La sirène d’à côté

– C’est marrant parce qu’il m’est arrivé à peu près la même chose, il n’y a pas longtemps.
– Ah bon ?
– Oui. Je devais passer la frontière clandestinement, en empruntant des petits sentiers de montagne enneigés.
– Pourquoi ça ?
– Parce que c’était le chemin le plus discret.
– Non mais, pourquoi devais-tu passer la frontière “clandestinement” ?
– Ah. Pour échapper aux flics qui nous cherchaient, mon mari de l’époque et moi, depuis que nous avions zigouiller le détective privé embauché pour retrouver ma trace après que j’aie foutu le camp en emportant tout le fric du compte bancaire…
Il ne comprend pas un traitre mot à ce qu’elle raconte. Il se sent perdu et penaud, comme lorsque son père lui avait annoncé qu’il ne lui restait que quelques formalités à accomplir avant d’être libéré de ses obligations militaires. « Deux ou trois auscultations d’appendicite et c’est fini » précisa-t-il. Il lui demanda pourquoi il n’avait pas choisi la voie médicale, comme son frère, qui jouissait alors d’une situation stable (Était-il pour autant satisfait de sa vie ? Durer est-il forcément mieux que brûler ? Mystère). Il se souvient avoir posé la question mais est bien incapable de se rappeler la réponse qui lui fut apportée. Il se revoit seulement ouvrir son agenda pour y noter l’heure à laquelle son père l’informa qu’il sortirait de la caserne : entre 3H30 et 4H00. Et tout en écrivant, à côté d’autre gribouillis (passer chez mamie, rendez-vous chez la dentiste, …) il pensa : « entre 3H30 et 4H00, il sera mort ». Sans oser le dire.
– … et du coup, nous nous étions réfugiés dans une cabane où j’ai essayé d’empoisonner mon mari avec de la mort aux rats mais il s’en est rendu compte en tombant par hasard sur une bande dessinée de Blanche-Neige.
– Quoi ?
– Tu ne m’écoutes pas en fait. Tu ne m’écoutes pas du tout. Tu es aussi attentif qu’une femme qui guette, par la fenêtre, le passage de son amant dans la cour de la maison d’en face.
– D’enfance ?
– J’ai dit : d’en face. Tu vois bien que tu ne m’écoutes pas. Donc…
De fait, il écoute d’une oreille comme qui dirait distraite. C’est cette histoire d’appendicite qui le tarabuste. Il pense à sa propre appendicectomie et à ce garçon qui se trouvait dans la même chambre que lui, qui clamait tous les jours que sa mère, sa tante ou je-ne-sais-qui allait venir le voir, mais que personne ne venait jamais visiter. Les autres malades se moquaient méchamment de lui parce qu’il pissait au lit, toutes les nuits. En un audacieux raccourci, il avait pensé que c’était à cause de ça qu’il ne recevait jamais aucune visite, à cause de son énurésie.
– …Enfin bref, on peut dire ce qu’on veut, mais il faut reconnaître qu’il n’était pas rancunier, mon mari.
Il se gratte la tête, pensif.
– Ça n’a aucun rapport, dit-il.
– Tu crois ?
– Aucun.