
« Il m’en arrive une pas banale » annonce Laura en prenant place sur la banquette de moleskine. Plongés dans leur lecture, Sam & Suzie ne l’ont pas entendue approcher et lui lance un regard agacé par-dessus le livre qu’ils ne referment pas immédiatement.
– Raconte-nous donc un peu ça, disent-ils enfin lorsque la curiosité devient insupportable.
– Vous vous souvenez que j’avais trouvé, sur la plage, un homme à moitié évanoui.
– Comment oublier ? Il s’était jeté à l’eau pour essayer d’aider sa femme, chahutée par les vagues.
– Qui elle-même avait plongé pour tenter de venir en aide à leur chien, emporté par le courant.
Sam & Suzie pouffent.
– Du coup, le type, je l’ai assommé avec un gros galet plat, avant de le traîner dans ma camionnette, et leur bébé, resté seul près des rochers, s’est mis à brailler comme un malade.
Le souvenir est si manifestement plaisant que Sam & Suzie rient désormais à gorges franchement déployées.
– C’est justement une histoire de sauvetage qui m’arrive encore.
Elle marque une brève pause, le temps pour Sam & Suzie d’essuyer les larmes qui mouillent leurs joues.
– J’étais sur un parking, reprend-t-elle.
– Sur ou dans ?
– Sur.
– Ce n’était donc pas un parking souterrain ?
– J’ai dit et je répète : sur. Voulez-vous la suite ou non ?
Sam & Suzie l’encouragent d’un hochement de tête.
Un parking. Sur le parking devant ton immeuble, tu te tiens à côté d’une 2 chevaux Citroën jaune citron prêtée à l’un de tes amis qui ne parvient pas à la faire démarrer. A sa demande, tu pousses l’engin pendant qu’au volant, ton pote manœuvre. Comme un pied, car l’auto se rapproche dangereusement d’une autre, sans qu’il s’en aperçoive. Toi, tu le vois, l’écart qui se réduit de plus en plus, et tu hurles : « Stop ! Stop ! » Mais non, il ne freine pas et ce qui devait arriver arrive : la portière de la deudeuche est enfoncée. Bravo ! Enfin, il faut bien la ranger, la voiture, alors vous la poussez sur l’autre aire de stationnement située, celle-là, derrière le bâtiment. Encore une fois, ton pote ne tient aucun compte de tes indications et, les mêmes causes produisant les mêmes effets, rebelote, re-accrochage de carrosseries. Là quand même, trop c’est trop. Tu n’es pas du genre à perdre ton sang-froid mais il ne faut pas pousser non plus. Tu entres dans une colère noire, le ton monte et ça chauffe, ça bouillonne, ça jaillit. Et puis, ça se calme. Net. L’orage étant passé, ton copain décide que le moment est bien choisi pour refaire le niveau d’huile. Il ouvre le capot, étend sur le moteur un grand torchon dans lequel un trou a été pratiqué pour permettre le versement du liquide oléagineux dans le réservoir prévu à cet effet et penche le goulot du bidon au-dessus. Habituellement, on fait plutôt ça dans le… l’… comment ?
– L’atelier ?
– C’est ça : l’atelier. Pendant que ton compère bricole gentiment, tu observes le décor alentour et remarques un filet fixé sur la façade à l’intention des amateurs d’escalade. Même si l’installation ne dépasse pas le cinquième ou sixième étage, cela te semble extrêmement dangereux et tu es sur le point de faire part au mécanicien improvisé de ta façon de penser lorsque tu constates que celui-ci a fiché le camp avec une blonde assez vulgaire – selon toi – qu’il avait de longue date repérée. Tu restes ainsi seul dans le hall à attendre l’ascenseur. Seul, pas trop longtemps car une connaissance de ta mère, qu’elle vient sans doute visiter, se pointe. Bien qu’elle ne paraisse pas te reconnaître, tu te penches vers elle pour lui faire la bise, ce qui, à en croire l’expression plus qu’ébahie de son visage, ne manque pas de la désappointer. Gênant. Heureusement que la porte de la cabine s’ouvre. Vous entrez sans échanger un mot. L’ascension commence. Contre toute attente, la visiteuse profite d’un arrêt consécutif à l’appel d’un locataire pour sortir à un étage qui n’est pas celui de ta génitrice et, avant que les portes ne se soient complètement refermées, elle se retourne vers toi pour te demander s’il t’est déjà arrivé de voter pour un parti d’extrême droite. Elle précise : « pour un scrutin national, régional, … ». L’homme t’adresse un discret sourire de connivence, en coin. Tu dis : « Autant se donner des coups de marteau sur le pied ». Puis, en sortant de l’ascenseur, au deuxième étage : « Ou bien se laisser tomber des canapés dessus. » Dans l’appartement de ta maman, tu trouves ta sœur dans un état d’affolement élevé. La pièce est fort bien rangée et envahie de fleurs ou de plantes vertes dont l’une a été envoyé par un certain Robert. Les larmes aux yeux, ta frangine t’informe qu’elle a cassé une grande lampe en albâtre dont les morceaux, de fait, gisent à ses pieds. Tu lui dis qu’il est sans doute possible de la réparer. Tu n’en sais rien. C’est juste pour la rassurer et pouvoir passer à un autre sujet : ta rencontre dans l’ascenseur. Tout en relatant l’épisode en question, tu jettes un œil à l’extérieur afin de voir si la femme reprend sa voiture.
Sam & Suzie restent un moment bouche bée face à Laura qui ne dit plus rien. Son histoire est terminée.
– C’est marrant parce qu’il nous est arrivé à peu près la même chose, il n’y a pas longtemps.
– Ah bon ?
– Oui. Nous avions décidé de fuguer
– Pourquoi ça ?
– Parce que nous nous aimons.
– Et alors ?
– Alors nous devions fuir nos parents ou tuteurs qui ne comprennent rien à l’amour.
– Et vous êtes allé où ?
– Nous avons traversé toute l’île pour installer notre campement sur une plage.
Laura se gratte la tête, pensive.
– Ça n’a aucun rapport, dit-elle.
– Tu crois ?
– Aucun.
