L’année dernière à Stromboli

« Il m’en arrive une pas banale » annonce A en prenant place sur la banquette de moleskine. Plongée dans sa lecture, Karen ne l’a pas entendue approcher et lui lance un regard agacé par-dessus le livre qu’elle ne referme pas immédiatement.
– Raconte-moi donc un peu ça, dit-elle enfin lorsque la curiosité devient insupportable.
– Tu te souviens du séjour que j’ai passé dans cette sorte de grand hôtel luxueux aux chambres rococos, avec un parc gigantesque tout autour, façon jardin à la française taillé au cordeau.
– Comment oublier ? C’est là que tu as rencontré ce type à la gueule pas possible qui était persuadé que vous aviez eu une liaison, l’année précédente, à Frederiksbad.
– C’est ça. Sauf que moi, j’étais sûre de n’y avoir jamais mis les pieds, dans ce bled. Pas plus d’ailleurs qu’à Karlstadt, Marienbad ou Baden-Salsa comme il l’a suggéré ensuite. Je te jure, le gros lourdaud, quoi. Il insistait, insistait.
Karen pouffe.
– Heureusement que, de temps en temps, il m’oubliait un peu pour affronter un autre gus dans un jeu trop chelou, avec des allumettes qu’il fallait retirer par deux ou trois, sans prendre la dernière… Enfin bref, je n’ai pas bien compris. Mais lui était balèze. D’ailleurs, il gagnait à chaque fois.
Le souvenir est si manifestement plaisant que Karen rit désormais à gorge franchement déployée.
– C’est justement une histoire de méprise qui m’arrive encore.
Elle marque une brève pause, le temps pour Karen d’essuyer les larmes qui mouillent ses joues.
– Je devais allumer un feu, reprend-t-elle.
– Un feu de camp ?
– Non, un feu d’intérieur.
– Tu veux dire : de cheminée ?
– Non, d’appartement. Veux-tu la suite ou non ?
Karen l’encourage d’un hochement de tête.

Un incendie. Pour une raison mystérieuse, tu dois incendier l’appartement d’un(e) petit(e) ami(e) et disposes, pour ce faire, de courtes tiges métalliques que tu répartis en différents endroits avant de les enflammer. Tu quittes ensuite les lieux, discrètement. Et le lendemain, rebelotte. A nouveau les bâtonnets, le feu et tout le tralala. Dans le même logement. Sauf que, au moment où tu mets les baguettes en place, le voisin pointe le bout de son nez. Le(a) locataire est là aussi, accompagné(e) d’un(e) camarade commun(e), et vous tentez tous trois de dissimuler le dispositif de mise à feu aux yeux de l’importun visiteur suspicieux qui finit par tourner les talons. Tu te remets donc à l’ouvrage et, au moment d’allumer les mèches, décides de garder un souvenir des lieux ou de leur occupant(e). Un objet, pourquoi pas, ou alors un vêtement. Un mouchoir, un tee-shirt, une culotte. Cette rouge serait “pas mal”. Tu hésites, tergiverses un long moment, pèses le pour et le contre, et finalement renonces. Parce que si tu es là, c’est en tant que pyromane pas de chapardeur de sous-vêtements. Incendiaire ou cambrioleur, ce n’est quand même pas la même chose. Entre les deux, tu ne vois pas trop la… le… comment ?

– Le rapport ?

– C’est ça : le rapport. A quelques temps de là, tu es sur la place principale de la cité, au pied d’un feu tricolore situé lui-même à proximité de l’arrêt du bus qui parcourt, selon un tracé circulaire, le centre-ville. Un klaxon retentit. Le genre : avertisseur sonore actionné avec rage par un automobiliste au tempérament quelque peu sanguin – pour ne pas dire hargneux – souhaitant signifier à l’occupant d’un véhicule qui le précède qu’il n’apprécie pas, mais alors pas du tout, sa façon de conduire. La voiture de tête s’immobilise et la personne qui se trouve au volant en descend. C’est un fameux gaillard, un vrai costaud avec des biceps pleins les manches, présentant toutes les caractéristiques physiques de ce qu’il est convenu d’appeler “une brute épaisse”. Il sort donc de son tacot et se dirige d’un pas lent vers celui qui le suit. Il pense sans doute que c’est de là qu’est parti le pouêt-pouêt et souhaite vraisemblablement demander des explications, sinon des comptes, à qui de droit. Les demander avec ses poings. Seulement voilà, il y a comme qui dirait maldonne parce que la sirène venait de plus loin. Ça sent l’embrouille, les complications, la crise de nerfs intempestive et les débordements incontrôlés. Une intimidation en entraîne une autre, les mots dépassent les pensées, le malentendu tourne à l’empoignade, la menace vire à l’ultimatum et, roule ma poule, la guerre est déclarée. Tu observes la scène de loin, craignant l’imminence d’une bagarre dans laquelle tu pourrais bien, accidentellement, prendre un gnon. Le molosse remonte finalement la file de bagnoles jusqu’à celle d’où a été lancé le coup de trompe. Son chauffeur en est extirpé sans ménagement et se fait trainer, par les pieds, à même l’asphalte. Le pauvre bougre tente désespérément de s’agripper à un pare-chocs. Il hurle : « Mon cadeau ! Mon cadeau ! »

Karen reste un moment bouche bée face à A qui ne dit plus rien. Son histoire est terminée.
– C’est marrant parce qu’il m’est arrivé à peu près la même chose, il n’y a pas longtemps.
– Ah bon ?
– Oui. J’avais accepté d’épouser un pêcheur dont la famille vivait sur une île…
– Un pêcheur de quoi ?
– Pardon ?
– Poissons ? Poulpes ?
– Mais non, des…
– Des perles, peut-être ?
– Pas du tout. Des thons. Un pêcheur de thons. Donc, j’avais accepté de l’épouser parce que c’était ça ou moisir pendant des mois dans un camp de prisonniers, étant donné que je n’avais pas été très regardante sur mes fréquentations pendant la guerre. Le seul truc, c’est que je ne savais pas que l’île en question était du genre volcanique, avec secousses sismiques, nuages de souffre et tutti quanti. Quand j’ai voulu me faire la belle, je te jure, ça prenait véritablement à la gorge, les fumées. J’ai bien cru y passer.
A se gratte la tête, pensive.
– Ça n’a aucun rapport, dit-elle.
– Tu crois ?
– Aucun.