Les lumières du désert

« Il m’en arrive une pas banale » annonce le vagabond en prenant place sur la banquette de moleskine. Plongée dans sa lecture, Martha ne l’a pas entendu approcher et lui lance un regard agacé par-dessus le livre qu’elle ne referme pas immédiatement.
– Raconte-moi donc un peu ça, dit-elle enfin lorsque la curiosité devient insupportable.
– Tu te souviens qu’à la suite d’un bête concours de circonstance, une fleuriste aveugle m’avait pris pour un millionnaire.
– Comment oublier ? Tu devais déployer des trésors d’ingéniosité pour essayer de lui faire croire que tu étais plein aux as alors que tu en étais réduit à ramasser les mégots dans le caniveau.
– Elle m’avait tapé dans l’œil et je voulais vraiment lui venir en aide.
Martha pouffe.
– La pauvresse vivait avec sa grand-mère, dans un triste taudis en haut d’un escalier, sous la menace d’une expulsion pour loyers impayés.
Le souvenir est si manifestement plaisant que Martha rit désormais à gorge franchement déployée.
– C’est justement une histoire d’escaliers qui m’arrive encore.
Il marque une brève pause, le temps pour Martha d’essuyer les larmes qui mouillent ses joues.
– J’étais au magasin, reprend-t-il.
– Quel magasin ?
– Le magasin où je travaillais.
– Tu as travaillé dans un magasin, toi ?
– Mais oui, quelle question. Veux-tu la suite ou non ?
Martha l’encourage d’un hochement de tête.

Echanger un matelas. Trois clientes, une femme d’une quarantaine d’années, sa mère septuagénaire et sa fille adolescente, se sont présentées au magasin avec un matelas qu’elles souhaitent échanger. La femme te montre une liste assez conséquente recensant l’ensemble des défauts qu’elle a relevé sur l’article rapporté et te demande ce que, toi, à présent, tu comptes lui donner en remplacement. Son ton est sec. Pas agressif pour deux sous, ni spécialement désagréable. Juste sec. Tu lui annonces qu’il t’est possible de lui donner tel modèle, ce qui ne parait pas la contenter pleinement. Sa réaction est franche. Pas offensive un seul instant, ni particulièrement déplaisante. Simplement franche. Malgré tout, puisque c’est la procédure courante, tu vas chercher le matelas qui, en fait, s’avère être non pas de telle référence, comme annoncé, mais de telle autre, d’une qualité bien supérieure. Tout porte à croire qu’elles seront satisfaites. Quelle n’est pas ta surprise, à ton retour, avec l’article à bout de bras, de constater que la salle est soudain vide. Tu la traverses sans hésiter, poursuis ta route en passant par la cour extérieure d’un immeuble dans lequel tu entres d’un même pas décidé pour monter jusqu’à l’appartement des clientes : tu y es attendu pour le déjeuner. Il y a, là, la mère, le père, une de leurs filles, assez laide, la grand-mère et l’autre fille, celle que tu as rencontré déjà, quelques minutes plus tôt. La pauvre enfant semble plutôt gênée d’apprendre que le matelas, négligemment posé dans un coin de l’entrée, est son cadeau d’anniversaire. Tu parles d’un cadeau ! ça ressemble plus à une… la… comment ?

– La condamnation ?

– C’est ça : la condamnation. Du coup, te voilà toi-même embarrassé, confus et, à ton tour, gêné. Surtout après que deux hommes couverts de tatouages et parlant bizarrement viennent se joindre à l’assemblée. C’en est trop à ton goût : tu décides de quitter les lieux, te glisses subséquemment sur le balcon, envisages d’abord de passer de toits en toits mais y renonce sans tarder en réalisant le danger potentiel que l’hasardeuse opération risquerait de te faire courir. Tant pis, tu joues ton va tout et choisis de traverser la pièce d’un trait, d’un bond, de cette allure affirmée que nul obstacle ne saurait freiner, tandis qu’une voix mystérieuse t’adresse d’étranges prédictions jusque dans les escaliers. Ceux-ci ne cessent de monter et descendre selon un enchainement qui te maintient en permanence au même niveau. C’est à s’arracher les cheveux. Ce que tu aurais peut-être finis par faire si, finalement, tu ne t’étais subitement retrouvé dans le hall avec trois enfants assis autour d’une table basse. « Un jour tu seras un écolier vieux » annone la voix mystérieuse. L’enfant qui te tourne le dos pivote sur lui-même pour te fixer et tu constates que c’est toi, quand tu avais à dix ans mais avec ton visage quand tu en auras quatre-vingt. Est-il utile de préciser que tu quittes les lieux à une allure un peu plus que vive, n’hésitant pas à bousculer la concierge au passage ? Tu te retournes, lèves les yeux vers la façade du bâtiment et découvres que les fenêtres de l’appartement que tu viens de quitter ont été murées avec un mélange de terre et d’herbe, brassées sans souci d’homogénéité. Martha reste un moment bouche bée face au vagabond qui ne dit plus rien. Son histoire est terminée.
– C’est marrant parce qu’il m’est arrivé à peu près la même chose, il n’y a pas longtemps.
– Ah bon ?
– Oui. J’ai constamment gardé secrets les sentiments que je porte à mon beauf.
– Ton beauf ?
– Mon beau-frère.
– Et lui ?
– Lui quoi ?
– Est-ce que ses sentiments pour toi sont également secrets ?
– Je ne saurais dire exactement ce qu’ils sont. Même si je les pressens réciproques. Mon beauf n’est pas vraiment du genre “expansif”. C’est plutôt ambiance “lonesome cow-boy”, si tu vois ce que je veux dire. Mais ce qui est certain, c’est qu’en le voyant s’éloigner, assis sur le dos de son cheval qui l’emporte sur les traces de sa nièce enlevée des années plus tôt par des guerriers indiens, jamais je ne parviens à dissimuler tout à fait mon émotion. Toujours, ma lèvre inférieure tremble un peu. Insensiblement. Pourtant, le guetteur indélicat qui se tiendrait suffisamment près pour observer mon visage comme grossi mille fois sur l’écran de son vilain voyeurisme, pourrait discerner le léger frémissement labial, stigmate incontrôlable du pincement de mon cœur.
Le vagabond se gratte la tête, pensif.
– Ça n’a aucun rapport, dit-il.
– Tu crois ?
– Aucun.