
« Il m’en arrive une pas banale » annonce Belle en prenant place sur la banquette de moleskine. Plongée dans sa lecture, Giuliana ne l’a pas entendue approcher et lui lance un regard agacé par-dessus le livre qu’elle ne referme pas immédiatement.
– Raconte-moi donc un peu ça, dit-elle enfin lorsque la curiosité devient insupportable.
– Tu te souviens que j’avais décidé de me rendre dans un château mystérieux pour sauver la vie de mon père.
– Comment oublier ? Il s’était mis à dos le propriétaire des lieux, un type tout poilu, simplement en cueillant une rose dans son jardin.
– Le mec était pété de thunes mais la seule chose qu’il ne fallait pas lui faucher, c’était cette fleur. Comme elle avait été rapporté spécialement pour moi, je ne pouvais pas laisser papa dans la mouise.
Giuliana pouffe.
– La bête lui avait mis le marché entre les mains : votre fille ou vous. Alors j’y suis allée et je peux te dire qu’au début, le châtelain me foutait bien la trouille, surtout quand il venait me mater en douce pendant mon sommeil. Et puis, finalement, il s’est avéré que c’était un type plutôt sympa.
Le souvenir est si manifestement plaisant que Giuliana rit désormais à gorge franchement déployée.
– C’est justement une histoire de vol qui m’arrive encore.
Elle marque une brève pause, le temps pour Giuliana d’essuyer les larmes qui mouillent ses joues.
– J’étais en train de me faire couper les cheveux, reprend-t-elle.
– C’était il y a combien de temps ?
– Un petit moment. Quelques mois, peut-être. Pourquoi ?
– Parce que là, ils sont super longs. Et super brillants. Je me suis toujours demandé comment tu faisais pour avoir de si beaux cheveux. Plus d’une fois, j’ai voulu te poser la question.
– Oui, bon, c’est très aimable à toi, mais on s’éloigne méchamment du sujet en fait. Veux-tu la suite ou non ?
Giuliana l’encourage d’un hochement de tête.
Un trottoir. Pour tailler dans la touffe qui trône au sommet de ton crâne et ne ressemble plus à grand-chose tant elle est dense et emmêlée, ta sœur a installé, afin que tu t’y tiennes assis(e) tandis qu’elle procèdera à la tonte, un tabouret. Sur le trottoir, ce qui est quand même un peu étrange. Juste à côté d’un salon de coiffure, ce qui, résolument, l’est plus encore. Évidemment, il fallait s’y attendre, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, le coiffeur, qui vous a vu à travers la vitrine, sort de sa boutique et, sans hésitation ni préambule, vous engueule, direct. Non pas pour vous reprocher une concurrence déloyale, comme on aurait pu le craindre, ou simplement le comprendre – si on se met, deux secondes, à la place du commerçant qui a quand même pas mal de frais à assumer, entre l’achat du matériel, les taxes diverses, la publicité dans la presse locale, les salaires de ses employé(e)s, les frais fixes et la… le… comment ?
– Le loyer ?
– C’est ça : le loyer. Non, ce qui le chiffonne, le gars, c’est que, selon lui, vous utilisez ses ciseaux. Alors “vous”, déjà, le pronom est abusivement choisi puisque toi, en l’occurrence, tu ne fais rien d’autre qu’être assis(e) avec, sur les épaules, une serviette éponge que tu maintiens serrée autour de ton cou des deux mains, pour éviter que les mèches coupées te tombent dans le col parce qu’après ça pique toute la journée et c’est extrêmement désagréable. Il y a pire, bien sûr, mais si tu peux te dispenser de ce genre de désagrément, ou à tout le moins en limiter les pénibles effets, ce serait idiot de ne pas le faire. Enfin bref, tout ça pour dire qu’avec tes dix doigts ainsi pris, tu serais bien en peine de manier quelque objet coupant que ce soit. Donc, l’accusation, au moins dans sa formulation, est d’ores et déjà fallacieuse. Et deuxio, comme le précise ta frangine qui n’est pas disposée à se laisser injustement attaquer, le matériel lui appartient, elle l’a pris dans ses propres affaires, chez elle, et l’a transporté dans son sac personnel. La coiffeuse, dont rien ne permet d’affirmer qu’elle est l’épouse de l’autre mais, en tout cas, si l’on veut bien se fier à l’aplomb avec lequel elle s’engage dans la joute verbale, la codirigeante de l’entreprise, surgit à son tour pour soutenir son associé dans ses assertions. Ce dernier certifie qu’il possède 75 paires de ciseaux et qu’il suffit de les compter pour confirmer ses dires. A l’issue du décompte, promptement réalisé, il s’avère que le stock du capilliculteur est quantitativement conforme. Le ton change, forcément. Le bonhomme descend des grands chevaux qu’il avait fougueusement enfourchés pour, péteux et contrit, se confondre en excuses, aussitôt imité par sa collègue. Tous deux insistent à présent pour qu’un dédommagement vous soit accordé. Ils y tiennent absolument. A la limite, un refus les vexerait plus cruellement encore que la honte qu’ils viennent de s’auto-infliger. Belle opération : tu repars avec 50 francs en poche, et ta sœur avec 100.
Giuliana reste un moment bouche bée face à Belle qui ne dit plus rien. Son histoire est terminée.
– C’est marrant parce qu’il m’est arrivé à peu près la même chose, il n’y a pas longtemps.
– Ah bon ?
– Oui. J’avais sympathisé avec un collègue de mon mari. Un individu très sympathique et dépressif, comme moi, à qui j’avais raconté ma tentative de suicide.
– Quelle tentative de suicide ?
– L’accident de voiture.
– Ce n’était pas un accident ?
– Non, c’était une tentative de suicide.
– Ça alors. Si je m’étais doutée…
– Enfin bon. Après que mon fils m’ait fait croire qu’il était paralysé des jambes, j’étais encore plus mélancolique et je suis allée voir cet homme pour trouver du réconfort. Mais lui en a juste profité pour coucher avec moi.
Belle se gratte la tête, pensive.
– Ça n’a aucun rapport, dit-elle.
– Tu crois ?
– Aucun.
