
« Il m’en arrive une pas banale » annonce Alice en prenant place sur la banquette de moleskine. Plongée dans sa lecture, Dorothy ne l’a pas entendue approcher et lui lance un regard agacé par-dessus le livre qu’elle ne referme pas immédiatement.
– Raconte-moi donc un peu ça, dit-elle enfin lorsque la curiosité devient insupportable.
– Tu te souviens qu’à l’époque où j’étais la maîtresse de ce ponte de la pègre, nous avions déposé au garage une grosse Cadillac noire.
– Comment oublier ? Tu avais instantanément tapé dans l’œil d’un petit mécanicien qui te dévorait du regard avant même que tu aies mis un pied par terre.
– Petit mais super doué. Rien qu’à l’oreille, il était capable de détecter le défaut de réglage d’un moteur.
Dorothy pouffe.
– Peut-être parce qu’il était une sorte de double réincarné d’un saxophoniste accusé à tort du meurtre de sa femme dont j’étais, par ailleurs, un quasi-sosie, couleur des cheveux mise à part.
Le souvenir est si manifestement plaisant que Dorothy rit désormais à gorge franchement déployée.
– C’est justement une histoire de bruit qui m’arrive encore.
Elle marque une brève pause, le temps pour Dorothy d’essuyer les larmes qui mouillent ses joues.
– J’étais près d’un coffre-fort, reprend-t-elle.
– Où ça ?
– Près d’une fenêtre.
– Près d’une fenêtre ou près d’un coffre-fort ?
– C’est pareil. Veux-tu la suite ou non ?
Dorothy l’encourage d’un hochement de tête.
Un coffre-fort près d’une fenêtre. Dans une pièce presqu’entièrement vide, un coffre-fort a été posé près de la fenêtre. Tu es en compagnie d’un(e) ami(e) et te tiens à côté. A côté de l’ami(e). Et du coffre-fort. Et de la fenêtre, par conséquent. La récente décision qu’a pris ta mère de se remarier t’incommode au point que tu es tout disposé à contrarier sa démarche d’une manière ou d’une autre. De la contrarier et de la contre-carrer. Pour cela, il te faut parvenir à ouvrir le coffre blindé dans lequel se trouve quatre bagues dissimulées dans autant de gâteaux, à raison d’un bijou par pâtisserie. Tu tentes subséquemment d’ouvrir le coffre en manipulant les quatre plots rotatifs qui permettent de composer la combinaison assurant le verrouillage d’une part, le déverrouillage de l’autre, de la serrure. Tu essaies au son, en collant ton oreille contre la paroi métallique et en comptant le nombre de cliquetis correspondant aux déplacements de la molette crantée d’une position à la suivante. Évidemment, ça ne fonctionne pas. C’est ton amie qui trouve la combinaison – Comment ? Mystère et boule-de-gomme – et fait pivoter la lourde porte. Immédiatement, vous vous mettez à la recherche des anneaux et en trouvez rapidement trois. Le quatrième est plus difficile à récupérer car il ne faut pas abimer le gâteau dans lequel il est enfoui. Plus exactement : il ne faut pas que quiconque puisse deviner qu’il a été émietté uniquement dans ce but. Pas facile. La sœur de ton ami(e) entre alors en scène comme dans le… la… comment ?
– La pièce de théâtre ?
– C’est ça : la pièce de théâtre. Elle surgit de nulle part pendant que vous êtes en train de chercher une solution et illico prend les choses en main sans vous demandez ni votre avis ni un conseil, pas même l’état des lieux de la situation. Du bout des doigts, elle saisit puis tire avec délicatesse une sorte de filament plat qui, dans le milieu de sa hauteur, enserre le muffin afin d’en garantir la tenue. Comme par magie, celui-ci se divise selon d’égales portions prédécoupées. Au milieu des parts étalées en corolle, tels les quartiers d’un agrume épluché, l’alliance recherchée apparaît. Elle te semble modeste, plutôt moche. Tu t’attendais à plus de faste, espérais plus d’élégance, imaginais plus d’éclat, et ne cache rien de ta profonde déception. Sans y prêter attention, la tireuse de languette annonce, comme si l’idée lui en était subitement venue, que, pour ouvrir le coffre, il suffit de repérer les éraflures laissées sur la porte près des boutons et de voir à quels numéros elles correspondent. Joignant le geste à la parole, elle recroqueville ses phalanges distales autour du premier curseur qu’elle fait tourner doucement. Un cran, un autre, encore un, jusqu’à ce que l’extrémité de ses ongles viennent se loger avec précision dans les creux qu’un usage plus que répété du mécanisme a, au cours du temps, fini par créés à la surface de l’acier trempé. En renouvelant pareillement l’opération à trois reprises, elle apporte la preuve flagrante de la justesse de son audacieux postulat.
Dorothy reste un moment bouche bée face à Alice qui ne dit plus rien. Son histoire est terminée.
– C’est marrant parce qu’il m’est arrivé à peu près la même chose, il n’y a pas longtemps.
– Ah bon ?
– Oui. Je chante, depuis un moment, dans une boîte de jazz.
– En solo ou avec un orchestre ?
– Moi, je chante devant. Et un quintet joue derrière. Un pianiste, un saxophoniste, un guitariste…
– Il n’y a pas de section rythmique ?
– Si, j’allais y venir quand tu m’as grossièrement coupé la parole. Un pianiste, un saxophoniste, un guitariste, un batteur et un type à la contrebasse. J’imagine qu’on appelle ça un contrebassiste.
– Ah oui d’accord. Je me disais aussi.
– Le répertoire est assez classique. Ou traditionnel, si tu préfères. Ce sont surtout des reprises de chansons populaires. Des standards, comme on dit. Genre ballades un peu glamour susurrées d’une voix de velours dans un décor feutré. Lumière tamisée, volutes de fumée et tutti quanti. Il y a un titre en particulier, qui doit dater du début des années 60, avec lequel je remporte systématiquement un franc succès. Ensuite, je rentre à la maison et retombe sous la coupe de ce dangereux pervers psychopathe qui m’impose une relation tout à la fois hyper étrange et super violente en retenant mon jeune fils en otage.
Alice se gratte la tête, pensive.
– Ça n’a aucun rapport, dit-elle.
– Tu crois ?
– Aucun.
