
« Il m’en arrive une pas banale » annonce-t-il en prenant place sur la banquette de moleskine. Plongée dans sa lecture, elle ne l’a pas entendu approcher et lui lance un regard agacé par-dessus le livre qu’elle ne referme pas immédiatement.
– Raconte-moi donc un peu ça, dit-elle enfin lorsque la curiosité devient insupportable.
– Tu te souviens de mon studio, près de l’église.
– Comment oublier ? Celui qui ressemblait étrangement à l’appartement que je-ne-sais-qui occupait je-ne-sais-où en des temps lointains.
– C’est ça. Un logement tellement sombre qu’il donnait toujours l’impression qu’une veillée funèbre y était en cours. Ma mère nous avait emmené, ma sœur et moi, dans cette bicoque occupée par un couple de ses amis et leur petite fille, une gamine aux joues rebondies dont les très blonds cheveux bouclés s’enroulaient en mèches hélicoïdales. On appelle ça des anglaises, je crois. Sans certitude. Ce qui est sûr et certain, par contre, c’est que ça lui faisait une fameuse tête à claques, à la péteuse. Il faut dire que ni moi ni ma sœur ne l’avons jamais portée dans nos cœurs. Elle nous avait toujours semblé un poil pédante, un rien pimbêche. Ce soir-là, elle nous a entraînés dans sa chambre, a posé un 45 tours sur son électrophone et, vas-y, la musique à fond ! Orchestre de cuivres tonitruants, chœurs à la Broadway et, par-dessus le tintamarre, un mec qui chante à tue-tête l’histoire d’un type qui, comment dire ?, a un problème avec la… euh… la taille, voilà. Un type qui a un problème avec la taille de son corps. Dans le sens de la hauteur. Et, en plus, comme si ça ne suffisait pas, il se prend un mur en pleine gueule (j’ai un peu oublié les détails de l’affaire, mais l’idée est là : une méchante chanson à thèse sur la différence, l’intolérance, et tout le tralala). Pendant ce temps-là, la blondinette aux bouclettes, je n’en mettrais pas ma main au feu à présent, mais quand même, à l’époque, j’avais eu l’impression qu’elle me faisait des avances discrètes, du gringue en douce, un insidieux rentre-dedans.
Elle pouffe.
– Du coup, l’histoire m’en rappelle une autre : celle du gamin qui tombe par la fenêtre. Il est tout seul chez lui, sans surveillance. La lucarne est restée ouverte. Il s’approche, grimpe. A deux pâtés de maisons, une femme l’aperçoit, au moment où il commence à escalader la rambarde. Crier, elle ne peut pas, ça risquerait de le faire sursauter et dégringoler. Comme elle connaît les parents, elle leur téléphone. Pour les prévenir. La mère répond. Oui, bonjour, de quoi s’agit-il ? Votre enfant est en danger. Quoi ? Comment ? Le temps d’expliquer, le gosse a basculé. Vol plané de dix mètres et écrasement dans un buisson. Comme une merde. Ensuite, il se relève, sans une égratignure. Moi, je n’ai pas assisté à la scène. C’est un copain qui me l’a racontée.
Le souvenir est si manifestement plaisant qu’elle rit désormais à gorge franchement déployée.
à suivre > Une belle fille en noir
