
« Il m’en arrive une pas banale » annonce Mitsuko en prenant place sur la banquette de moleskine. Plongée dans sa lecture, Pearline ne l’a pas entendue approcher et lui lance un regard agacé par-dessus le livre qu’elle ne referme pas immédiatement.
– Raconte-moi donc un peu ça, dit-elle enfin lorsque la curiosité devient insupportable.
– Tu te souviens qu’avec mon petit-ami nous avions décidé de faire une sorte de pèlerinage sur les traces du King.
– Comment oublier ? Vous étiez allé dans sa ville natale pour visiter les studios où il a enregistré son premier disque.
– Nous avons dû trainer notre valise géante à travers les rues quasiment désertes… On aurait dit une ville fantôme.
Pearline pouffe.
– C’était à moitié flippant. Et à l’hôtel, pareil. Le temps semblait comme suspendu. Je n’aurais pas été surprise de voir débouler des spectres dans la chambre.
Le souvenir est si manifestement plaisant que Pearline rit désormais à gorge franchement déployée.
– C’est justement une histoire de voyage qui m’arrive encore.
Elle marque une brève pause, le temps pour Pearline d’essuyer les larmes qui mouillent ses joues.
– J’étais dans un appartement, reprend-t-elle.
– Chez toi ?
– Non, juste un appartement.
– Chez qui alors ?
– Qu’est-ce que ça peut te faire ? Veux-tu la suite ou non ?
Pearline l’encourage d’un hochement de tête.
Un appartement. L’appartement dans lequel tu te trouves appartient à quelqu’un qui n’est pas bien identifié. Son propriétaire existe, sans aucun doute. Son ou ses locataires éventuels également. Mais, présentement, leur identité n’a pas été précisée. En tout cas, toi, tu ne la connais pas. T’en soucis-tu ? Rien n’est moins sûr. C’est un logis assez banal, qui te fait vaguement penser à celui qu’occupaient tes grands-parents il y a quelques années. Si on te posait la question, c’est vraisemblablement ce que tu dirais : il te fait penser à celui de papi-mamie, ce logement. Mais comme personne ne te la pose, cette question, tu n’y penses pas. Tu es juste là, en compagnie de ta mère et d’une autre personne. Un frère ou une sœur, peut-être. Quelqu’un de la famille. Pas un vague cousin éloigné dont personne n’a plus de nouvelles depuis quinze ans ou le petit neveu d’une tante par alliance. Non, un proche. Il ou elle doit prochainement partir en voyage et cette perspective attriste indiscutablement ta mère. A double titre. D’abord, ça la chagrine de voir “l’autre” s’éloigner. Ensuite, ça la désole de penser qu’elle va devoir rester avec toi. Toi qu’elle méprise. Ouvertement. Du coup, le voyage, vous en parlez, comme ça, un peu contraints et forcés. Mais l’ambiance n’est pas très réjouissante. C’est un poil forcé. La conversation est plutôt poussive. Ça manque de chaleur et de spontanéité. Chacun prend soin de s’en tenir à des banalités lourdes de non-dits, de ne pas aborder certains sujets sensibles, de se contenter de bons gros lieux communs. Comme si vous prépariez un exposé sur le… les… comment ?
– Fragments d’une histoire générale des transports ?
– C’est ça : fragments d’une histoire générale des transports. Plus tard, tu es dans un restaurant avec une vingtaine de personnes probablement réunies pour fêter le départ de “l’autre”. Enfin, fêter, le terme est mal choisi. Pour marquer le coup, disons. Genre : nous sommes réunis aujourd’hui pour dire au revoir à XXX [ajouter le nom voulu] qui part à l’aventure et que nous ne reverrons pas avant longtemps. Une sorte de cérémonie funéraire sauf que le(a) principal(e) intéressé(e) n’est pas (encore) mort(e). Bref, un repas de famille en gros, avec quelques pièces rapportées, des ami(e)s, des voisin(e)s, des collègues avec lesquels certain(e)s se sont trouvés des atomes crochus. Tu es assis entre ton oncle et ton(a) petit(e) ami(e) du moment à qui tu expliques que « dehors, il y a une invasion de virus ». Son air dubitatif t’oblige à préciser : il s’agit d’un liquide viral de couleur bleue qui se déplace dans une sorte de grosse seringue volante. Lorsque quelqu’un a le malheur de se faire piquer, il explose, littéralement, et se vide de son sang. Forcément, au moment de quitter les lieux, on serre les fesses, on fouette et on pétoche. Ton oncle, qui a fait des études de médecine, prend les choses en mains et organise les déplacements jusqu’aux voitures. Toi par-là, toi, avec Machin, par ici, et toi, tu restes avec Truc et vous passez de ce côté. Son ton assuré lève les inquiétudes. D’autant qu’une neige abondante a commencé à tomber et à recouvrir les trottoirs d’un épais tapis blanc. Des flocons, aussi gros qu’un poing, qui forment comme un bouclier protecteur contre les virus. Semi-rassuré, tout le monde fonce et va s’entasser dans les véhicules, en laissant les enfants à la traine. Normal : avec leurs petites jambes, ils se déplacent moins vite.
Pearline reste un moment bouche bée face à Mitsuko qui ne dit plus rien. Son histoire est terminée.
– C’est marrant parce qu’il m’est arrivé à peu près la même chose, il n’y a pas longtemps.
– Ah bon ?
– Oui. J’étais dans un parc où j’aime aller pour lire tranquillement, lorsque j’ai remarqué un type qui mangeait une glace.
– Quel parfum ?
– Je n’en sais rien. Chocolat ou vanille. Un truc classique, quoi. Et…
– En cornet ?
– Plait-il ?
– La glace, elle était en cornet ?
– Mais qu’est-ce que ça peut faire qu’elle soit en cornet ou en pot ou dans un chapeau melon ? Le truc c’est qu’il y avait un clébard, juste en face du banc, qui n’arrêtait pas de le fixer, comme s’il voulait lui piquer sa crème glacée. Je suis allée m’assoir à côté du bonhomme parce que je voulais savoir s’il était à lui, le mateur canin. Et, de fil en aiguille comme on dit, nous nous sommes mis à discuter des livres que nous aimions.
Mitsuko se gratte la tête, pensive.
– Ça n’a aucun rapport, dit-elle.
– Tu crois ?
– Aucun.
