Elle & elle & lui

« Il m’en arrive une pas banale » annonce Terry en prenant place sur la banquette de moleskine. Plongée dans sa lecture, Terry ne l’a pas entendu approcher et lui lance un regard agacé par-dessus le livre qu’elle ne referme pas immédiatement.
– Raconte-moi donc un peu ça, dit-elle enfin lorsque la curiosité devient insupportable.
– Tu te souviens que j’avais rencontré un homme plutôt séduisant sur le transatlantique qui me ramenait en Amérique où je devais épouser mon fiancé.
– Comment oublier ? Tous les passagers avaient compris ce qui était en train de nous arriver et passaient leur temps à nous observer comme des cobayes, en particulier lors des repas que nous prenions en tête à tête.
– Il faut dire que dans un espace clos, comme celui d’un paquebot, il est difficile de préserver une certaine intimité. Surtout quand on est précédé, et c’était son cas, par une solide réputation de play-boy et de briseur de cœurs dont les frasques s’étalent dans tous les journaux.
Terry pouffe.
– Quand bien même aurions-nous tenté d’échapper à notre destin, la partie était perdue d’avance. L’amour avait tranché et tout ce que nous pouvions encore faire, c’était nous imposer une période de mise à l’épreuve, le temps de régulariser nos situations respectives et de “tester” la résistance de nos sentiments.
Le souvenir est si manifestement plaisant que Terry rit désormais à gorge franchement déployée.
– C’est justement une histoire de rencontre qui m’arrive encore.
Elle marque une brève pause, le temps pour Terry d’essuyer les larmes qui mouillent ses joues.
– Je sortais du travail, reprend-t-elle.
– Depuis quand tu travailles, toi ?
– Mais depuis toujours enfin.
– Ah oui, tiens, alors c’est nouveau, ça ?
– Pas du tout, je… que… Veux-tu la suite ou non ?
Terry l’encourage d’un hochement de tête.

Au boulot. En sortant du boulot, tu rencontres cette jeune personne qui fabrique des costumes pour une troupe de théâtre et lui propose de passer la soirée chez toi. Elle accepte. Tu la trouves « très charmante ». Pas parce qu’elle a accueilli favorablement ton invitation. Enfin, un peu, sans doute, également. Cependant, tu n’étais déjà pas, auparavant, insensible à son charme que tu juges « considérable ». Avant de rentrer dans ta maison, tu dois te rendre à celle de ton ex-ami(e), actuellement en déplacement à l’étranger, pour y récupérer quelques affaires que tu n’as pas encore pris le temps de déménager. Mais, sur place, tu constates que non seulement l’occupant(e) des lieux n’a pas quitté le pays et qu’en sus le couple de chats dont un système de garde alternée mise en place après votre séparation te donnait la jouissance a été repris. Tu lui fais part ouvertement de ta contrariété, l’interroges sur la façon dont il lui a été possible d’entrer dans ton nouvel appartement, hausses le ton pour parer ou désamorcer ses réponses agressives. Ça chauffe. Le genre d’échange qui ne se rencontrent habituellement que dans le… les… comment ?

– Les tripots ?

– C’est ça : les tripots. Un mot en entrainant un autre, tu passes de la parole aux gestes pour lui signifier ton courroux auquel ne s’oppose plus alors qu’une gêne attristée. Lorsque la costumière, qui assiste impuissante à la passe d’armes, t’informe qu’elle va finalement rentrer chez elle, tu prends sur toi, la retiens, lui assure que ce n’est l’affaire que de quelques minutes. La preuve : tu commences à réunir les objets dont tu as besoin sans plus adresser la parole à l’ex qui, hélas, revient à la charge. Te laisseras-tu faire ? Certes non. Tu réponds, insistes, corriges, et c’est reparti de plus belle. Un(e) ami(e) commun(e) qui, depuis le début assiste silencieusement à la scène, te fait remarquer que ton invitée s’est esquivée, « sur la pointe des pieds » comme on dit. Tu te rues dans l’escalier, le dévale quatre à quatre et décide d’aller, à la même allure, jusque chez la couturière. Pour tenter de rattraper le coup. En arrivant à destination, tu remarques un attroupement devant l’immeuble voisin dans lequel la police est en train d’évacuer, sur un brancard, la victime d’un crime passionnel. Tu t’y fraies un passage pour atteindre ton but : un bâtiment à la façade autrement élégante que celles qui l’environnent. Mais là tu tombes sur un os car tu réalises que tu ne connais pas le nom de la personne que tu viens visiter et risque donc de ne pas retrouver sa trace. Au moins profites-tu de l’arrivée d’un locataire pour te glisser, derrière lui, dans le hall de l’immeuble où tu vas te poster devant les boites aux lettres dont tu examines un à un chaque nom, espérant sans doute une sorte de révélation. Elle ne vient pas. Tu as beau lire et relire les étiquettes collées en rond, tu ne devines rien et te contentes de constater que les deux derniers noms sont des anagrammes : Azor et Zora. Et après ? Après ? Tu te retrouves dans une sorte de communauté où tu as le plus grand mal à trouver ta place, ce qui te rend triste et te laisse mélancolique.

Terry reste un moment bouche bée face à Terry qui ne dit plus rien. Son histoire est terminée.
– C’est marrant parce qu’il m’est arrivé à peu près la même chose, il n’y a pas longtemps.
– Ah bon ?
– Oui. Lors d’une escale sur la Riviera, il voulait rendre visite à sa grand-mère dont la maison se trouvait sur les hauteurs de la ville.
– Qui ?
– Comment qui ?
– Qui voulait rendre visite à sa grand-mère ?
– Et bien, le type du paquebot.
– Ah d’accord. Et ?
– Et c’est là que j’ai vraiment senti ce qu’il cachait au fond de son cœur. Dans ce décor si… La chapelle, le jardin, le chien, tout ça. Un décor vraiment…
Terry se gratte la tête, pensive.
– Ça n’a aucun rapport, dit-elle.
– Tu crois ?
– Aucun.