Un conte d’été

« Il m’en arrive une pas banale » annonce Henri en prenant place sur la banquette de moleskine. Plongée dans sa lecture, Adrienne ne l’a pas entendu approcher et lui lance un regard agacé par-dessus le livre qu’elle ne referme pas immédiatement.
– Raconte-moi donc un peu ça, dit-elle enfin lorsque la curiosité devient insupportable.
– Tu te souviens que j’ai toujours été un peu le mouton noir de la famille.
– Comment oublier ? Ta mère te tient, de longue date mais à tort sans doute, pour responsable de la mort de ton frère ainé.
– Une greffe aurait probablement pu le sauver et mes parents m’avaient conçu dans l’espoir que mes complexes majeurs d’histocompatibilité soient très proches des siens. Malheureusement, il a disparu avant que nous ayons eu la possibilité de vérifier la chose.
Adrienne pouffe.
– Le pire, c’est que bien des années plus tard, les médecins ont diagnostiqué à ma génitrice la même pathologie et le seul donneur compatible, c’était moi.
Le souvenir est si manifestement plaisant que Adrienne rit désormais à gorge franchement déployée.
– C’est justement une histoire de parents qui m’arrive encore.
Il marque une brève pause, le temps pour Adrienne d’essuyer les larmes qui mouillent ses joues.
– J’étais au restaurant, reprend-t- il.
– Gastro ou tradi ?
– Ni l’un, ni l’autre.
– Un restaurant de spécialités, peut-être ?
– Non. Un rest… Enfin, peu importe. Veux-tu la suite ou non ?
Adrienne l’encourage d’un hochement de tête.

Une salle de restaurant. Le restaurant, où tu te trouves en compagnie d’un(e) ami(e) et de l’ami(e) de cet(te) ami(e), a été installé au rez-de-chaussée d’un ancien hôtel particulier. De type cossu. Poutres apparentes, parquets en chevrons, pierres de tailles, allée de graviers qui crissent sous les pneus des berlines et façade couverte de vigne vierge. Un magicien est en train de réaliser un de ses tours : il remplit deux flutes de champagne qu’il retourne, sans que le liquide pétillant ne s’en écoule, et glisse dans une alcôve creusée à cet effet. Le mur a été taillé avec grand soin pour que la forme du trou corresponde très précisément aux contours des verres. Du col au socle. Dans les trois dimensions. Au millimètre prés. Un vrai travail d’orfèvre. Une plaque de métal vient ensuite obstruer l’ouverture. Pour être franc, hormis, éventuellement, l’histoire de la contre-forme, le numéro n’a rien de spectaculaire. C’est même assez minable. Pour ne pas dire complètement nul. Du reste, tes ami(e)s et toi n’y prêtez qu’une attention distraite, préférant évoquer l’opportunité de faire “ménage à trois”, et évaluer, à suivre, la possibilité de mettre en œuvre un tel projet. Tu dis : « A condition que XXX [ajoute ici le prénom de l’ami(e) de ton ami(e)] dorme au milieu, comme le ferait une maman ou un papa. » Sur ce, tu te lèves et quitte la table car tu as rendez-vous chez le médecin. Tu sors, prends à gauche, à droite, t’engages dans le… la… comment ?

– La rue de l’Assomption ?

– C’est ça : la rue de l’Assomption. Tu marches, tu marches, tu marches. Droit devant toi. Profitant du bon air roboratif de cet après-midi printanier. Tu marches, tu marches, tu marches, sans te rendre compte que tes chaussures commencent à montrer des signes de faiblesses. Au début elles couinaient. Au niveau de la semelle. Mais tu pensais qu’il s’agissait du bruit habituel des souliers neufs. Le temps, comme on dit, qu’ils “se fassent”. Qu’ils se fassent à quoi ? Mystère et boule de gomme. Il te faut un moment assez long pour réaliser que non. Que ce n’est pas un bruit “normal”, qu’il y a comme qui dirait un défaut, une anomalie, une malfaçon, un vice de fabrication, et que cela risque fort d’entraîner, à plus ou moins long terme, une gêne, un embarras, un tracas, un problème, bref : une couille dans le pâté. C’est agaçant ce genre de choses. Il n’y a rien de tel, si on n’y prend pas garde, pour te pourrir la vie. Te gâcher ta promenade, sinon la journée en cours, voire toutes celles qui te restent à vivre. Flûte et reflûte. En plus de ça, il faut encore que tu repasses au restaurant pour enfiler un pantalon. Quand tu y arrives, le prestidigitateur est en train de se faire interpeller par la police, en plein milieu de son spectacle. La honte. Ceci dit, il n’est pas si naze que ça parce que, avant de se faire embarquer, il a le temps, ni vu ni connu, de récupérer des bijoux volés qu’il avait dissimulé dans une cache située au-dessus de celle des gobelets de mousseux. Par contre, question falzard, tu n’as pas tellement progressé et quand tu arrives à ton appartement, tu constates que tu n’en a toujours pas changé. De toutes façons, est-ce à présent si grave ? Il est 11H01 et ton rendez-vous était fixé à 11H00. Alors…

Adrienne reste un moment bouche bée face à Henri qui ne dit plus rien. Son histoire est terminée.
– C’est marrant parce qu’il m’est arrivé à peu près la même chose, il n’y a pas longtemps.
– Ah bon ?
– Oui. Nous nous étions réunis pour fêter les 75 ans de ma mère.
– 75 ? C’est fou parce qu’elle ne les fait, mais carrément, pas.
– Comment ça ?
– La dernière fois que je l’ai vue, je ne lui aurais pas donné 75 ans.
– Peut-être parce qu’à ce moment là elle en avait 60.
– Ah oui, peut-être, effectivement.
– Mais 15 ans plus tard, elle en avait bien 75. Elle se sentait lasse. Mes frères et moi avons deviné qu’elle se souciait de savoir comment nous allions nous débrouiller après sa mort. Au niveau matériel, j’entends. Avec les peintures de son oncle, les œuvres d’art dispersées dans toutes les pièces et surtout la maison elle-même. La maison de famille.
Henri se gratte la tête, pensif.
– Ça n’a aucun rapport, dit-il.
– Tu crois ?
– Aucun.