
« Il m’en arrive une pas banale » annonce Octave en prenant place sur la banquette de moleskine. Plongée dans sa lecture, Séverine ne l’a pas entendu approcher et lui lance un regard agacé par-dessus le livre qu’elle ne referme pas immédiatement.
– Raconte-moi donc un peu ça, dit-elle enfin lorsque la curiosité devient insupportable.
– Tu te souviens qu’au bal masqué du domaine de la Colinière, je n’arrivais pas à me débarrasser de mon déguisement d’ours brun.
– Comment oublier ? Tu as sué sang et eau pendant toute la soirée, cherchant désespérément quelqu’un pour t’aider à te sortir de ta méchante peau de bête.
– Sans compter que j’essayais d’arranger les affaires de l’aviateur qui n’avait rien trouver de mieux à faire après sa traversée de l’Atlantique que de déclarer sa flamme à la marquise en direct à la radio, tout en évitant de croiser le garde-chasse aussi jaloux que sanguin avec la femme duquel j’entretenais une liaison clandestine. Je ne crois pas qu’il était au courant de la chose mais comme il se baladait en permanence avec un fusil à deux coups…
Séverine pouffe.
– Ça courrait dans tous les sens dans les couloirs. Alors moi, avec mon épais pelage sur le dos, je peux te dire que je n’étais pas vraiment à la fête.
Le souvenir est si manifestement plaisant que Séverine rit désormais à gorge franchement déployée.
– C’est justement une histoire de fourrure qui m’arrive encore.
Il marque une brève pause, le temps pour Séverine d’essuyer les larmes qui mouillent ses joues.
– J’étais chez des amis qui recevaient des voisins à eux, reprend-t-il.
– Quels amis ?
– Je ne pense pas que tu les connaisses.
– Les voisins non plus je ne les connais pas ?
– Encore moins. Veux-tu la suite ou non ?
Séverine l’encourage d’un hochement de tête.
Des amis. Tu es chez des amis où se trouvent un couple de leurs voisins, une jeune-femme aux cheveux bruns – que tu connais de réputation sans l’avoir jamais rencontré auparavant – et une fillette d’une douzaine d’années qui te tend une liste de courses établie par la maîtresse de maison. Parmi les cinq ou six articles qui la composent s’est glissé un produit d’entretien sur lequel tu estimes avoir besoin de précisions. Tu te rends subséquemment dans la cuisine pour interroger ton amie, occupée à laver la vaisselle, et elle te répond qu’il s’agit justement, coïncidence, de produit vaisselle, avant de préciser qu’il te faudra veiller à en choisir un “d’un prix modique” car son mari lui reproche souvent d’en trop verser, ce qui entraine, selon lui, des dépenses inconsidérées. Pendant que tu y es, tu demandes également des éclaircissements au sujet d’un autre article, expressément réclamé par la jeune femme brune, et dont tu ignores l’exacte nature. Mais ton amie, agacée par cette histoire de produit vaisselle, retourne subitement au salon sans prendre la peine de te répondre, grondant et grommelant et montant dans la… les… comment ?
– Les tours ?
C’est ça : les tours. En relisant la liste, tu comprends finalement que le produit mystère est un vin “spécial”. Il ne te reste plus qu’à enfiler ton blouson avant de quitter les lieux. Ce faisant, tu remarques, sans en rien laisser paraître, que la brune fait à la fillette une remarque laissant supposer qu’elle te trouve très drôle. Au moment où tu sors, ton ami, le mari de ton amie, surgit, lui, dans le salon avec un faux chat : une marionnette en fourrure synthétique grise qui lui couvre la main jusqu’à l’avant-bras. Tu es déjà dans l’entrée lorsque tu l’entends demander à sa femme, qui entre spontanément dans son jeu, si elle a déjà vu ce mignon petit chat inconnu. Sur le palier de l’étage inférieur, un gigantesque séchoir à linge dont la forme évoque celle d’une coque de bateau, encombre le passage au point de t’obliger à te faufiler, tant bien que mal, contre le garde-corps, sous le regard désemparé de la propriétaire. Elle tente bien de plaisanter pour donner le change mais est surtout gênée et, tandis que tu poursuis ta descente, tu l’entends demander à sa fille, d’une voix courroucée, de justifier la présence du séchoir dans l’escalier. En sortant de l’immeuble, tu croises une sexagénaire promenant deux chats. Deux vrais chats, cette fois. Jeunes, petits, mais vrais. Ils marchent flanc contre flanc, la poignée d’une laisse à enrouleur coincée dans leurs gueules minuscules. En les regardant passer, tu penses que la meilleure façon de différencier un chien d’un chat est d’observer sa démarche. Pourtant, ces chatons-là, en l’occurrence, trottinent « comme des chiots ». Quand tu ouvres le portail, ils sortent en courant, suivis de près par leur maîtresse, et, lorsque tu le refermes derrière toi, tu constates qu’un écureuil a la tête coincée entre les deux battants. Ton premier réflexe est de t’éloigner, en espérant qu’à ton retour, l’animal aura disparu. Mais tu vois qu’il bouge encore, qu’il sursaute, qu’il s’agite. Peut-être qu’en réouvrant le portail, il pourrait se libérer et survivre. Peut-être.
Séverine reste un moment bouche bée face à Octave qui ne dit plus rien. Son histoire est terminée.
– C’est marrant parce qu’il m’est arrivé à peu près la même chose, il n’y a pas longtemps.
– Ah bon ?
– Oui. Figure-toi que, pour me punir de mes infidélités, mon mari m’a fait ligotée, par des hommes de mains à lui, sous une sorte de tonnelle.
– Quelles infidélités ?
– Mes rendez-vous de l’après-midi.
– Il est au courant, ton mari ?
– Pas que je sache.
– Tant mieux.
– J’étais immobilisée contre une grosse poutre de bois, et les salopards me jetaient des poignées de boue qu’ils puisaient dans des seaux, tout en me couvrant d’insultes véritablement ordurières. La gadoue maculait ma belle toge de vestale immaculée, se collait dans mes cheveux blonds et cinglait mon visage.
Octave se gratte la tête, pensif.
– Ça n’a aucun rapport, dit-il.
– Tu crois ?
– Aucun.
