Attablé au fin fond d’un bistrot quasi désert, Benjamin s’est laissé emporter dans une histoire fort habilement tournée de guerre et de couteau.




Un type, qui en est vraisemblablement le héros (ou, en tout cas, le personnage principal (ou, au moins, l’un des protagonistes essentiels)), se trouve dans un appartement tout en longueur, sorte de couloir étroit au milieu duquel deux alcôves se font face : dans l’une, une fenêtre ; dans l’autre, un canapé. Sur le divan, le gus assis. Sur son visage, un air quelque peu hébété. Dans sa main, un couteau à lame micro-dentée et au manche en plastique noir. Il le tourne et le retourne entre ses doigts, le mec, le canif. Non dans un but précis parce que, désœuvré, qu’il est, le bonhomme. Rien, qu’il a, à faire. Rien. Par mégarde, il se coupe à la gorge. Largement. Et profondément. Au point qu’un morceau de trachée d’une dizaine de centimètres se détache et tombe au sol. Plutôt la partie haute de l’organe. Le larynx est visible ainsi que la jonction avec l’œsophage. L’égorgé désigne la chose à sa fille qui passe, par hasard et par là, sans lui montrer le moindre intérêt. Même pas par politesse. Peut-être que la femme de ménage, qui la suit de près, sera, elle, plus prévenante ? Pas du tout, le lourd chariot de matériel, qu’elle pousse nonchalamment, roule, sans l’ombre d’une hésitation, sur le saignant bout de bidoche. Un vrai carnage de champ de bataille. Quand son épouse arrive à son tour, l’amputé lui explique la situation. Elle l’écoute avec calme. Pas indifférence, flegme. Personne, d’ailleurs, ne semble s’inquiéter de l’incident pourtant spectaculaire. C’est comme si ça bombardait dans tous les sens et que les gens disaient d’un air détaché : Mouiiiii, des explosions, c’est possible. Il n’y a guère que l’intéressé pour être un poil anxieux. Plus d’ailleurs à cause de l’impassibilité de ses proches que de sa blessure proprement dite. Quoi qu’il en soit, sa femme consent à l’accompagner à l’hôpital. Sur place, elle le largue devant une entrée désaffectée en lui précisant qu’elle reviendra le chercher dès qu’elle aura déposé la voiture chez sa sœur. L’homme se trouve devant la cabane vitrée du concierge, sur laquelle est fixée une barrière rouge et blanche. Seule une moitié dépasse à l’extérieur du bâtiment tandis que l’autre y est encastrée. Tout est cassé, poussiéreux. La dernière fois que quelqu’un est passé dans le coin, c’était sûrement pour tout saccager, tout mettre à sac. Et c’était des années avant. Il entre malgré tout et se lance à la recherche d’une aide médicale qu’il trouve en la personne d’un interne accompagné d’une infirmière. Un calot retient ses cheveux à elle. Un paquet d’ordonnances dépasse de sa poche poitrine à lui. Un sacré gros paquet. Pas cinq, ni dix. Plutôt une trentaine. Bien tassées. Facile.
– Ah bin ! pense Benjamin. Ça va, les prescriptions, vu l’épaisseur de la… la… comment ?
Il se gratte l’occiput, lève les yeux au ciel.
– La liasse. C’est ça : la liasse.
Le médecin est d’abord mécontent de croiser un estropié. Surpris et mécontent. La règle veut en effet que les patients se présentent à l’accueil des Urgences, et pas en passant par derrière. Mais bon, puisqu’il y est et pisse le sang, il faut bien le soigner. Le grognon praticien se radoucit en découvrant la nature des dégâts. Il accompagne l’éclopé tout penaud – il faut se mettre à sa place, aussi, avec son cou fendu et l’émotion montante, il est allé au plus court, quoi, sans se demander s’il suivait le chemin adéquat, on peut le comprendre – jusqu’à une grande salle où un vieux médecin et sa jeune assistante le prennent en charge. Bien que de nombreux malades poirotent sur des bancs, le toubib fait passer le nouvel arrivant en priorité et lui demande de s’allonger sur une gigantesque table de soins pendant qu’il va chercher une aiguille et du fil. Il est cool, le thérapeute, pas impressionné pour deux sous. Il explique même à l’aide-soignante, d’un ton rien moins que tourmenté, que ce genre d’intervention, c’est trop fastoche. Les doigts dans le nez, qu’il dit. Cependant le futur recousu, lui, il est moins serein. La perspective d’une suture à vif l’amuse mollement. D’autant qu’il n’est pas certain que le spécialiste ait bien compris qu’il lui manquait une portion de tuyauterie. La panique le gagne. Il se dit que ce serait sans doute une bonne idée d’attirer l’attention des soignants sur ce déficit de tubulure. En même temps, il faudrait pour se faire qu’il se redresse. Est-ce bien prudent en ce moment de bouger la tête ? Est-ce que le mouvement ne risque pas d’entraîner, par compression de certaines zones, de funestes difficultés respiratoires ou, au contraire, par relâchement de certaines autres, une hémorragie potentiellement et pareillement fatale ? ça mérite réflexion. Finalement, il préfère patienter en silence et tente de rester le plus possible statique. C’est alors qu’il reconnaît la voix d’un collègue qui, à travers la pièce, lui demande, en braillant, son numéro de téléphone. Lui donner, dans le principe, il n’est pas contre. Toutefois, ouvrir la bouche, il n’en a pas l’intention (à cause de la plaie et de sa crainte de la voir s’agrandir avec les conséquences qui pourraient s’ensuivre, comme expliqué précédemment). Il s’approche donc du bureau derrière lequel le quémandeur est installé et, lui communique, d’une voix basse au rythme lent, l’information réclamée. Le garçon se saisit d’un marker et, tout en discutant gaiement avec sa voisine, inscrit les chiffres posément énoncés sur le sac dans lequel le trachéotomisé a réuni quelques affaires en prévision de sa prévisible hospitalisation (nécessaire de toilette, pyjama rose à pois verts, quelques slips, deux paires de chaussettes).




Plongé dans sa lecture, Benjamin n’a pas entendu approcher Walter. Par-dessus le livre qu’il ne referme pas immédiatement, il lui lance un regard agacé lorsque, prenant place sur la banquette de moleskine, Walter annonce avec un entrain horripilant : « Il m’en arrive une pas banale. »