
« Il m’en arrive une pas banale » annonce Octave en prenant place sur la banquette de moleskine. Plongée dans sa lecture, Haydée ne l’a pas entendu approcher et lui lance un regard agacé par-dessus le livre qu’elle ne referme pas immédiatement.
– Raconte-moi donc un peu ça, dit-elle enfin lorsque la curiosité devient insupportable.
– Tu te souviens qu’une de mes amies avait deux appartements. Un en banlieue et l’autre en ville.
– Comment oublier ? Son fiancé tirait une gueule pas possible quand elle lui a annoncé qu’elle voulait garder son studio de célibataire, pour les jours où elle aurait envie d’aller “faire la fiesta”.
– Il faut dire que, lui, ce n’était pas trop son truc, la bamboche. Alors évidemment, quand, un soir, elle l’a croisé par hasard dans une brasserie, ça l’a un peu saisie à froid, comme on dit.
Haydée pouffe.
– Je te jure, je ne savais pas quoi dire pour la réconforter. Contrariée qu’elle était.
Le souvenir est si manifestement plaisant que Haydée rit désormais à gorge franchement déployée.
– C’est justement une histoire d’embarras qui m’arrive encore.
Il marque une brève pause, le temps pour Haydée d’essuyer les larmes qui mouillent ses joues.
– J’étais en voiture, reprend-t-il.
– Depuis quand tu as une voiture, toi ?
– Je n’ai pas dit que j’étais dans ma voiture, mais que j’étais en voiture.
– Ah bon, et c’était la voiture de qui alors ?
– Figure toi que, si tu cesses de m’interrompre, tu vas le savoir. Veux-tu la suite ou non ?
Haydée l’encourage d’un hochement de tête.
Une automobile. Tu es au volant de l’automobile de tes beaux-parents et roule en direction de leur maison. Au moment de garer le véhicule, en arrivant, tu confonds malencontreusement la pédale de l’accélérateur avec celle du frein – ça peut arriver, les deux sont très proches l’une de l’autre et, si tu ne fais pas trop gaffe, parce que ton attention est attirée, par exemple, par un écureuil qui traverse la route avec une noisette sous le bras ou un passant sur le trottoir qui ressemble comme deux gouttes d’eau à un type qui te doit du fric mais en fait ce n’est pas lui, il est plus grand, moins moustachu, tu peux facilement appuyer sur l’une en pensant que c’est l’autre. Donc, forcément, au lieu de s’immobiliser, la berline fonce droit devant, traverse le salon et finit par s’arrêter dans un coin de la pièce en frottant contre le mur. Tu en sors discrètement, en espérant que personne n’aura remarqué ce que tu considères, toi, comme “un léger incident”. Mais ton(a) petit(e) ami(e) arrive et affirme que tu ne peux pas laisser la bagnole là, qu’il faut la ranger devant le pavillon, comme d’habitude. Tu n’as pas le choix, tu dois t’exécuter. Au moment où tu termines ton créneau, ton beau-père se pointe. Rien qu’en voyant sa tête, tu pressens que ça va être ta fête, et même pire, ta… la… comment ?
– La double fête ?
– C’est ça : la double fête. Parce que, inévitablement, ce qu’il va voir du premier coup, tu en es quasiment certain, c’est la peinture éraflée sur l’aile cabossée. Et bingo : ça ne rate pas. Il se met en rogne. Une grosse colère. Tu le sens passer. Mais à ta grande surprise, ce qu’il te reproche, c’est uniquement d’avoir cassé les essuie-glaces. Avant et arrière. La carrosserie enfoncée, il ne la remarque pas. Il te prévient juste, en agitant dans ta direction son doigt tremblant devant sa face rubiconde, que tu vas les rembourser, les balais. Ensuite de quoi, il te demande d’aller parquer l’auto dans le garage. Tu te remets donc au volant et avance dans l’allée pour atteindre un duo de bâtiments accolés au murs transparents. Le bloc de droite sert de box de stationnement, celui de gauche n’est autre que la maisonnette des voisins, un couple de jeunes-gens dont, précédemment, tu as croisé les amis sur la route en venant. Ils tiennent une conversation à voix suffisamment haute pour que, même sans tendre l’oreille, tu n’en perdes aucune miette. La femme dit qu’à présent qu’ils sont seuls, leurs invités, qu’ils comptent rejoindre plus tard, étant partis faire une petite ballade à bicyclette, ils vont pouvoir se livrer à des activités qui nécessitent une certaine intimité. Autant que tu puisses en juger, l‘homme, en face d’elle, n’accueille pas la proposition avec un enthousiasme excessif. Au contraire, il paraît à la fois réticent et penaud. Tout porte à croire qu’ils engagent là un débat dont le sujet appelle le désaccord et la répétition attise les contrariétés.
Haydée reste un moment bouche bée face à Octave qui ne dit plus rien. Son histoire est terminée.
– C’est marrant parce qu’il m’est arrivé à peu près la même chose, il n’y a pas longtemps.
– Ah bon ?
– Oui. Tu sais comme j’aime sortir et danser et flirter. Et plus si affinités. Faire la nouba jusqu’au petit jour, quoi. Enfin : profiter de la vie. Contrairement aux deux types avec lesquels j’ai partagé une villa sur la côte pendant l’été.
– Quels deux types ?
– Tu ne les connais pas. Des copains du mec qui nous avait prêté sa résidence secondaire.
– Quel mec ?
– Tu ne le connais pas non plus.
– C’est pas le joueur de tennis, par hasard ?
– Le joueur de… Quel joueur de tennis ? Je ne connais pas de… Enfin bref. Toujours est-il que les gus en question étaient tristes comme des bonnets de nuit. Toujours à me faire la morale et à me tourner autour, pour m’empêcher de sortir. Le plus souvent, j’arrivais à me débrouiller, à contacter Truc ou Machin pour qu’il vienne me chercher, mais, un soir, personne. J’étais vraiment coincée. Du coup, j’ai dû rester avec eux. Et ça, mon vieux, ce n’était pas marrant du tout.
Octave se gratte la tête, pensif.
– Ça n’a aucun rapport, dit-il.
– Tu crois ?
– Aucun.
