Le bonheur de 5 à 7

« Il m’en arrive une pas banale » annonce François en prenant place sur la banquette de moleskine. Plongée dans sa lecture, Cléo ne l’a pas entendu approcher et lui lance un regard agacé par-dessus le livre qu’elle ne referme pas immédiatement.
– Raconte-moi donc un peu ça, dit-elle enfin lorsque la curiosité devient insupportable.
– Tu te souviens qu’à l’époque où j’étais menuisier, je vivais un bonheur tranquille avec ma femme et mes enfants.
– Comment oublier ? Un si joli petit couple, paisible et serein.
– Et puis un jour j’ai fait la connaissance d’une employée de la poste dont je suis tombé instantanément amoureux. Et réciproquement.
Cléo pouffe.
– Ce qui ne m’empêchait nullement de continuer à aimer sincèrement ma femme. Si j’avais dû renoncer à certains sentiments, j’aurais été très malheureux.
Le souvenir est si manifestement plaisant que Cléo rit désormais à gorge franchement déployée.
– C’est justement une histoire de tristesse qui m’arrive encore.
Il marque une brève pause, le temps pour Cléo d’essuyer les larmes qui mouillent ses joues.
– J’étais dans la rue, reprend-t-il.
– Quelle rue ?
– Une du centre-ville.
– Mais laquelle ?
– Qu’est-ce que ça peut te faire ? Veux-tu la suite ou non ?
Cléo l’encourage d’un hochement de tête.

Une rue. Avec ton(a) petit(e) ami(e), tu remontes une rue, d’aspect moyenâgeux, du centre-ville, pour rejoindre un restaurant où vous avez conjointement décidé de déjeuner. Chemin faisant, ton attention est attirée par quelque chose – une forme, un truc, un machin, enfin un bidule – posé à même le sol, sous un porche. Tu t’approches pour tenter d’en identifier la nature parce que, de loin, en passant, tu n’es pas parvenu à savoir ce que c’était exactement et, bon, tu aurais pu passer outre, sans ralentir le pas, mais non, ce “quelque chose” t’a accroché l’œil, malgré toi, au point que l’envie de savoir de quoi il retourne t’a envahi complètement. Tu te penches pour l’examiner, te courbes pour l’étudier, et, lorsque tu reviens sur le trottoir, ton(a) fiancé(e) a disparu. Tu regardes à gauche, à droite. Personne. Tu reviens sur tes pas, explores les rues adjacentes. Aucune trace non plus. Tu lèves la tête, observes les nuages dans le ciel. La probabilité d’un enlèvement extraterrestre est faible mais, a priori, non nulle. En l’occurrence, rien dans l’atmosphère environnante ne te permet de retenir sérieusement cette hypothèse. Te voilà bien embarrassé. Que faire ? Aller quand même à l’auberge, en espérant que vous vous y retrouverez ? Patienter sur place en attendant son éventuel retour après, par exemple, un passage dans un magasin de proximité ? Puisque son logement se situe quelques mètres plus loin, sur la même route, tu te dis que tu ne risques rien à aller y faire un tour. Au cas où, comme on dit. Alors, tu avances, d’une allure fébrile, presque vacillante. L’angoisse te ronge, l’inquiétude te grignote. Il ne serait pas exagéré d’affirmer que tu n’es pas à l’… la… comment ?

– La noce ?

– C’est ça : la noce. En arrivant devant l’immeuble, tu réalises que tu ne sais pas à quel étage se trouve l’appartement et que les paliers, il va te falloir tous les parcourir, les uns après les autres. Au premier, une plaque de cuivre signale un cabinet dentaire. Au deuxième, tu tombes sur ce que tu cherches. Tu entres. Sans frapper. C’est une sorte de loft avec au fond, deux grandes fenêtres avec au centre, une cuisine équipée avec devant, un très large lit avec dedans, un corps qui paraît assoupi. Celui d’une amie de ton ami(e). Tu la connais comme ça, vite fait. Suffisamment cependant pour lui demander de ses nouvelles. Tu dis : « Comment va le bébé ? » Elle répond : « Il n’y a plus de bébé. » Son émotion est palpable. Elle a, au bord des yeux, des larmes qui ne demandent qu’à déborder. Tu sens malgré tout que tu dois continuer à l’interroger, non pas mû par quelque malsaine indiscrétion, mais pour l’aider, cette pauvre femme, à évacuer sa douleur. Tu dis : « Je ne veux pas vous faire de peine mais le bébé a disparu ou vous ne l’avez jamais eu ? » – sous-entendu : votre enfant est mort ou vous vous êtes fait avortée ? Elle se redresse dans le lit avec, à la lisière des paupières des pleurs sur le point de couler à grands flots. Tu la prends dans tes bras, pensant qu’un enlacement compatissant pourrait la réconforter, jusqu’à un certain point, et remarques qu’elle a, coincé entre son dos et sa chemise de nuit, un ustensile de cuisine. Les contours qu’il dessine en relief sous le fin tissu synthétique de la nuisette te laisse penser qu’il pourrait s’agir d’une spatule. Tu l’en débarrasses.

Cléo reste un moment bouche bée face à François qui ne dit plus rien. Son histoire est terminée.
– C’est marrant parce qu’il m’est arrivé à peu près la même chose, il n’y a pas longtemps.
– Ah bon ?
– Oui. J’attendais avec une certaine appréhension des résultats d’examens
– Le baccalauréat ?
– Mais non, je l’ai déjà passé il y a des années.
– Une licence ? Ou un examen d’entrée dans une grande école ?
– Non, pas du tout. Des examens médicaux pour savoir si j’avais un cancer ou non.
– Ah, oui. C’est forcément moins marrant.
– J’avais deux heures à tuer, si je puis dire, avant d’avoir les informations et je trainais dans les rues, en essayant de ne pas me laisser gagner par une excessive angoisse. A un moment, je me suis trouvée dans un hall d’immeuble, entre deux grands miroirs muraux placés face à face qui me renvoyaient mon image, répétée à l’infini, de plus en plus petite. Et bien, je me suis demandé si c’était un signe, tu vois, une sorte d’augure visuel.
François se gratte la tête, pensif.
– Ça n’a aucun rapport, dit-il.
– Tu crois ?
– Aucun.