Mon oncle est une femme

« Il m’en arrive une pas banale » annonce Hulot en prenant place sur la banquette de moleskine. Plongée dans sa lecture, Angela ne l’a pas entendu approcher et lui lance un regard agacé par-dessus le livre qu’elle ne referme pas immédiatement.
– Raconte-moi donc un peu ça, dit-elle enfin lorsque la curiosité devient insupportable.
– Tu te souviens que mon beau-frère habitait, avec ma sœur et leur fils, dans une sorte de villa ultra moderne toute moche et remplie d’installations ou de gadgets parfaitement inutiles qui la rendaient plus effrayante encore.
– Comment oublier ? Un type plutôt dodu et court sur patte, avec pas beaucoup de cheveux sur le dessus de la tête, qui voulait absolument te trouver un job dans son entreprise.
– C’est ça : une usine de tuyaux en plastique dans laquelle je n’avais pas une envie spontanément féroce de travailler. D’ailleurs, moi, je n’avais rien demandé, mais, bon, pour faire plaisir à ma sœur, j’avais accepté de me rendre à l’entretien d’embauche qu’il m’avait organisé.
Angela pouffe.
– J’y étais allé plein de bonne volonté, mais il y a eu comme qui dirait un léger malentendu et je crois que mon beauf m’en avait tenu rigueur parce que, quand j’étais invité chez lui, après, je voyais qu’il me considérait comme un naze doublé d’un foutu looser.
Le souvenir est si manifestement plaisant qu’Angela rit désormais à gorge franchement déployée.
– C’est justement une histoire de maison qui m’arrive encore.
Il marque une brève pause, le temps pour Angela d’essuyer les larmes qui mouillent ses joues.
– J’étais chez ma mère, reprend-t-il.
– Ah tiens, comment va-t-elle ?
– Pas mal, je crois.
– Comment ça, tu crois ?
– Disons que la dernière fois que je l’ai vue, elle m’a semblé en forme. Veux-tu la suite ou non ?
Angela l’encourage d’un hochement de tête.

Chez ta mère. Tu es chez ta mère mais l’appartement, que ce soit au niveau de la disposition de ses différentes pièces ou de leur aménagement intérieur, ressemble plus au tien qu’au sien. C’est bien son appartement pourtant, sans aucun doute, et c’est dans son salon qu’elle reçoit la visite de personnes que, toi, tu n’as aucune, mais vraiment aucune envie de voir. Tu restes dans ton coin et, pour passer le temps, jettes un œil dans un carton rempli d’objets divers parmi lesquels tu prélèves deux trois bricoles. Principalement des accessoires de décoration, comme, par exemple, des cadres, mais pas uniquement. Quelques secondes de réflexion sont nécessaires pour que tu réalises qu’il ne s’agit pas d‘une boîte de récupération dans lequel ont été entassés des vieilleries destinées à la poubelle mais d’une caisse de transport prête à être chargée dans un camion de déménagement. Quand tu en prends conscience, ça ne t’empêche pas de continuer à faire ton petit marché, sans gêne ni complexe, et pas plus de scrupules. Et vas-y, après les cadres, les bibelots, les accessoires de cuisine, les disques et les… les… comment ?

– Les livres ?

– C’est ça : les livres. Tu te trouves ensuite au siège de l’entreprise qui t’emploie, un grand bâtiment triste et délabré. Tu souhaites y rencontrer le président directeur général pour régler une affaire de logement. En attendant qu’il se présente, tu discutes avec des gens, près d’une porte vitrée à travers laquelle tu guettes son arrivée. Tous sont là pour la même raison : soumettre au PDG, qui une réclamation, qui une prière, qui une faveur. Anxieux, l’un d’eux te demande si tu sais comment t’y prendre avec « l’autre ». Il parle du patron, bien sûr. Et bon, alors, pas de bol parce que tu serais ravi de l’aider, ce n’est pas la question, mais non, réellement, tu ne sais pas. Contrairement à cette jeune-fille qui, témoin de votre échange, se vante, elle, de ne pas avoir « la langue dans [sa] poche ». Et elle compte assurément en faire la démonstration car à peine le big boss a-t-il passer la porte qu’elle l’interpelle sans hésitation : « Monsieur, accepteriez-vous de répondre à une question ? » Il en faut plus pour impressionner un type de son acabit. Il ralentit à peine son allure pour répondre sur un ton rien moins qu’amène et volontiers cassant : « On se voit le dimanche 13, je crois ? » Le silence qui suit est affreusement pesant et l’embarras de la quémandeuse à la hauteur de sa morgue initiale. Il n’est pas impossible que cela entraîne la progressive dispersion du groupe qui te laisse bientôt seul en compagnie de ton supérieur hiérarchique. Tu lui exposes ton problème, une histoire de renouvellement de bail dans laquelle une intervention de sa part pourrait servir tes intérêts. Il t’écoute d’une oreille distraite, te réponds de manière évasive, tout en essayant d’introduire des billets bleus dans un distributeur automatique de boissons. Bien qu’il t’en coûte, tu insistes et ajoutes : « En cas de problème, puis-je me permettre de vous déranger à nouveau ? » En vain. Absorbé par sa quête de menue monnaie, il n’a, pour toi, plus la moindre attention. Vexé et honteux, tu t’éloignes dans le couloir où un(e) collègue te propose un morceau de pain.

Angela reste un moment bouche bée face à Hulot qui ne dit plus rien. Son histoire est terminée.
– C’est marrant parce qu’il m’est arrivé à peu près la même chose, il n’y a pas longtemps.
– Ah bon ?
– Oui. Je voulais un enfant, dans les vingt-quatre heures.
– Vingt-quatre heures ?
– Vingt-quatre.
– Ce n’est pas possible.
– Et pourquoi ?
– Parce que, dans l’espèce humaine, la gestation est carrément plus longue.
– Ce n’est pas ça. Ce que je voulais, c’est qu’il se décide sous vingt-quatre heures. J’ai dû lui mettre la pression et même menacer d’aller faire la même demande à un de ses amis, qui était amoureux de moi.
Hulot se gratte la tête, pensif.
– Ça n’a aucun rapport, dit-il.
– Tu crois ?
– Aucun.