Le fantôme de Pandora

« Il m’en arrive une pas banale » annonce Lucy en prenant place sur la banquette de moleskine. Plongée dans sa lecture, Loulou ne l’a pas entendue approcher et lui lance un regard agacé par-dessus le livre qu’elle ne referme pas immédiatement.
– Raconte-moi donc un peu ça, dit-elle enfin lorsque la curiosité devient insupportable.
– Tu te souviens que j’avais loué une maison habitée, jadis, par un capitaine au long-cours.
– Comment oublier ? Son fantôme déboulait à tous moments, sans crier gare.
– Au début, il voulait me faire déguerpir mais comme j’ai tenu bon, il a fini par me ficher la paix et s’est contenté de venir discuter avec moi, de temps en temps.
Loulou pouffe.
– Un poil brut de décoffrage mais pas le mauvais bougre dans le fond. Il m’a même aidé, quand il a fallu que je gagne de l’argent, en me dictant ses mémoires qu’un éditeur de la capitale a accepté de publier, pensant que j’en étais l’autrice.
Le souvenir est si manifestement plaisant que Loulou rit désormais à gorge franchement déployée.
– C’est justement une histoire d’écrivain qui m’arrive encore.
Elle marque une brève pause, le temps pour Loulou d’essuyer les larmes qui mouillent ses joues.
– J’étais à la colloc’, reprend-t-elle.
– Tu habites en collocation ?
– Comme si tu ne le savais pas.
– Avec qui ?
– Non mais tu te fous de moi ou quoi ? Veux-tu la suite ou non ?
Loulou l’encourage d’un hochement de tête.

A la colloc’. Tu habites en collocation avec un(e) ami(e). Ou plutôt : tu habitais, car vous êtes sur le point de déménager. Ton(a) fiancé(e), qui est venu(e) passer la soirée avec toi, est couché(e) dans ton lit, prêt(e) à ronfler. Soudain, la sonnette retentit. Tu ouvres la porte pour faire entrer Pierre Bourdieu, le sociologue, et Philou, le beau-frère de ton(a) bien-aimé(e). Pas gênés, les visiteurs nocturnes vont s’installer dans la chambre de ton(a) colocataire, pour discuter, tandis qu’avec ce(tte) dernier(e) vous vous lancez à la recherche d’une cassette vidéo sur laquelle est enregistrée un documentaire consacré au réalisateur américain, d’origine autrichienne, Otto Preminger (1905 – 1986). Votre intention est de le montrer à Bourdieu. Peut-être est-il venu spécialement pour ça d’ailleurs. Mais, pas de bol, la VHS est introuvable. Vous en trouvez plein d’autres, en profitez pour jeter un œil dessus, constatez à l’occasion que, de certaines, vous aviez purement et simplement oublié l’existence, mais le reportage sur le réalisateur de Laura (1944), The man with the golden arm (1955) ou Anatomy of a murder (1959) reste, quant à lui, introuvable. Vous n’êtes pas loin d’envisager l’abandon pur et simple des recherches. La mort dans l’âme et la peur au ventre. Parce que, si Bourdieu est venu exprès pour ça et que vous ne remettez pas la main dessus, ça va chauffer pour vos matricules. Il faudrait que vous trouviez un moyen de faire diversion, de passer à autre chose ou de faire la… le… comment ?

– Le joint ?

– C’est ça : le joint. Heureusement, à ce moment, le téléphone sonne. Tu décroches. Une femme (autant que tu puisses en juger au timbre de sa voix) demande à parler à « monsieur Pierre Bourdieu ». Tu demandes : « le sociologue ? » Évidemment, le sociologue. Elle est conne, ta question, et tu t’en rends toi-même compte en la formulant. Au bout du fil, la personne a l’amabilité ou la délicatesse de ne pas te le faire remarquer mais elle pense vraisemblablement la même chose : ton interrogation est naze de chez naze. Honteux, tu montes le combiné à l’étage. Philou est allongé sur le lit, le sociologue assis en tailleur près du lavabo. Tu lui tends l’appareil et redescends. Comme ton(a) chéri(e) est dans un état de somnolence plus qu’avancé, tu vas dans la cuisine chercher quelque chose à manger. Ton(a) colocataire a préparé une collation dans le salon, pour les deux autres cons, mais tu n’as pas envie de te joindre à eux et préfères te faire un solide sandwich avec une belle grosse tranche de bon gros saucisson. Tu vas le déguster dans ta chambre. Alors que ton(a) petit(e) ami(e) sombre tout à fait dans un sommeil qui s’annonce profond, une femme surgit sans crier gare et vous demande si Machine est allée voir récemment Bidule à Pétaouchnok. Est-ce que cela a un rapport avec la directrice régionale ? Tu l’ignores.

Loulou reste un moment bouche bée face à Lucy qui ne dit plus rien. Son histoire est terminée.
– C’est marrant parce qu’il m’est arrivé à peu près la même chose, il n’y a pas longtemps.
– Ah bon ?
– Oui. Le jour de mon mariage avec ce patron de presse qui aurait pu être mon père…
– Comment ça « aurait pu » ? Tu ne savais pas si c’était ton père ou non ?
– Bien sûr que si je le savais. Tu n’imagines quand même pas que j’avais l’intention de me marier avec mon père. C’est juste une façon de parler.
– De parler de quoi ?
– De son âge. Tu es bête ou quoi ? Tu ne connais pas l’expression ? Je voulais dire que le type en question avait l’âge de mon père.
– Okay d’accord. Mais quand ton père avait quel âge ?
– Vas-y, là, tu me saoules. Tu le fais exprès, ce n’est pas possible autrement. C’était un vieux schnock, si tu préfères. Riche mais vieux, et jaloux comme un pou, en plus. Moi, ce que j’aimais, c’était m’amuser, danser le charleston et boire du champagne avec les copines. Alors forcément, ça le rendait dingo, monsieur Duschnock. A tel point que, le jour de notre mariage, il m’a fait une scène pas possible, en criant, trépignant et gesticulant. Il voulait même m’obliger à me suicider, devant lui, séance tenante. Tu vois le genre du bonhomme.
Lucy se gratte la tête, pensive.
– Ça n’a aucun rapport, dit-elle.
– Tu crois ?
– Aucun.