Les lèvres noires

« Il m’en arrive une pas banale » annonce Illona en prenant place sur la banquette de moleskine. Plongé dans sa lecture, Franck ne l’a pas entendue approcher et lui lance un regard agacé par-dessus le livre qu’il ne referme pas immédiatement.
– Raconte-moi donc un peu ça, dit-il enfin lorsque la curiosité devient insupportable.
– Tu te souviens que j’ai accompagné cette Comtesse, dont j’étais la suivante, dans un hôtel donnant sur la mer.
– Comment oublier ? Une magnifique femme qui foutait un peu les jetons.
– Effectivement, son charme diabolique attirait irrésistiblement les jeunes gens partout où elle passait. C’est d’ailleurs ce qui s’est produit avec ce couple fraichement marié de la chambre voisine.
Franck pouffe.
– Ils étaient tout à la fois fascinés et terrifiés. Surtout quand des jeunes filles du coin ont commencé à être victimes de crimes particulièrement sanguinolents.
Le souvenir est si manifestement plaisant que Franck rit désormais à gorge franchement déployée.
– C’est justement une histoire de magnétisme qui m’arrive encore.
Elle marque une brève pause, le temps pour Franck d’essuyer les larmes qui mouillent ses joues.
– J’étais à la chasse, reprend-t-elle.
– La chasse au snark ?
– Plait-il ?
– La chasse aux emmerdes ?
– Je ne comprends rien à ce que tu racontes. Veux-tu la suite ou non ?
Franck l’encourage d’un hochement de tête.

La chasse. En pleine rue, tu t’es lancé dans une chasse au chien. Plutôt à la chienne. Celle de ta tante, en l’occurrence, qui s’est fait la belle (la chienne pas ta tante). Une espèce de saucisse un peu dodue montée sur des pattes assez réduites (la chienne pas ta tante). Tu es sur le point de mettre la main dessus quand, en se faufilant dans une sorte de sas qui n’autorise le passage que d’une unique personne à la fois, elle se carapate dans la gare (la chienne pas ta tante). Forcément, tu es désappointé. Mais quand tu te retournes, tu te trouves nez à nez avec elle (ta tante pas la chienne). Elle porte dans ses bras un bébé qu’elle compte abandonner parce que, précise-t-elle, elle « n’a pas le temps de lui apporter les soins nécessaires ». Tu décides de garder cette petite fille prénommée XXX [ajouter le prénom souhaité] et, l’affaire étant entendue, raccompagnes la mère indigne jusqu’à sa voiture. Un bolide à la carrosserie immaculée autour duquel les passant(e)s, attiré(e)s comme des mouches par une flaque de sirop ou la limaille de fer par un aimant, s’attroupent. Sur un ton mêlé d’admiration et d’ironie, tu t’exclames : « C’est la voiture de James Bond ! » avant de remarquer que le flanc gauche de l’auto est cabossé. Non, répond laconiquement tata, ce n’est qu’une YYY [ajouter le nom d’un modèle de berline de luxe]. Quand on a les moyens de se payer un pareil véhicule, comment peut-on abandonner son gosse ? ça te laisse pantois, irrité, furibond. Tu n’es pas loin de la… la… comment ?

– La dénonciation ?

– C’est ça : la dénonciation. Mais non, tu vas chez ta sœur avec XXX qui semble très à l’aise avec toi. Elle gambade dans l’appartement (XXX pas ta sœur) et attrape un sac qu’elle traîne dans le couloir, l’inondant d’un dégoûtant liquide. Furieuse, ta frangine voit dans cet incident, il est vrai déplaisant, la preuve de ton incapacité à t’occuper correctement de la gosse. Tu n’es pas de cet avis. Pas du tout. Tu penses, toi, que si les déchets n’avaient pas été stockés dans une poche en papier kraft, cette mésaventure ne se serait pas produite. Et, pour clore le débat, tu descends les poubelles dans une sorte de profond garage où les locataires empilent leur détritus domestiques en gigantesques tas. Un voisin entre derrière toi et, constatant que tu n’es pas familier des lieux, te propose de te les faire visiter. Il commence à s’éloigner vers le fond de la pièce, accompagné par trois autres personnes sorties de nulle part. Soupçonnant quelque méchant traquenard, tu refermes vivement la porte sur eux et rejoins l’appartement en courant dans la nuit. Il y a maintenant plein de monde chez ta sœur car, dans le salon, un défilé de mode va avoir lieu. Dans un coin, un homme qui est peut-être le père de XXX joue avec elle tandis que les spectateurs commencent à prendre place. L’ambiance est tendue : certains, se sentant mis à l’écart du fait de leur “pauvreté” supposée, expriment bruyamment leur mécontentement avant de quitter la salle pour passer dans une autre. De grandes tables y ont été installées pour le diner à venir, mais, là encore, celles des riches et celles des pauvres ont été précisément différenciées, les premières étant bien mieux dressées que les secondes. Voilà qui finit de te convaincre que tu dois garder l’enfant.

Franck reste un moment bouche bée face à Illona qui ne dit plus rien. Son histoire est terminée.
– C’est marrant parce qu’il m’est arrivé à peu près la même chose, il n’y a pas longtemps.
– Ah bon ?
– Oui. Quand j’étais représentant de commerce…
– Tu vendais quoi ?
– Comment ? Je vendais… Je vendais… Un peu de tout, en fait. Donc, quand j’étais représentant…
– Des costumes trois pièces ?
– Quoi ? Oui, des costumes trois pièces, entre autres. Quand j’étais…
– Et des robes de chambre molletonnées ?
– Aussi oui. Mais, si tu veux, je te ferais passer le catalogue. Okay ? Quand j’étais représentant de commerce, j’avais une vraie vie de merde que j’essayais de tromper en me faisant des films sur tout et rien. Par exemple, je m’imaginais dans la peau d’un truand pris dans un règlement de compte, mais quand je dégainais mon flingue de la poche de mon imperméable, pour toute arme, je me retrouvais avec un petit poste de radio qui diffusait un air de saxophone.
Illona se gratte la tête, pensive.
– Ça n’a aucun rapport, dit-elle.
– Tu crois ?
– Aucun.