Attablée au fin fond d’un bistrot quasi désert, Elizabeth s’est laissé emporter dans une histoire fort habilement tournée d’île et de machine à coudre.




Il y est question d’un homme qui doit transporter six machines à coudre pour les stocker dans l’appartement de sa mère. Un jeune homme. Tout jeune. Pas trente ans. Ou alors, s’il les a, il fait moins. Le matin, il s’est levé péniblement, comme au sortir d’un rêve agité, et s’est senti barbouillé, grognon, bougon, atrabilaire. Pas bien, quoi. Pas souffrant mais patraque. Est-ce la perspective de trimballer les engins, qui pèsent tellement dix tonnes qu’on croirait des enclumes lestées aux billes de plomb, chez sa maman qui habite à Pétaouchnock ? Celle d’aller au fin fond de nulle part chez sa génitrice ? Celle de visiter son ascendante féminine ? Allez savoir. Quoi qu’il en soit, il arrive devant l’immeuble, se gare et commence à décharger la marchandise pour la transporter, de son coffre, jusqu’à l’ascenseur. Ce n’est pas un colosse, le gus. Pas trop Musclor et compagnie. Plutôt du genre têtard à hublot gaulé comme une ablette. Mais bon, il n’a pas non plus envie d’y passer des plombes, donc il force un peu et trimballe les engins en duo. Dans le hall, stagne un groupe composé de quatre ou cinq jeunes – des vrais, pour le coup– qui discutent entre eux. Zone et glandouille, sans doute, mais aussi échanges de propos divers et variés, entrecoupés de bonnes grosses vannes bien senties. Rien de malveillant, en vérité. Cependant, le déménageur improvisé perçoit une certaine hostilité dans le climat ambiant. Pourquoi ? Parce que les gamins le toisent. Pas méchamment mais avec insistance. Un autre n’aurait pas relevé, serait passé outre. Lui est gêné, anxieux presque. Sans savoir d’où ça vient. Un malaise imprécis, comme quand il regarde les informations télévisées et que les malheurs du monde lui sautent subitement à la gueule. Que va-t-il faire ? Tourner les talons ? Rentrer la tête dans les épaules ? Il préfère opter pour un désamorçage par l’ouverture : il s’arrête près d’eux pour échanger quelques mots et leur raconte qu’adolescent, il a vécu ici, dans cette tour. Tout en causant, il lui semble reconnaître un des gosses auquel il croit nécessaire de préciser qu’ils ont eu, quelques années auparavant, la même petite amie. Une blonde avec le menton légèrement en galoche et l’air volontiers frondeur. L’idée n’est pas non plus de virer en mode “conversation au coin du feu“ et de se lancer dans des échanges sans fin qui vous entraînent, toute la nuit, de souvenirs en confidences, mais l’évocation de la jeune-fille, d’ailleurs également présente, le plonge dans une inattendue langueur nostalgique. Pourtant l’histoire ne s’était pas, de son fait, terminée de manière très élégante et l’éconduite, pour peu qu’elle soit un poil rancunière, pourrait lui signifier vivement son ressentiment.
– Ah bin ! pense Elizabeth. Ça chauffe. Il va les prendre les.. les… comment ?
Elle se gratte l’occiput, lève les yeux au ciel.
– 25 coups de bâton. C’est ça : 25 coups de bâton.
Mais non. Les mioches ne mouftent pas et semblent même porter un notable intérêt aux propos du trentenaire qui, encouragé par leurs mines attentives, se lance dans un animé monologue, débité d’un ton aussi docte que compassé, à la façon d’un de ces vieux hiboux à lunettes demi-lunes, dispensant conseils déguisés et préceptes camouflés à des morveux sur le sommeil desquels il aurait dû veiller naguère, debout dans la pénombre, les bras ballants et la pupille perçante, à peine camouflé par les replis d’un voile qui donnerait à sa silhouettes, par les soirs bleus d’été, les contours d’un spectre picoté par les blés, errant dans les sentiers ou foulant l’herbe menue. Il ne devrait pas y avoir entre eux, le conteur et ses auditeurs, une si grande différence d’âge puisque, s’ils avaient quasiment le même dix ans plus tôt, la logique voudrait que l’écart soit aujourd’hui strictement identique. En dépit de cet implacable évidence, seul le personnage principal a vieilli, les autres, qui lui font face, ayant strictement la même apparence que par le passé. Qui osera dire que ce n’est pas dingo ? Personne, vraisemblablement. Et le héros moins que quiconque, car le voilà confronté à l’approche inéluctable de son trépas. Passe sur son visage une ombre glaciale qu’elle héminappe à la manière d’un coulis de fruits rouges sur une pièce montée. Après, il n’est pas là non plus pour déblatérer sans fin ni se perdre dans des considérations métaphysiques à deux francs cinquante (environ 37 centimes d’euros). Il a un boulot à accomplir, des outils mécaniques à charrier et un ascenseur à remplir. Une fois empilés avec soin, les appareils se transforment en bûches. Des buches en bois d’arbre. Pas des bûches en biscuit et crème pâtissière sur lesquelles on croit toujours, mais à tort, judicieux de placer une lutin-bûcheron ou une mini-scie en plastique. La bien étrange métamorphose intrigue au plus haut point une femme surgie de nulle part qui se glisse dans le monte-charge en fronçant ostensiblement ses fins sourcils. L’inconnue, une brune aux traits anguleux et aux lèvres écarlates, annonce son intention de rejoindre le sixième étage. L’autre passager se rend quant à lui au second. Afin d’éviter une attente supposément pénible, consécutive à une immobilisation prolongée de la cabine lors de son déchargement, ce dernier propose de monter d’abord au niveau le plus élevé avant qu’il ne redescende jusqu’au sien. L’aimable suggestion, pleine de bon sens, est validée d’un léger mouvement de tête à la suite duquel l’ascension s’effectue en silence, les deux voyageurs s’observant à distance, du coin de l’œil, sans oser engager une conversation que la brièveté de leur cohabitation rendrait, c’est inévitable, déplorablement futile ou inutilement frustrante.




Plongée dans sa lecture, Elizabeth n’a pas entendu approcher Alma. Par-dessus le livre qu’elle ne referme pas immédiatement, elle lui lance un regard agacé lorsque, prenant place sur la banquette de moleskine, Alma annonce avec un entrain horripilant : « Il m’en arrive une pas banale. »