
« Il m’en arrive une pas banale » annonce Lilly en prenant place sur la banquette de moleskine. Plongée dans sa lecture, Simone ne l’a pas entendue approcher et lui lance un regard agacé par-dessus le livre qu’elle ne referme pas immédiatement.
– Raconte-moi donc un peu ça, dit-elle enfin lorsque la curiosité devient insupportable.
– Tu te souviens de ce client trop bizarre qui venait me voir, à une époque, mais ne voulait jamais coucher avec moi.
– Comment oublier ? Un grand type à moitié chauve avec une affreuse tête de vicelard et des petits yeux sournois.
– Il prétendait vouloir juste passer du temps avec moi et louait mes services, des jours entiers, pour jouer aux cartes ou faire des photos. Au début, il me foutait à moitié les jetons avec sa tronche de pervers. Surtout quand il me dévorait du regard, sans bouger, assis dans un coin de la chambre.
Simone pouffe.
– J’étais vraiment sur la défensive. Mais bon, il avait du fric. Beaucoup. J’ai fini par m’habituer à lui, petit à petit. Presque m’y attacher. Jusqu’à ce que je découvre son double-jeu véritablement dégueulasse.
Le souvenir est si manifestement plaisant que Simone rit désormais à gorge franchement déployée.
– C’est justement une histoire d’hypocrisie qui m’arrive encore.
Elle marque une brève pause, le temps pour Simone d’essuyer les larmes qui mouillent ses joues.
– J’étais à la gare, reprend-t-elle.
– Tu venais chercher quelqu’un ?
– Non, c’est moi qui partais.
– En vacances ?
– Mais non, pas en vacances. Pourquoi en vacances ? Veux-tu la suite ou non ?
Simone l’encourage d’un hochement de tête.
Gare centrale. Tu t’es rendu à la gare pour prendre un train à destination de ta ville natale. Bien que tu saches avec certitude qu’il y a un départ à 7H30, sur l’horaire affiché dans le hall, aucun n’est annoncé avant 8H15, ce qui ne manque pas de te surprendre, d’abord, et de te contrarier, ensuite. Tu n’as pas d’autre choix que de rebrousser chemin, errant, la déception au ventre, dans les rues désertes. Ou presque. Tu rencontres un(e) ami(e) qui, constatant ton état, te propose de monter à son appartement – un studio sous les toits avec salle d’eau et cuisine communes – en attendant l’heure du départ. Comme tu as envie de déféquer, la proposition tombe à pic et tu l’acceptes sans hésiter au moment où un couple s’avance du bout de la rue. Tu vas donc aux toilettes et, en sortant, au lieu de te diriger vers l’appartement de ton ami(e), tu rejoins une toute autre pièce de l’immeuble dans laquelle se trouvent les deux passants de tout à l’heure et l’amant de ton ami(e). Il exhibe aux yeux de tous une lettre d’amour qui lui a été envoyé et dont le contenu prouve, s’il en était besoin, à quel point “on” est épris de lui, combien “on” l’admire et l’adule. Il minaude et pérore comme s’il voulait procéder à une… la… comment ?
– La reconstitution d’un choix ?
– C’est ça : reconstitution d’un choix. Tu le trouves pour ta part, écœurant de suffisance, abject d’arrogance et sordide d’outrecuidance. Au moment où tu te saisis du courrier pour y jeter un œil, tu réalises qu’en t’essuyant les fesses, dans les sanitaires, tout à l’heure, tu t’es peut-être mis du caca sur les doigts, caca que tu crains à présent de déposer sur le papier. Inquiétude d’autant plus vive que la femme du couple, éblouie véritablement par les paroles et les écrits du fanfaron, porte la missive à son visage, comme si elle voulait s’en oindre. Il n’est pas impossible que ce soit l’odeur de merde qui la pénètre tout à fait. Tu détourne les yeux vers une table basse où trône un chèque d’un montant de 9900 francs. Tu y reconnais l’écriture de ton ami(e) et comprends qu’il s’agit du remboursement d’un prêt que lui a fait son fiancé mais que celui-ci, tu en es certain, n’encaissera pas, pour faire, une fois de plus, la démonstration de son “incommensurable générosité”. L’heure de ton train approchant, tu remontes chez ton ami(e) que tu trouves en compagnie d’un(e) de tes ex qui se voit offrir des pulls en nombre, enfilés les uns par-dessus les autres, comme les couches d’un oignon, pour, t’est-il précisé, « ne pas avoir froid en rentrant chez moi ». Comment cela serait-il possible ? penses-tu. Compte tenu de la faible distance qu’il y a à parcourir, le froid n’aura pas le temps de s’insinuer sous l’épaisse couche de laine, pas plus que la chaleur du corps de s’y accumuler.
Simone reste un moment bouche bée face à Lilly qui ne dit plus rien. Son histoire est terminée.
– C’est marrant parce qu’il m’est arrivé à peu près la même chose, il n’y a pas longtemps.
– Ah bon ?
– Oui. A une époque j’étais ouvreuse dans un cinéma euh… un cinéma qui passait des films euh… un peu… particuliers, quoi.
– Un peu particuliers ?
– Oui, un peu particuliers. Pas trop grand public familial.
– Genre : films d’art et essai.
– Non, pas tellement ce genre-là. Plutôt, dard et fessées, si tu vois ce que je veux dire.
– Ah oui d’accord, donc des films un peu particuliers.
– C’est exactement ce que je viens de dire. Nous étions deux ouvreuses et je ne te cache pas que nous nous ennuyions pas mal. Nous n’avions pas grand-chose à faire, à part contrôler les entrées et parler entre nous de tout et de rien. Parfois des spectateurs nous demandaient conseil, pour savoir si nous avions vu tel ou tel film, s’ils étaient bien et ce que ça racontait. Je ne savais pas trop quoi leur répondre parce que bon, en fait, ils racontaient toujours un peu la même chose, tous ces films. Il n’y avait guère que les titres qui changeaient un peu. Et encore.
Lilly se gratte la tête, pensive.
– Ça n’a aucun rapport, dit-elle.
– Tu crois ?
– Aucun.
