Frankenstein party

« Il m’en arrive une pas banale » annonce Igor en prenant place sur la banquette de moleskine. Plongée dans sa lecture, Michelle ne l’a pas entendu approcher et lui lance un regard agacé par-dessus le livre qu’elle ne referme pas immédiatement.
– Raconte-moi donc un peu ça, dit-elle enfin lorsque la curiosité devient insupportable.
– Tu te souviens que le professeur m’avait demandé d’aller chercher un cerveau pour ses expériences et que je m’étais trompé de bocal.
– Comment oublier ? Quand il s’est aperçu qu’il avait greffé l’encéphale d’un complet psychopathe dans le crâne d’un macchabée géant, j’ai cru qu’il allait t’étrangler de ses propres mains.
– C’est vrai qu’il était un peu colère.
Michelle pouffe.
– Il me secouait dans tous les sens, sous les yeux affolés de son accorte assistante, exactement comme le ressuscité l’avait fait avec lui juste avant. Je crois bien que j’y serais passé si des coups frappés à la porte n’avaient subitement détourné son attention.
Le souvenir est si manifestement plaisant que Michelle rit désormais à gorge franchement déployée.
– C’est justement une histoire de cerveau malade qui m’arrive encore.
Il marque une brève pause, le temps pour Michelle d’essuyer les larmes qui mouillent ses joues.
– J’étais dans les bureaux de la régie des transports en communs, reprend-t-il.
– Régie publique ?
– Peut être.
– Ou délégation de service ?
– Je n’en sais rien. Veux-tu la suite ou non ?
Michelle l’encourage d’un hochement de tête.

Sur la place principale. Une permanence médicale est installée dans les locaux de la régie des transports en communs municipaux. Elle est tenue par une doctoresse et une psychologue. A ton arrivée, il y a une petite file d’attente de trois personnes. L’une au guichet, exposant son cas. Les deux autres derrière elle, attendant leur tour. Mais lorsque vient celui-ci, aucune d’elles ne s’avance. Au contraire, elles vont s’assoir dans un coin de la salle d’attente en t’adressant au passage un coup d’œil étrangement mauvais. Malgré la sollicitation de la doctoresse, tu hésites à bouger, craignant de prendre une place qui ne te revient pas, et ton regard désemparé va du couple acariâtre assis à ta gauche au personnel de santé attablé à ta droite. Après quelques secondes de cette embarrassante valse-hésitation, la psychologue insiste pour que tu approches, jusqu’à ce que tu te décides à t’exécuter enfin. Tu expliques les raisons de ta visite : tu as du mal à dormir. Et puis tu ajoutes que d’une manière générale tu ne te sens pas bien. Tu dis : ça ne va pas. Non, ça ne va pas. Tu penses qu’il serait judicieux de signaler que tu as débuté une psychanalyse (judicieux car c’est elle, la psychologue qui te fait face, qui t’a, lors d’une précédente visite, encouragé à faire cette démarche). Pourtant, sans bien savoir pourquoi, tu éprouves une sorte de réticence à l’idée d’en parler. Tu es subitement à cours de mots et restes muet comme une… la… comment ?

– La tombe ?

– C’est ça : la tombe. De toutes façons, la psychologue ne te donne pas l’occasion d’aborder le sujet. Avant que tu n’aies repris la parole, elle te montre une feuille de papier, format A4, sur laquelle des photos de tes chromosomes sont imprimées recto verso. « Remarquez-vous quelque chose d’anormal ? » dit-elle. Tu réfléchis, te concentres, insistes. En vain. Quoi chercher, en fait ? Et où ? Tu finis par demander s’il convient de déceler une anomalie de génotype ou de caryotype. Constatant ton désarroi, la psychologue attire ton attention sur une photo en particulier. Celle d’un entrecroisement de larges filaments sombres dont certaines parties des bords crénelés sont soulignées d’un épais trait rouge. Mais bon voilà, elle a beau tapoter la feuille du bout du doigt, avec son ongle, et donner des petits coups de menton insistants dans ta direction, tu ne vois toujours pas de quoi il retourne. Alors, pour ne pas te maintenir sur le grill plus avant, elle te fait remarquer que tu n’as qu’un seul chromosome 12 et précise que cette aneuploïdie entraîne habituellement des symptômes de “crétinisme”. Pas toujours, certes, mais fréquemment, quand même. En quittant les lieux, tu te demandes si tu es passé au travers, de l’idiotie pathologique. Et aussi pour combien de temps. Et aussi si le manque d’intérêt que ton psychanalyste te porte ne tiendrait pas au fait que, ta fantaisie chromosomique faisant peser au-dessus de ton crâne un risque de dégénérescence intellectuelle, il n’aurait pas spécialement envie de perdre son énergie avec un patient dont la stupidité potentielle pourrait réduire à néant ses éventuels efforts thérapeutiques. C’est vrai, à quoi bon ?

Michelle reste un moment bouche bée face à Igor qui ne dit plus rien. Son histoire est terminée.
– C’est marrant parce qu’il m’est arrivé à peu près la même chose, il n’y a pas longtemps.
– Ah bon ?
– Oui. J’ai accompagné un réalisateur à une soirée chez un important producteur de films auquel il voulait me présenter pour m’aider, soi-disant, à faire décoller ma carrière.
– Soi-disant ?
– Très rapidement, j’ai compris que ce qui l’intéressait, c’était moins de me voir devant sa caméra que dans son lit. Au cours de la soirée, il m’a fallu repousser à plusieurs reprises ses avances un peu plus que pressantes, si tu vois ce que je veux dire.
– Je vois.
– Ça aurait pu très mal finir pour moi, s’il n’y avait pas eu cet acteur indien. Une espèce de génie de la catastrophe domestique, capable d’enchainer gaffes délirantes sur incidents improbables à un rythme proprement hallucinant. A un moment il est même tombé dans la piscine et j’ai dû plonger pour lui éviter la noyade.
– Et ensuite ?
– Ensuite, comme ma robe était trempée, il m’a trouvé des vêtements secs et nous avons dansé jusqu’à ce qu’un éléphant tout peinturluré arrive.
Igor se gratte la tête, pensif.
– Ça n’a aucun rapport, dit-il.
– Tu crois ?
– Aucun.