
« Il m’en arrive une pas banale » annonce Maria en prenant place sur la banquette de moleskine. Plongée dans sa lecture, Susan ne l’a pas entendue approcher et lui lance un regard agacé par-dessus le livre qu’elle ne referme pas immédiatement.
– Raconte-moi donc un peu ça, dit-elle enfin lorsque la curiosité devient insupportable.
– Tu te souviens qu’avant-guerre, je vivais avec mes deux enfants dans une maison à la campagne.
– Comment oublier ? Tu aimais tellement t’assoir sur la clôture en bois pour fumer des clopes en regardant l’horizon.
– C’est là que j’ai vu, un jour, un type qui s’amenait au loin. Au début, sa silhouette était minuscule et j’avais l’impression qu’il avançait à deux à l’heure. Limite, on aurait pu croire qu’il faisait du surplace s’il n’avait pas trébuché et bifurqué par moments.
Susan pouffe.
– Il a fini par arriver jusqu’à moi pour me dire qu’il était médecin, qu’il devait se rendre en ville et me demander confirmation du choix de direction qu’il avait fait.
Le souvenir est si manifestement plaisant que Susan rit désormais à gorge franchement déployée.
– C’est justement une histoire de chemin qui m’arrive encore.
Elle marque une brève pause, le temps pour Susan d’essuyer les larmes qui mouillent ses joues.
– J’étais en famille, reprend-t-elle.
– Ils vont bien ?
– Qui ça ?
– Bin ton…, tes… Avec qui étais-tu exactement ?
– Et voilà. Si tu me laissais parler, au lieu de poser des questions oiseuses, tu le saurais déjà. Veux-tu la suite ou non ?
Susan l’encourage d’un hochement de tête.
En famille. Tu participes à une sorte de réunion familiale organisée dans un grand restaurant. En attendant de passer à table, tu traînasses dans le hall de l’établissement où tu rencontres un(e) inconnu(e) dont le charme ne te laisse pas totalement indifférent. Tu es sur le point de l’aborder quand ton beau-frère se pointe, t’obligeant, sans penser à mal sans doute mais quand même quel sacré emmerdeur, à engager une discussion en trio au lieu du tête à tête que tu envisageais. Au bout d’un moment, tu sens bien que les deux autres t’excluent un peu de leurs échanges, encore un peu, un peu plus, et à la fin s’éloignent carrément, comme s’ils voulaient s’isoler dans un coin tranquille. « C’est trop fort, penses-tu. Grossier et pas sympa. » Il n’est pas question que ton beauf te souffle ta potentielle conquête sous le nez (même si en l’occurrence, celle-ci semble plus intéressée par lui que par toi). Donc, tu les suis à la trace, les marques à la culotte, leur file le train. Pour descendre au sous-sol, ils empruntent un couloir tout en pente et colimaçon. Comme les accès aux parking souterrains à plusieurs niveaux. Plus vous progressez, plus l’environnement, sale et miteux, te fait penser à un chantier à l’abandon. Tu ne saurais pas dire avec certitude si c’est vraiment le cas. Mais c’est ce que ça t’évoque. C’est un… une… comment ?
– Hypothèse ?
– C’est ça : hypothèse. Et puis, finalement, tu lâches l’affaire. Pas à cause du décor. Juste parce que dans le fond tu n’es pas si sûr que ça de savoir où tu veux en venir avec ta filature de relou. Tu pousses une porte qui se présente et entres dans une pièce remplie de livres consacrés au cinématographe. Genre : plutôt librairie que bibliothèque. Un gros volume sur John Ford attire ton attention. Une belle édition joliment reliée et copieusement illustrée. L’idée de le dérober te traverse l’esprit. Non que tu aies l’habitude de ce type de larcin mais, comme il n’y a personne dans la boutique, le risque de te faire gauler te parait minime. Mal t’en aurait pris car, avant que tu ne mettes ton plan à exécution, le libraire t’aborde. Vous échangez quelques remarques admiratives sur le bouquin en question et il te fait remarquer, comme une qualité supplémentaire, la modestie de son prix de vente : 150 francs. Tu n’en reviens simplement pas. Si, si, insiste-t-il en se saisissant de l’ouvrage qu’il retourne pour te mettre l’étiquette sous le nez. Sauf que là, malaise : ce n’est pas du tout la même publication que tout à l’heure mais un petit livret minable écrit, qui pis est, en langue étrangère. Quand tu en fais la remarque, le vendeur se fâche, ouvre la brochure au hasard pour te prouver que le texte est bien en français et t’encourage très sèchement à te montrer beaucoup plus clairvoyant quant à tes attentes personnelles (sous-entendu : veux-tu réellement t’instruire ou non ?). Tu es évidemment gêné, on le serait à moins, et t’éloignes d’un pas faussement nonchalant tout en jetant des coups d’œil hésitant aux autres articles présentés. Tu t’arrêtes devant une édition en plusieurs tomes, mais sont-ils seulement tous disponibles ? rien n’est moins sûr, des Rapaces (Greed – 1924). Le scénario du film d’Erich von Stroheim a apparemment été découpé en épisodes, à la manière d’un roman-feuilleton.
Susan reste un moment bouche bée face à Maria qui ne dit plus rien. Son histoire est terminée.
– C’est marrant parce qu’il m’est arrivé à peu près la même chose, il n’y a pas longtemps.
– Ah bon ?
– Oui. Pendant que mon mari était en train d’enquêter sur les agissements d’un policier véreux.
– Attends : tu es mariée ?
– Oui, depuis longtemps.
– C’est la meilleure ! Et avec qui s’il te plait ?
– Un procureur d’origine mexicaine.
– Ah oui, c’est vrai. Le grand beau gosse, là, avec le sour… Bref.
– C’est ça : bref. Donc, pendant qu’il menait l’enquête, j’étais allée l’attendre dans un hôtel près de la frontière. Un hôtel entièrement vide. D’après le gardien de nuit, j’étais la seule cliente. Jusqu’à ce que, dans la chambre voisine, commence à résonner un boucan d’enfer. J’ai dû appeler la réception au moins trois fois.
Maria se gratte la tête, pensive.
– Ça n’a aucun rapport, dit-elle.
– Tu crois ?
– Aucun.
