
« Il m’en arrive une pas banale » annonce Ester en prenant place sur la banquette de moleskine. Plongé dans sa lecture, Gordon ne l’a pas entendue approcher et lui lance un regard agacé par-dessus le livre qu’il ne referme pas immédiatement.
– Raconte-moi donc un peu ça, dit-il enfin lorsque la curiosité devient insupportable.
– Tu te souviens qu’en rentrant de voyage avec ma sœur et son fils, j’étais tombée si gravement malade que nous avions dû faire halte dans l’hôtel à moitié désert d’une ville en état de siège, peuplée de gens dont nous ne comprenions pas la langue.
– Comment oublier ? Pendant que tu crachais tes poumons, ta sœur passait son temps à se promener à moitié à poil et à draguer l’autochtone.
– Draguer, c’est peu dire. Elle avait levé un garçon de café d’une invraisemblable vulgarité qui, non content de l’avoir culbutée à même le sol dans une ruelle dégueulasse, a jugé bon de venir lui en remettre un petit coup dans une chambre voisine de la nôtre.
Gordon pouffe.
– C’était affreusement humiliant, pour moi. Et oppressant. J’ai essayé de le lui dire, mais il y avait, entre nous, tellement de non-dits et de rancœurs accumulés…
Le souvenir est si manifestement plaisant que Gordon rit désormais à gorge franchement déployée.
– C’est justement une histoire d’assaut qui m’arrive encore.
Elle marque une brève pause, le temps pour Gordon d’essuyer les larmes qui mouillent ses joues.
– J’étais dans une maison face à la mer, reprend-t-elle.
– Quelle mer ?
– Je ne sais pas.
– Une mer ou un océan ?
– Je ne sais pas te dis-je. Veux-tu la suite ou non ?
Gordon l’encourage d’un hochement de tête.
Une maison sur la plage. Tu es dans une maison dont le salon et la cuisine ouvrent sur une plage. Tu te trouves, plus précisément, dans la cuisine, au milieu d’individus qui évoquent de manière hargneuse, sinon ouvertement agressive en tous cas nettement menaçante, la vingtaine de personnes regroupées dans la pièce voisine. Est-ce parce que ce sont des étrangers, aux origines géographiques ou pigmentations carnées diverses et variées ? Tu ne le sais pas exactement. Néanmoins, ce climat te gêne, t’indispose, t’irrite. Au point que tu ne peux t’abstenir d’en faire état. Inévitablement, le ton monte. Alors, tu sors de la cuisine et traverses le salon, avant de gagner la plage où, dans l’eau et sur le sable, une zone a été délimitée par une large bande orange. En la longeant, tu finis par rencontrer un(e) de tes ex-compagn(on)es qui s’apprête à se baigner et te propose d’en faire autant. Son ton n’est qu’ironie, sa proposition perfidie : nul n’ignore que tu ne sais nager. Plutôt que lui répondre – et puis quoi, du reste ? – tu détournes les yeux vers les flots que tu observes avec une attention aussi fébrile qu’obstinée. Pour donner le change. Faire diversion. Chercher l’axe d’une possible fuite, le prétexte, l’objet dérivatif, le… la… comment ?
– La troisième personne ?
– C’est ça : la troisième personne. Et là, deux tubas. L’une de leurs extrémités affleure à la surface de l’eau. A l’autre, deux garçonnets grassouillets, issus du groupe de la cuisine, se cachent (mal) au milieu des vagues, dans l’intention manifeste d’attaquer les étrangers, par surprise. Tu retournes promptement vers la villa où seuls ces derniers demeurent. Toutes et tous savent à présent qu’une attaque des autres est imminente. Que faire ? Vos capacités de résistance sont faibles, vos chances de victoire inexistantes. Ne reste que la fuite à laquelle chacun semble se résigner. Tu contrôles la fermeture des volets, qui seuls pourront retarder la progression des assaillants venus de la plage, et constates avec désarroi que les loquets et les verrous en ont été délibérément brisés. Il faut partir, au plus vite. Contre toute attente, l’assaut attendu par la terrasse est donné côté façade. Vous voilà acculés dans la cuisine. Si vous ne répliquez pas, illico, vous êtes perdus. Une marmite posée sur la gazinière vous en offre l’occasion : vous jetterez l’eau bouillante qu’elle contient sur vos agresseurs et profiterez de la confusion ainsi créée pour, débordant les rangs adverses, vous carapater. Tu fais ranger tes camarades au fond de la pièce, afin qu’ils ne soient pas éclaboussés lors de la manœuvre, et, tandis que quelqu’un se saisit d’une poignée, de peur de te brûler, tu laisses un type attraper l’autre. Son courage émerveille sa compagne qui le couvre d’un œil débordant de tendresse quand, pour se protéger de la chaleur, il utilise un simple sac en plastique. Gordon reste un moment bouche bée face à Ester qui ne dit plus rien. Son histoire est terminée.
– C’est marrant parce qu’il m’est arrivé à peu près la même chose, il n’y a pas longtemps.
– Ah bon ?
– Oui. Il y avait ces gamins aux cheveux blonds et aux pupilles super-flippantes qui, depuis leur apparition mystérieuse, mettaient tout le monde mal à l’aise dans le village.
– Leur apparition ?
– Mystérieuse. Une sorte de brouillard bizarre s’était répandu partout dans le bourg, l’isolant du reste du monde pendant quelques heures. A l’intérieur, les habitants tombaient comme des mouches et les personnes qui tentaient d’y entrer s’évanouissaient à leur tour, y compris celles équipées d’un masque à gaz. Un truc de fou.
– Ah ouais, bizarre.
– C’est ce que je viens de dire. A la suite de ça, toutes les femmes en âge de l’être s’étaient découvertes enceintes, comme par magie, et, le même jour, elles ont accouché d’enfants super-étranges. Presque comme des jumeaux ou des clones, avec des capacités d’apprentissage délirantes qui les rendaient encore plus inquiétants.
– Trop étrange !
– C’est ce que je viens de dire. Nous avons rapidement constaté qu’ils nourrissaient des projets par forcément amicaux ni bienveillants, mais c’est moi qui ai compris le premier qu’en plus, ils étaient télépathes.
Ester se gratte la tête, pensive.
– Ça n’a aucun rapport, dit-elle.
– Tu crois ?
– Aucun.
