
« Il m’en arrive une pas banale » annonce Mabel en prenant place sur la banquette de moleskine. Plongé dans sa lecture, Roger ne l’a pas entendue approcher et lui lance un regard agacé par-dessus le livre qu’il ne referme pas immédiatement.
– Raconte-moi donc un peu ça, dit-il enfin lorsque la curiosité devient insupportable.
– Tu te souviens que mon mari m’a toujours considérée comme une femme un peu… excentrique.
– Comment oublier ? Il dit tout le temps, comme pour se convaincre lui-même, « originale mais pas folle ».
– C’est ça. Sauf qu’après un repas avec ses collègues de boulot pendant lequel je me suis, il est vrai, peut-être un peu lâchée, il a commencé à avoir des doutes sur ma santé mentale.
Roger pouffe.
– Je ne serais pas étonnée que sa mère l’ait encouragé dans ce sens, ceci dit. Toujours est-il qu’il a fait venir à la maison, sans me prévenir, un docteur qui prétendait m’envoyer à l’hôpital psychiatrique.
Le souvenir est si manifestement plaisant que Roger rit désormais à gorge franchement déployée.
– C’est justement une histoire de maladie qui m’arrive encore.
Elle marque une brève pause, le temps pour Roger d’essuyer les larmes qui mouillent ses joues.
– J’étais au théâtre, reprend-t-elle.
– Tu allais voir une pièce ?
– Non, je…
– Une comédie musicale peut-être ?
– Non plus, je bosse là-bas. Veux-tu la suite ou non ?
Roger l’encourage d’un hochement de tête.
Une salle de spectacle. Dans la salle de spectacle où tu travailles, doit avoir lieu un concert de musique orientale donné par un chanteur qui porte le même nom qu’un assassin notoire. Ce n’est pas sa faute, évidemment. Il commençait déjà à avoir du succès quand le tueur en question s’est illustré (cinq morts et douze blessés en moins de trente minutes). Donc voilà, changer de nom, prendre un pseudonyme, à ce moment-là, ce n’est pas l’idéal, on peut le comprendre non ? Enfin bref. A ton arrivée, l’ingénieur du son fait visiter la régie et explique le fonctionnement de la console à des gens qui n’y entravent pas grand-chose. Tu profites que leur attention est retenue par des diodes clignotantes pour interroger le technicien en chef sur l’utilité d’une grosse machine, installée dans la salle. Une large courroie de plastique couverte de formes géométriques en relief défile en son centre. Tu apprends qu’il s’agit d’un instrument de musique, spécialement conçu pour la représentation du soir, et dont la fonction est d’« assurer une sorte de basse continue ». Une fois l’explication donnée, tu rejoins l’étage supérieur, celui des salles de classe. Tu entres dans l’une d’elles. Un cours de français y est donné par la directrice d’un magasin de meubles qui te reproche ton retard. Comment est-ce possible dans la mesure où il n’était pas prévu que tu assistes à cette leçon ? Passant par hasard, tu serais à la bourre ? Résoudre un tel mystère est aussi complexe que reconstituer un… le… comment ?
– Le puzzle ?
– C’est ça : le puzzle. Une que ça n’a pas l’air de tracasser, en tous cas, c’est la prof. Elle se contente de te demander, avec une ostensible ironie, si tu vas pouvoir assimiler ses explications, étant donné que tu en as « raté le début ». Son intonation est du genre méprisant. Elle souhaite indubitablement t’humilier devant les autres étudiants. Ceux-ci ne pipent pas mot tandis que tu t’interroges sur la conduite à tenir. De toutes façons, peu importe, car c’est l’heure d’aller en EPS (Education Physique et Sportive). Tu suis un groupe d’élèves jusqu’aux vestiaires de la piscine devant lesquels un homme vous accueille en s’inquiétant de savoir si vous avez pensé à vous munir de vos maillots de bain. Forcément, toi, tu n’en as pas. « Tu prendras celui-là » dit le bonhomme sur un ton qui ne laisse qu’une place réduite à une éventuelle contestation. Il te tend un grand slip en tissu épais et gris. Tu le retournes (le slibard, pas le type) et constates qu’il a une énorme trace de pisse sur le devant (le slob, pas le mec). « Je ne mettrai pas ça. Je garderai mon caleçon » penses-tu en ton for intérieur. Tout le monde doit désormais passer sous la douche. Ton tour vient. Mais le bac est très profond (tu as carrément de l’eau jusqu’à la poitrine) et la cabine très sale. Du coup, tu crains non seulement de te noyer mais, en plus, d’attraper une vilaine maladie. Dans le box voisin, une jeune-fille explique à ta sœur qu’elle a déployé « quelque part » une banderole sur laquelle est imprimé un slogan à caractère politique. Ta frangine te dit, à travers la paroi : « C’est comme toi quand tu as lancé de la merde sur la voiture du voisin. »
Roger reste un moment bouche bée face à Mabel qui ne dit plus rien. Son histoire est terminée.
– C’est marrant parce qu’il m’est arrivé à peu près la même chose, il n’y a pas longtemps.
– Ah bon ?
– Oui. J’ai été pris par erreur pour quelqu’un d’autre et me suis trouvé, bien malgré moi, traqué à la fois par la police, qui pensait que j’avais tué un homme, et par des malfaiteurs, qui me prenait pour un espion chargé de les surveiller dans le but de démanteler leur trafic.
– Mince alors, ce n’est pas de chance.
– Pas de chance ? C’est franchement infernal, tu veux dire.
– Et personne ne pouvait t’aider ?
– Il y avait bien cette femme très blonde et très élégante avec laquelle j’avais failli partager une truite dans le train de nuit, mais…
– Mais ?
– Quand je suis allé au rendez-vous qu’elle m’avait pris avec un type qui, soi-disant, devait tout m’expliquer, je me suis retrouvé en rase campagne à me faire sulfater par un biplan.
Mabel se gratte la tête, pensive.
– Ça n’a aucun rapport, dit-elle.
– Tu crois ?
– Aucun.
