
« Il m’en arrive une pas banale » annonce Georges en prenant place sur la banquette de moleskine. Plongée dans sa lecture, Rachel ne l’a pas entendu approcher et lui lance un regard agacé par-dessus le livre qu’elle ne referme pas immédiatement.
– Raconte-moi donc un peu ça, dit-elle enfin lorsque la curiosité devient insupportable.
– Tu te souviens qu’au bal de fin d’année une personne malintentionnée avait actionné le mécanisme d’ouverture du plancher amovible pendant que j’étais en train de danser avec ma cavalière.
– Comment oublier ? Tout le monde avait vu ce qui se passait sauf vous et, malgré les gestes que certains faisaient pour vous mettre en garde, tu continuais à te trémousser comme un diable.
– Je pensais que, époustouflés par mon jeu de jambes, ils étaient en train de nous encourager.
Rachel pouffe.
– Vraiment. Jusqu’à ce que je tombe dans la piscine qui se trouvait sous la piste de danse.
Le souvenir est si manifestement plaisant que Rachel rit désormais à gorge franchement déployée.
– C’est justement une histoire de piscine qui m’arrive encore.
Il marque une brève pause, le temps pour Rachel d’essuyer les larmes qui mouillent ses joues.
– J’étais en prison, reprend-t-il.
– Pourquoi ?
– J’ai oublié. Une histoire de colonie de vacances près d’un fleuve, avec quelqu’un qui habite chez quelqu’un.
– Qui ça ?
– J’ai oublié, je te dis. Veux-tu la suite ou non ?
Rachel l’encourage d’un hochement de tête.
Te voilà en prison. Tu es en prison et décides de t’évader grâce à un système de câbles tendus entre la fenêtre de ta cellule et un soupirail du bâtiment d’en face. Suspendu dans le vide, une terrible angoisse t’envahit d’un seul coup, à l’idée que tu pourrais tomber dans la piscine au-dessus de laquelle tu progresses pourtant prudemment. Un centimètre, un autre, un autre encore. Tu arrives à destination, sans encombre, et te glisses par l’étroite ouverture qui donne accès à un supermarché. Ça tombe bien, penses-tu, parce que tu vas pouvoir trouver des vêtements plus présentables que le jogging et les chaussons dont tu es présentement attifé. Tu cherches donc le rayon adéquat, passes d’abord par celui des chaussures pour rejoindre celui des pantalons où tu croises ta mère sans lui adresser la parole. Tu fais le tour des présentoirs mais les pantalons sont tous affreux et les vestes pas plus à ton goût. Dépité, tu reviens vers les souliers. Le rayon n’en est pas éclairé. C’est difficile de faire son choix dans ces conditions. Tu regardes en premier les bottillons de sport en expliquant à ta mère que, si tu peux à la rigueur te passer des vêtements, il te faut absolument des godillots. Mais ceux en cuir sont chers, trop chers, les yeux de la tête, et tu es sur le point de te rabattre sur un modèle en toile au moment où le vendeur a la bonne idée de rallumer la lumière. Alors tu vois la… le… comment ?
– Le désordre ?
C’est ça : le désordre. Tu constates qu’il n’y a quasiment rien sur les présentoirs. Pas rien exactement mais plus de brodequins, en tous cas. Ce que tu as pris, dans l’obscurité, pour des bottines, sont en fait d’autres articles, d’autres objets, d’autres trucs. Ça n’empêche cependant pas le vendeur de continuer à te vanter la qualité de ses produits et de te préciser qu’« avec chaque paire de chaussures est fourni un livret explicatif » dont il feuillète un exemplaire sous ton nez. Tu découvres, avec surprise puis gêne, que les pages en sont remplies non de conseils d’entretien ou d’information de fabrication mais d’images de corps frontalement dénudés, grossièrement enlacés, vulgairement emboités. Plantant là le vendeur manifestement très satisfait de son petit effet, tu sors du magasin, avec ta mère, et vous descendez tous deux la vieille rue, en parlant de ta grand-mère. Ta mère te dit qu’elle va bientôt mourir. Pas elle. Sa mère. Ta grand-mère. De vieillesse, ou bien d’un coup de fusil. Il semble qu’avec son fils, ce soit encore le bordel. Ta mère dit : « le bordel ». Vous continuez à marcher jusque dans la campagne, en longeant une route sur laquelle un homme arrive face à vous. D’un pas tranquille. Un camion vous dépasse et frôle le promeneur de si près que sa tête frotte contre la carrosserie. Le type poursuit cependant sa marche comme si de rien n’était. Comme s’il n’avait rien senti.
Rachel reste un moment bouche bée face à Georges qui ne dit plus rien. Son histoire est terminée.
– C’est marrant parce qu’il m’est arrivé à peu près la même chose, il n’y a pas longtemps.
– Ah bon ?
– Oui. Deux enfants inconnus ont débarqué à la maison, genre : inquiets. Pas des fugueurs. Plutôt des fugitifs. Je ne leur ai pas posé de question mais j’ai deviné qu’ils étaient menacés. Qu’ils se sentaient menacés. C’est pour ça que, le soir, quand ils sont allés se coucher, je suis restée sous la véranda, avec mon fusil. Dans mon fauteuil à bascule, à scruter l’obscurité. Et au milieu de la nuit, une silhouette s’est dessinée dans la lueur du réverbère. Un type s’est approché, lentement.
– Un type ?
– Avec une mine sournoise et inquiétante. Et une tête de pasteur.
– C’est quoi une tête de pasteur ?
– La tête d’un gus qui va sauter sur l’occasion de te faire un sermon sur le bien et le mal dès que, par malheur ou hasard, ton regard croise le sien.
– Et ensuite ?
– Ensuite, j’ai bien pris garde de ne pas le regarder en face. Il est resté un bout de temps à me fixer sans rien dire, la main posée sur la clôture. Je crois qu’il avait l’intention d’entrer mais quand il a vu le fusil, ça la refroidit. Il a fini par repartir.
Georges se gratte la tête, pensif.
– Ça n’a aucun rapport, dit-il.
– Tu crois ?
– Aucun.
