
« Il m’en arrive une pas banale » annonce Bernadette en prenant place sur la banquette de moleskine. Plongé dans sa lecture, Jef ne l’a pas entendue approcher et lui lance un regard agacé par-dessus le livre qu’il ne referme pas immédiatement.
– Raconte-moi donc un peu ça, dit-il enfin lorsque la curiosité devient insupportable.
– Tu te souviens qu’après qu’un baron m’ait demandé en mariage, j’avais décidé de démissionner du poste de bonne que j’occupais chez un riche promoteur immobilier.
– Comment oublier ? Un petit chauve surexcité qui se faisait masser par un type bête comme ses pieds et dont le comptable avait détourné un bon paquet de fric, pour offrir à sa fiancée, qu’il pensait être la fille de son patron, un niveau de vie à la hauteur de sa classe sociale d’origine.
– Argent qu’il gardait dans une valise parfaitement identique à celle dans laquelle j’avais pliées mes affaires avant de quitter les lieux, ce qui donna lieu à une succession véritablement insensée d’imbroglios.
Jef pouffe.
– A chaque fois que mon ex-employeur ouvrait la mallette, s’attendant à y trouver des liasses de billets, il tombait sur un de mes soutien-gorge qu’il soulevait du bout des doigts en roulant des yeux effarés.
Le souvenir est si manifestement plaisant que Jef rit désormais à gorge franchement déployée.
– C’est justement une histoire de valise qui m’arrive encore.
Elle marque une brève pause, le temps pour Jef d’essuyer les larmes qui mouillent ses joues.
– Je sortais d’un grand magasin, reprend-t-elle.
– Lequel ?
– Je ne me souviens pas.
– Une grande surface ou un grand magasin ?
– Je ne vois pas ce que ça change. Veux-tu la suite ou non ?
Jef l’encourage d’un hochement de tête.
La rue principale. En sortant d’un grand magasin, tu te retrouves dans la rue principale, déserte. Depuis une fenêtre située au premier étage d’un commerce voisin, un ami t’interpelle et te demande si tu as encore « des corn flakes ». Tu n’es pas sûr de bien comprendre : veut-il vraiment des pétales de maïs soufflés ou s’agit-il d’un code pour désigner de la drogue ? Intrigué, tu avances un peu plus. Sur un ton qui laisse supposer qu’il souhaite préciser sa demande initiale, ton ami te demande à présent si tu as « des friandises ». Il te semble bien, mais tu n’as pas à ce sujet de certitude, qu’il est ici question de cannabis. Le temps pour toi de te faire une opinion plus arrêtée sur la question, le quémandeur t’a rejoint sur le trottoir et vous vous engagez dans un passage perpendiculaire. Vous y croisez deux hommes qui portent ces drôles de valises renforcées, communément appelées fly-case et utilisées pour le transport sécurisé d’outils nécessitant une attention particulière (instruments de musique ou matériel audio-visuel, par exemple), dont l’allure vous parait pour le moins démodée. L’allure des hommes, pas des valises. Plus loin, vous passez à côté d’une voiture garée face à… au… comment ?
– Au restaurant Kuntz ?
– C’est ça : au restaurant Kuntz. Elle est remplie à ras bord de matériel vidéo. Est-ce celle des deux ringards ? Sans chercher de réponse à cette question ni vous concerter, ton compagnon et toi prenez chacun une caisse dans le véhicule puis poursuivez votre route comme si de rien n’était. Mais vous n’avez pas fait dix mètres qu’un homme vous hèle au loin. Tu te retournes, prends peur et laisses tomber ton butin afin qu’il n’entrave pas la fuite désordonnée que tu t’apprêtes à prendre. Ton camarade te conseille de n’en rien faire et d’au contraire maintenir la tranquillité de ton allure. L’homme demeure immobile. Il semble évaluer, préalablement au déclenchement d’une hypothétique poursuite, les données du problème. A l’approche du coin de la rue, ton complice te donne le signal de l’échappée et, vous voyant détaler, l’homme se précipite à vos trousses. Vous courrez jusqu’à la voiture de ton pote, une sorte de pick-up bricolé sur le plateau duquel vous déposez vos colis. Plutôt que de prendre place sur le siège passager, tu t’installes toi-même près de ceux-ci afin qu’ils ne glissent pas dans les virages tandis que ton compère, après avoir sauté derrière le volant, démarre la voiture. Elle se met en branle à une allure si poussive que tu crains un moment de voir vos poursuivants, approchant dangereusement, vous rattraper avant qu’elle n’ait eu le temps de prendre la vitesse nécessaire pour mettre entre eux et vous une distance suffisante. Ce n’est pas le cas. Vous les semez et prenez la direction de la gare. Est-ce vraiment une bonne idée ? En effet, en suivant cet itinéraire, vous allez inévitablement devoir repasser au bout de la rue dans laquelle vos deux victimes doivent être présentement en train de pester et de jurer. Par un heureux hasard, lorsque vous atteignez la zone à risque, un bus qui passe à votre hauteur vient vous masquer aux yeux des crétins.
Jef reste un moment bouche bée face à Bernadette qui ne dit plus rien. Son histoire est terminée.
– C’est marrant parce qu’il m’est arrivé à peu près la même chose, il n’y a pas longtemps.
– Ah bon ?
– Oui. Je devais me faire payer pour un boulot que j’avais effectué quelques jours plus tôt.
– Un boulot ? Quel boulot ?
– Un type que j’avais descendu dans un night-club.
– Il n’avait pas de jambes ?
– Quoi ? Des jambes ? Si, pourquoi ?
– Bin, il ne pouvait pas descendre tout seul, alors ?
– Mais non, pas descendre. Descendre. Refroidir, zigouiller, abattre, dézinguer, quoi. Enfin bref. Je vais au rendez-vous, pour passer à la caisse. Le commanditaire devait me retrouver sur une passerelle du métro aérien, à une heure fixée. Et là, en arrivant, au lieu de me filer mon fric, il a essayé de me dessouder. Enfin de me flinguer, quoi.
Bernadette se gratte la tête, pensive.
– Ça n’a aucun rapport, dit-elle.
– Tu crois ?
– Aucun.
