
« Il m’en arrive une pas banale » annonce Nina en prenant place sur la banquette de moleskine. Plongée dans sa lecture, Sarah ne l’a pas entendue approcher et lui lance un regard agacé par-dessus le livre qu’elle ne referme pas immédiatement.
– Raconte-moi donc un peu ça, dit-elle enfin lorsque la curiosité devient insupportable.
– Tu te souviens, quand j’étais danseuse étoile, de mon double rôle de volatile, l’un blanc, l’autre noir, dans un ballet célèbre mis en scène par un chorégraphe réputé.
– Comment oublier ? Tu étais dans tous états, contrainte d’aller puiser au plus profond de tes émotions.
– Si profondément que ça m’avait quasiment mené aux frontières de la psychose paranoïaque.
Sarah pouffe.
– A la fin, j’avais même l’impression que des plumes me poussaient sur la peau.
Le souvenir est si manifestement plaisant que Sarah rit désormais à gorge franchement déployée.
– C’est justement une histoire de folie qui m’arrive encore.
Elle marque une brève pause, le temps pour Sarah d’essuyer les larmes qui mouillent ses joues.
– J’étais dans une grande maison, reprend-t-elle.
– Quelle grande maison ?
– Une maison de grande taille.
– Oui mais laquelle ?
– Je vais te le dire si tu me laisses parler. Veux-tu la suite ou non ?
Sarah l’encourage d’un hochement de tête.
Une vaste maison. Tu te trouves, en compagnie de trois ami.e.s, dans une maison dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle est spacieuse. Mais vous ne pouvez y demeurer car elle appartient à une jeune meurtrière que l’un(e) de tes camarades peut faire condamner. Jusqu’au procès, il vous faut vous cacher, si vous voulez échapper à la tueuse, et décidez de trouver refuge dans la demeure qui se trouve en face, un centre de remise en forme (gym, fitness, soin du corps, remise en forme & en beauté). Vous vivrez dans une pièce circulaire, en haut d’un escalier, principalement meublée d’un lit, rond lui aussi. Les murs en sont tendus d’un tissu percé, par endroits, d’ouvertures donnant accès à des sortes de manchons d’évacuation en épais textile élastique. Tu t’y amuses un temps, avec tes compagnons, glissant et surgissant des boyaux, tout en cédant malgré toi à une claustrophobie diffuse, jusqu’à ce que le moment soit venu de se mettre au lit, tous ensemble, dans une ambiance pleine de gaité et d’insouciance si spontanée que tu finis par craindre qu’elle ne vous fasse repérer. Quand la propriétaire des lieux vient s’assurer que vous êtes convenablement installés, tu pressens que la criminelle qui a, tu en es certain sans pourtant avoir la moindre idée de la façon dont elle s’y est prise, découvert votre cachette, sera la prochaine visiteuse. Tu te couvres du drap, espérant que ses motifs te donneront l’apparence d’un animal – lequel ? on est en droit de se poser la question dans la mesure où il s’agit de formes géométriques hautes en couleurs vives – et te demande : « où sont les… mes… » comment ?
– « Mes chaussures » ?
– C’est ça : « mes chaussures ». Au cas où il faudrait filer en vitesse. Par contre, tes potes semblent, eux, parfaitement détendus, limite coolos. Et donc ce qui devait arriver arrive : d’un seul coup, elle est là, au bout du lit, et vous regarde d’un air singulièrement mauvais. Ses cheveux sont très blonds et trop fins. Elle reste immobile un moment, en silence, avant de se retourner, comme si elle avait décidé de repartir par où elle est venue. C’est du moins ce que tu supputes, puisque tu ne l’as pas vu arriver. Subitement, elle fait volteface et, tenant son soulier à la main, se précipite vers ton(a) petit(e) ami(e) dans l’intention manifeste de lui planter son talon aiguille entre les omoplates. Tu bloques son geste et repousses violemment l’agresseuse sous l’œil pour le moins interloqué des autres qui semblent te demander comment il est possible de tuer quelqu’un à coups de talonnette. Toi, tu le sens, le danger, tu la perçois, la menace, tu les devines, les super pouvoirs malfaisants de la foldingue que tu saisis à bras le corps, sans ménagement, avant de la tirer par les cheveux, ses cheveux trop blonds et très fins, jusqu’aux escaliers dans lesquels tu la fais valdinguer. Elle reste impassible, se contentant de te lancer un regard aussi sardonique qu’insistant. Ça te fait littéralement sortir de tes gonds. D’un bond, tu es sur elle et lui hurle à l’oreille : « Sors de cette maison ! » en donnant à ta voix les accents d’une démence diabolique. Tu forces un peu la note, délibérément, pour lui laisser croire que toi aussi, tu en possèdes, des pouvoirs maléfiques. Tu répètes le même ordre à plusieurs reprises, de plus en plus fort. Elle s’éloigne, oui, mais sans détourner les yeux, ça non.
Sarah reste un moment bouche bée face à Nina qui ne dit plus rien. Son histoire est terminée.
– C’est marrant parce qu’il m’est arrivé à peu près la même chose, il n’y a pas longtemps.
– Ah bon ?
– Oui. C’était après une séance de prise de vues photographiques. Des photos de mode. Je me suis retrouvée avec l’autre pimbêche, là.
– Quelle pimbêche ?
– La blondinette avec sa petite gueule d’ange et ses grands yeux de biche aux abois.
– Ah oui, celle dont tu étais jalouse ?
– Jalouse ? Non, je…
– Ah bin si, quand même. Jalouse. Jalouse comme un poux. Jalouse à lui bouffer les yeux.
– Oui bon si tu veux. Enfin bref. On s’est embrouillées dans la loge et, dans le feu de l’action, elle s’est blessée accidentellement à la main, avec un morceau de verre brisé. Après, je ne sais pas comment c’est venu, mais je me suis mise à sucer le sang qui coulait de sa plaie et elle, du coup, elle s’est enfuie, mais horrifiée quoi.
Nina se gratte la tête, pensive.
– Ça n’a aucun rapport, dit-elle.
– Tu crois ?
– Aucun.
