Mauvais cœur

« Il m’en arrive une pas banale » annonce Alex en prenant place sur la banquette de moleskine. Plongée dans sa lecture, Clara ne l’a pas entendu approcher et lui lance un regard agacé par-dessus le livre qu’elle ne referme pas immédiatement.
– Raconte-moi donc un peu ça, dit-elle enfin lorsque la curiosité devient insupportable.
– Tu te souviens qu’après la mort de mon père, un de ses amis m’avait contacté pour me proposer une affaire.
– Comment oublier ? Un type qui vivait dans une ancienne boucherie avec un acolyte au fort accent teuton.
– Et une compagne bien plus jeune que lui, mystérieuse et magnétique. Une vraie beauté de films muets.
Clara pouffe.
– J’étais tombé sous son charme délicieusement suranné, tandis que le passage d’une comète imposait à la ville une chaleur véritablement accablante.
Le souvenir est si manifestement plaisant que Clara rit désormais à gorge franchement déployée.
– C’est justement une histoire de surchauffe qui m’arrive encore.
Il marque une brève pause, le temps pour Clara d’essuyer les larmes qui mouillent ses joues.
– J’étais sous une tente, reprend-t-elle.
– Tu faisais du camping ?
– Pas du tout.
– Tu jouais aux cow-boys et aux indiens, peut-être ?
– Mais non enfin, qu’est-ce que tu vas chercher ? Veux-tu la suite ou non ?
Clara l’encourage d’un hochement de tête.

Un chantier. Tu es, en compagnie d’un(e) ami(e), sous un barnum installé au milieu d’un chantier à l’angle de deux rues du centre-ville. L’ambiance est plutôt “hot”, comme on dit. Vous vous embrassez, vous frottez, vous étreignez, vous bichonnez. Ça chauffe, ça frémit, ça bouillonne et ça ne devrait pas tarder à exploser. Sauf que, pas de bol pour vous, surgit un bellâtre qui te souffle ton binôme de galipettes sous le nez et s’en va avec. Contrarié et frustré, tu n’as plus qu’à rentrer chez toi, seul. Au moment de sortir, un embarras t’étreint à l’idée de parcourir les rues ainsi vêtu d’un caleçon en crêpe rose vif et d’une robe en tissu synthétique aux motifs furieusement psychédéliques. Tu te dis que trop c’est trop, qu’il faut que ça change et que tu dois arrêter de t’habiller avec des vêtements inappropriés. Pas dans dix ans, maintenant. Donc tu rentres à la maison pour te changer et, avant de te rendre à ton cours du soir, raccompagne le chien d’un ami, dont tu avais la garde provisoire, chez son maître. En chemin, il te faut tenir la bête au collier car tu croises d’autres clébards et tu redoutes que le tien ne leur tombe dessus tous crocs dehors. Crainte sans fondement puisque le cabot ne prête pas la moindre attention à ses congénères de passage. Alors que tu traverses une place encombrée de terrasses de cafés, un de tes collègues, apercevant l’animal le salue joyeusement, tape dans ses mains et s’agite comme s’il était au spectacle. Spectateur d’un numéro de music-hall, genre les puces savantes du trapéziste ou l’écuyère et la… le… comment ?

– Le singe ?

– C’est ça : le singe. Tu arrives finalement devant l’immeuble de ton pote. Le hic, c’est que, dans le hall de ce bâtiment moderne, tu ne trouves aucune porte permettant d’accéder aux étages. Tu explores les lieux, sondes les murs à la recherche d’un éventuel passage secret mais ne trouves rien d’autre qu’un trio de sonnettes sur lesquelles n’apparaît pas le nom de ton copain. Comme tu as dans ta poche un téléphone sans-fil, tu le sors et appelles ce dernier mais tombes sur son répondeur. Tu n’es pas loin d’être sur le point d’abandonner et de rebrousser chemin, quand tu remarques une porte dérobée à laquelle tu accèdes en gravissant deux ou trois marches. Tu la pousses avec précaution pour découvrir qu’elle donne sur une cabine de douche dont la paroi du fond, amovible, ouvre sur l’appartement de ton camarade. Il est là d’ailleurs, peinard, et t’accueille avec un franc sourire en s’enquérant de ton état de santé qu’il espère satisfaisant. Vous discutez, papotez, devisez doctement et cancanez sournoisement, lorsque, tes yeux tombant par hasard sur un réveil dont l’écran dispose d’un affichage à cristaux liquides, tu réalises qu’il est déjà 9 heures 89. Autant dire que c’est râpé pour le cours du soir auquel, de toutes façons, tu n’avais pas grande envie d’assister. Tant pis, ce sera pour la semaine prochaine. « Et comment va ma sœur ? » demandes-tu à brûle pourpoint, sans craindre de passer sauvagement du coq à l’âne. Tu apprends qu’elle est, à l’instant même, à un concert organisé, dans le cadre d’un festival annuel, par un magazine spécialisé dans l’actualité culturelle et sociale.

Clara reste un moment bouche bée face à Alex qui ne dit plus rien. Son histoire est terminée.
– C’est marrant parce qu’il m’est arrivé à peu près la même chose, il n’y a pas longtemps.
– Ah bon ?
– Oui. J’avais accompagné mon fils au sanatorium.
– Un problème de foie ? De reins ? De poumons ?
– Non, de cœur.
– Mince alors. Rien de grave j’espère.
– Grave, non. De légères turbulences anormales lors du passage du sang au travers d’une valvule ou d’une cloison intra-cardiaque.
– Systolique ou diastolique ?
– Je t’avoue que je l’ignore mais j’ai envie de dire que, dans le cadre de l’anecdote que je suis en train de narrer, ça importe assez peu. Nous étions donc à l’hôtel, tous les deux. Lui faisait ses soins, moi je me baladais. Nous nous retrouvions pour les repas. Le temps passait mollement. Le soir, je m’occupais de lui, veillais à ce qu’il fasse bien sa toilette, lui coupais les ongles de pieds, tentais de dompter sa tignasse. Mais je ne me suis pas rendu compte que l’enfant nourrissait à mon endroit une affection, comment dire, “excessive”, encouragé sans doute par l’affection, peut être déplacée, que je lui portais, sans bien m’en apercevoir.
Alex se gratte la tête, pensif.
– Ça n’a aucun rapport, dit-il.
– Tu crois ?
– Aucun.