Pas si extra

Attablé au fin fond d’un bistrot quasi désert, Travis s’est laissé emporter dans une histoire fort habilement tournée de désert et d’adoption.

L’histoire, précisément, d’un couple, de type hétérosexué lié par un contrat marital, qui envisage d’adopter un enfant. Pourquoi n’en font-ils pas un en usant des voies habituelles (dites naturelles) ? Sont-ils l’un et/ou l’autre infertiles ? Ont-ils fait vœu d’abstinence en ce qui concerne les relations intimes ? Ignorent-ils tout simplement le mode opératoire et n’ont, dans leur entourage, personne qui soit susceptible de les renseigner sur ce point ? Nul ne sait, mais bon, l’adoption pourquoi pas ? Et lorsque le téléphone sonne, un employé du service ad hoc les informe qu’ils peuvent venir chercher leur commande, en leur précisant qu’« il s’agira certainement d’un asiatique de moins de 12 ans ». Ni une ni deux, les gugusses foncent dans leur automobile, puis dans la rue où ils roulent à tombeaux ouverts jusqu’à un parking souterrain dont ils sortent d’un pas décidé, avant de traverser une galerie marchande pour rejoindre les locaux administratifs voulus. Et là, paf bing patatras, le gosse qu’on leur a mis de côté n’est autre que la fille ainée de leurs voisins (celle qui ressemble comme deux gouttes d’eau à la jeune actrice de ce film avec des orphelins débrouillards). Il y a de quoi être ahuri, les billes exorbitées et la lippe pendante, le genre de mimique qui donne volontiers l’air ébaudi, pour ne pas dire nigaud. Pourtant, ni l’homme (le mari) ni la femme (la femme) ne moufte ni ne cille. Chacun l’a parfaitement reconnue, la gamine, et, sans plus de concertation, est arrivé à l’identique conclusion qu’il y a sans doute, à la situation, une explication des plus claires. Ils ne cherchent toutefois pas à l’obtenir, cet éclaircissement, et préfèrent se comporter comme si de rien n’était. Impassibles, qu’ils restent, façon poker face, nerfs en acier trempé. Ensuite de quoi, ils signent les papiers et, salut tout le monde, on ne va pas trop s’attarder parce que mine de rien on n’est pas non plus d’ici hein donc tchao les potes merci pour tout et en voiture Simone. Dans l’ascenseur, l’adolescente explique qu’après avoir découvert que sa mère (l’originale) prenait des médicaments, elle a décidé de se faire adopter, pour soulager ses parents (les biologiques), au moins du souci de son éducation. Ainsi, ils pourront concentrer la totalité de leur énergie sur la maladie. Quelle maladie ? Mystère. Une sorte de secret familial enveloppe la question et fait peser dans la maisonnette une atmosphère plutôt pesante et décalée. Il n’y en a pas un pour aborder le sujet, jamais. Alors que c’est là, en pleine lumière, étalé à la vue de tout un chacun. Affiché en plein milieu du mur, ça ne serait pas pire. Tellement exposé que personne ne voit rien.

– Ah bin ! pense Travis. C’est comme dans cette nouvelle de l’anglais, là. La… la… comment ?
Il se gratte l’occiput, lève les yeux au ciel.
La lettre volée. C’est ça : La lettre volée.

Ce qu’il y a de bizarre, c’est qu’il leur avait été annoncée une fillette (ou un garçonnet) d’une dizaine d’années et ils se retrouvent avec une jeune-fille manifestement majeure. Ce qu’il y a d’étrange, c’est qu’il était question d’un individu originaire d’Asie (où en Asie ? c’est méchamment vaste l’Asie) et il s’agit indubitablement d’un natif du ponant. Même un malvoyant pas physionomiste pour deux sous constaterait la chose sans outre mesure forcer. En l’occurrence, ça n’a pas fait tiquer grand monde. Ils en sont là de leurs réflexions lorsque les portes de l’ascenseur s’ouvrent sur un parking qu’ils ne reconnaissent pas du tout. Autant dire que pour retrouver la bagnole, vas-y. Un gros camion qui passe à proximité leur fait des appels de phare pour leur signifier, de manière, il faut bien le dire, aussi grossière qu’appuyée, qu’ils n’ont rien à faire là et qu’ils seraient bien avisés de décarrer vite fait. Eux, ils ne demandent pas mieux mais encore faudrait-il qu’ils repèrent la sortie, à défaut de leur véhicule individuel quadricycle et motorisé. Désemparés, ils balaient l’espace du regard, à droite, à gauche, mais que dalle. Que des modèles de luxe à cinquante bâtons ou plus, pas du tout dans leurs moyens. Ça les laisse pantois, les deux, l’œil à présent fixe, vide de tout espoir, attendant la suite, espérant un miracle. Faute de mieux, ils retournent dans le centre commercial où ils errent comme des âmes en peine au milieu du désert, incapables qu’ils sont d’identifier des lieux cependant déjà traversés quelques instants auparavant. Coincés dans ce bocal sans paroi tels des poissons rouges privés d’eau potable ou des gallinacés pépiant devant un téléphone qui sonnerait dans le vide intersidéral. Une vision soudain de l’enfer, perdus dans cette mégalopole glacée parmi des ombres informes qui se frôlent sans jamais se faire face. Le vent de l’oubli se glisse dans leurs cols, dans leurs corps, dans leurs cœurs. « Et si on en profitait pour acheter du pain ? » propose la meuf. Joignant le geste à la parole, elle entre dans une boulangerie et prend place à l’extrémité d’une file d’attente composée de quatre personnes, avec la ferme intention de commander une baguette moulée pas trop cuite. Pendant ce temps, le mec présente à la mioche, qui commence à se faire encore plus chier que si elle avait été abandonnée dans une chambre d’hôtel, deux billets très froissés tout droit sortis de sa poche en disant, d’un ton ostensiblement laconique : « Tiens, du coup, je te redonne tes 20 euros. » Un accès de générosité ? Pas du tout, c’est le fric filé par l’orphelinat pour les pensionnaires qui se font la malle.

Plongé dans sa lecture, Travis n’a pas entendu approcher Jane. Par-dessus le livre qu’il ne referme pas immédiatement, il lui lance un regard agacé lorsque, prenant place sur la banquette de moleskine, Jane annonce avec un entrain horripilant : « Il m’en arrive une pas banale. »