
« Il m’en arrive une pas banale » annonce la princesse en prenant place sur la banquette de moleskine. Plongée dans sa lecture, Letty ne l’a pas entendu approcher et lui lance un regard agacé par-dessus le livre qu’elle ne referme pas immédiatement.
– Raconte-moi donc un peu ça, dit-elle enfin lorsque la curiosité devient insupportable.
– Tu te souviens que mon père, après m’avoir consciencieusement ignorée pendant des lustres, s’était subitement mis en tête de m’épouser.
– Comment oublier ? Il se montrait si insistant que tu avais dû demander conseil à ta marraine pour te sortir de ce mauvais pas.
– Exactement. Elle m’avait incité à lui demander, en gage de son amour, toutes sortes d’habits délirants, en présumant qu’il ne pourrait satisfaire la requête.
Letty pouffe.
– Des trucs incroyables avec des étoffes pas possible. Mais, à chaque fois, il y arrivait et il fallait lui réclamer une robe encore plus farfelue.
Le souvenir est si manifestement plaisant que Letty rit désormais à gorge franchement déployée.
– C’est justement une histoire de costume qui m’arrive encore.
Elle marque une brève pause, le temps pour Letty d’essuyer les larmes qui mouillent ses joues.
– J’avais une tête, reprend-t-elle.
– Comment ça ?
– Dans un torchon.
– Dans un quoi ?
– Une tête emballée dans un torchon. Veux-tu la suite ou non ?
Letty l’encourage d’un hochement de tête.
Une tête dans un torchon. Tu te demandes comment tu pourrais te débarrasser de la tête d’une personne non identifiée qu’aidé d’une amie tu as tuée puis décapitée. Pas forcément la faire disparaître absolument, mais au moins la dissimuler. Pour l’instant, elle est enroulée dans un torchon et vous ne savez que faire du paquet. En tous cas, ce n’est pas la tête de ta mère, comme tu l’as un moment supposé, puisque ta mère, à présent, est assise devant toi. Vous vous trouvez, elle, donc, une fillette et toi, dans un tout petit appartement. Si petit qu’il n’est composé que d’une unique pièce servant tout à la fois de salle à manger, de cuisine et de chambre. Ta mère est assise à table, la fillette allongée sur le lit. Il ne se passe pas grand-chose. Aucun mot n’est prononcé, pas un geste n’est esquissé. On attend. Quoi ? Mystère. Une visite peut-être ? Justement, la sonnette retentit. Tu te penches à la fenêtre et distingues, sur le trottoir, un homme en costume bleu. Un bleu singulier, qui tire sur le vert. Pas franchement cobalt. Entre turquoise foncé et bleu de Prusse clair. Certains le nomment “bleu pétrole”. Le visiteur monte jusqu’à l’appartement et ce n’est qu’en lui ouvrant la porte que tu reconnais ton psychanalyste. Vu du dessus, tu ne l’avais pas identifié. Surtout vêtu d’une telle tenue. Tu ne savais même pas qu’elle existait, cette couleur. Qui achète ça ? Qui porte ça ? Où ? Tu ne peux pas mettre un truc pareil pour aller au supermarché, chez le coiffeur, ou à la… la…
– La bibliothèque nationale ?
– C’est ça : la bibliothèque nationale. Enfin, lui, si. Lui, il peut. Et non seulement il le porte mais en plus il demande à parler à ta mère. En privé. Alors, ils sortent. Sur le palier ou dans la pièce à côté. L’appartement n’est peut-être pas si petit, finalement. Lorsqu’ils reviennent, ta mère semble aussi contrariée que lui parait satisfait. Tandis qu’elle te lance des coups d’œil mauvais en reprenant sa place initiale, il se frotte les mains en allant s’allonger sur le lit, près de la fillette. Toi, tu restes les bras ballants, entre les deux. Ta mère te toise durement, sans dire un mot, mais votre échange de regards vaut dialogue, reproches d’un côté, désarroi de l’autre. Tu comprends qu’il lui a dit, que tu suivais une analyse. Toi, tu lui avais caché. Mais lui, il lui a révélé le pot aux roses et en tire une évidente satisfaction. Tu t’aperçois que son costume est en skaï de mauvaise qualité, son costume bleu pétrole. Ta mère quitte les lieux, te laissant seul avec la fillette, presqu’invisible, et l’homme qui s’est relevé pour se frotter à nouveau les mains. Il dit, ravi : « Très bien, si vous pouvez déplacer votre rendez-vous de lundi et si vous avez quelque chose de prévu mardi, cela va me faire un bon week-end. » Son expression est quasiment celle d’un insensé. La tienne est triste, un peu haineuse : cet homme vient de te trahir.
Letty reste un moment bouche bée face à la princesse qui ne dit plus rien. Son histoire est terminée.
– C’est marrant parce qu’il m’est arrivé à peu près la même chose, il n’y a pas longtemps.
– Ah bon ?
– Oui. J’avais quitté ma région natale pour venir vivre chez mon cousin, un gars épatant mais marié à une femme très jalouse qui m’a tout de suite prise en grippe. Au point qu’il a fallu que je trouve rapidement une autre maison.
– Quelle maison ?
– C’est bien là le problème. Je ne connaissais personne, à part mon cousin. Du coup, il y avait deux types qui me faisaient la cour et voulaient m’épouser. J’ai choisi celui qui m’avait l’air le moins flippant et j’ai emménagé chez lui. Mais il n’était jamais là.
– Pourquoi donc ?
– Il sentait bien que je ne l’aimais pas vraiment et s’arrangeait pour me laisser tranquille, en attendant d’amasser suffisamment d’argent pour que je puisse rentrer chez moi. Mais l’autre prétendant est revenu à la charge et j’aurais bien aimé que mon mari soit là. Pour me protéger de ce lourdaud, cette brute, ce salopard qui s’apprêtait à me violer, il m’a fallu le tenir à distance avec un pistolet.
– Tu l’as tué ?
– Son corps est enterré quelque part. En plein vent. Parce que là-bas, le vent, mais le vent… Si tu savais.
La princesse se gratte la tête, pensive.
– Ça n’a aucun rapport, dit-elle.
– Tu crois ?
– Aucun.
