ISBN 2866420292) sur lequel il ou elle propose au cinéaste d’apposer un autographe, tout en précisant d’une voix timide qu’ordinairement jamais, au grand jamais, ce genre de pratique ne fait partie de ses us. Bien sûr, il fallait s’y attendre, Jean-Luc refuse d’un geste de la main, dont la mollesse quelque peu flottante ne laisse pourtant aucun doute quant au mépris que lui inspire la requête. Ce n’est même pas de la gêne qui saisit Z alors, ce serait plutôt un giga-malaise sur lequel aurait été saupoudré une bonne dose de super-embarras avant de disposer au sommet du miteux monticule, telle une cerise pourrie sur un gâteau de merde, une boulette de honte. À cet instant, un malheur n’arrivant jamais seul, le boyfriend de tantine, sur le départ, lui dit qu’il faudra venir les voir à la Capitale. Puis il ajoute, un ton plus bas : « Les rêves sont ma réalité, un monde merveilleux où j’aime vivre. »
Il y a une fin sans doute à cette histoire, comme il y en a une à toutes les histoires (à l’exception notable toutefois de la fameuse Histoire sans fin dont personne, au demeurant, n’a jamais eu ni la patience ni l’outrecuidance d’entreprendre le récit oral ou écrit), mais les dernière pages du livre, et il est bien difficile d’en estimer le nombre exact, manquent. Arrachées peut-être par quelque malhonnête vandale. Ou grignotées par une escouade de rongeurs affamés. Ou tombées d’elles-mêmes du fait d’une reliure de qualité trop basse pour garantir une conservation durable de l’ouvrage imprimé.
Plongée dans la déception de sa lecture écourtée, Vic n’a pas entendu approcher Mathieu. Par-dessus le livre qu’elle ne referme pas immédiatement, elle lui lance un regard agacé lorsque, prenant place sur la banquette de moleskine, Mathieu annonce avec un entrain horripilant : « Il m’en arrive une pas banale. »